Comment les rouages tourneront sans lui? | Hassan Daoud
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Hassan Daoud   
 
Comment les rouages tourneront sans lui? | Hassan Daoud
Rafiq Al-Hariri
Incompréhension, incapacité totale d’accepter la perte, impression d’avoir perdu un membre de sa famille: ce sont les sentiments que j’ai éprouvés à l’annonce de la mort de Rafiq Al-Hariri.

Randa, une collègue qui a son bureau à coté du mien, au quatrième étage, me dit qu’elle ne peut imaginer Beyrouth sans lui. Tandis qu’elle parle, un rayon de soleil, intense, s’imisce par la fenêtre et semble plus pâle qu’à l’accoutumée.

L’impuissance à comprendre ce qui vient de nous arriver s’appelle l’état de choc. A l’instar de ce que les géologues décrivent des tremblements de terre qui émettent des sons que l’oreille humaine n’est pas en mesure de capter.

Je ne parle pas de politique ici, je ne réponds pas à l’inévitable question: «Quelles sont les scénarios qui se présentent à nous, maintenant que Hariri n’est plus?». C’est ma réponse personnelle, instinctive dirais-je, que je souhaite apporter.

Une réponse que je partage avec tous ceux qui m’ont appelé au téléphone, ceux qui sont venus chez moi, ceux que j’ai rencontrés dans l’ascenseur, ceux qui achetaient comme moi les journaux dans la rue, ceux avec qui j’ai fait un bout de chemin en sortant du bureau.

J’ai rencontré Hagg Nasir qui pleurait dans les escaliers. Un ami le soutenait et l’aidait à descendre. En me voyant il s’est exclamé “c’était une montagne et ils l’ont déracinée”. J’ai commencé par murmurer les mots de réconforts que nous avons tous utilisés depuis la nouvelle du convoi piégé et de la mort d’Al-Hariri.

Pourtant, tandis que je parlais, je me suis rendu compte que les mots de Hagg Nasir avaient la concision qu’aucune parole n’avait encore eue. Hagg Nasir avait évoqué Al-Hariri et avait fondu son image à celle d’une montagne, rappelant sa stature, le mouvement de ses mains,la particularité de sa démarche qui lui donnait l’air de repousser quelque chose au sol à chaque pas.

En le répétant, le mot «montagne» prenait une dimension presque mythique, ne faisant plus seulement référence à son corps mais à tout ce qu’il avait touché.

Mais peut etre que l’hommage que rendait Hagg Nasir à Al-Hariri était exactement à la mesure de ce qu’il pensait avoir reçu de lui, car Al-Hariri était proche des personnes communes, contrairement à ceux qui ont vu leurs ambitions se réaliser en prenant leurs distances de l’homme de la rue.

Les hommes en haut de l’échelle oublient souvent d’où ils viennent, et vont de l’avant, heureux de pouvoir oublier leur passé. Une des qualité de Rafiq Al-Hariri était de porter son passé en lui. Quand nous avons entendu qu’il se souvenait de son vieux professeur de Sidon et était allé lui rendre visite, quand nous le voyions embrasser la main de sa mère ou quand il parlait aux gens dans leur propre langue, nous disions : voilà un homme qui sait ce que la loyauté veut dire.

Il nous avait demandé une entreprise presque impossible: imaginer un homme de stature à la fois locale et internationale, se frayant un espace entre les Libanais ordinaires et les présidents et les rois. Il y a un gouffre béant entre ces deux personnalités de Al-Hariri, et pourtant, il arrivait à le traverser. C’était un effort qui ne demandait pas seulement le génie politique mais aussi l’action, pas seulement le pouvoir mais la richesse aussi. C’était cette alchimie que les mots de Hagg Nasir ont voulu désigné.

Souvent, il semblait se contredire comme s’il rassemblait les différentes époques de sa vie en une seule fois. Ce qui est si rare. Quelque chose en lui le poussait à écouter ce que les gens lui disait et disait de lui. Il était là pour les gens, les gens qui savent pourtant combien le succès peut rendre sourd.

Sans doute avait-il trouvé le moyen de parler à chacun de nous individuellement tout en s’adressant collectivement à nous tous. Alors que nous regardions les images d’explosion de son convoi, l’entrée des urgences de l’hôpital et de sa maison près de laquelle des femmes pleuraient de détresse -comme si elles avaient perdues leur propre fils ou un proche parent- l’idée nous a-t-elle effleurée que celles-ci se sentaient réellement faire partie de la même famille ?
Les caméras nous les ont fait voir s’élançant parmi les débris, vers l’hôpital, et vers sa maison.

Pourtant, nous avons déjà fait l’expérience de cette intimité innatendue: en 1970 nous avons vu l’impact qu’avait pu avoir la mort de Gamal Abd Al-Naser sur les égyptiens. Nous le savions quand nous sommes rassemblés pour le pleurer à Beyrouth.

A distance des funérailles un homme d’âge mûr pleure, seul. En groupes désordonnés, tout autour du cortège, des femmes pleurent aussi le disparu. Ce moment a rassemblé pauvres et riches dans la douleur, se moquant de l’instint social qui les pousse habituellement les uns contre les autres.

“Comment pouvons-nous imaginer Beyrouth sans lui?” demande Randa, s’apprêtant à verser d’autres larmes. Je n’arrive pas non plus à imaginer comment un seul rouage de la ville pourra tourner sans lui. Hassan Daoud
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