Beyrouth–Kiev, même combat? | babelmed
Beyrouth–Kiev, même combat? Imprimer
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Beyrouth–Kiev, même combat? | babelmed
Les mêmes marées colorées - rouge-blanche-verte dans un cas, orange dans l’autre -, le même enthousiasme populaire contre un encombrant voisin, la même soif de liberté et d’indépendance, la tentation du parallèle entre les événements de Beyrouth ces jours derniers et ceux, très récents, de Kiev est forte.

Elle n’est pas aisée à justifier, tant sont différentes les histoires respectives des deux pays, les situations géopolitiques et les enjeux. Mais on ne peut s’empêcher d’être impressionné par la similitude des mobilisations spontanées, des ras-le-bol citoyens, des espoirs sans limites.

L’assassinat de Rafic Hariri serait-il donc cet «acte fondateur pour le Liban» dont parle l’opposant Samir Frangié dans Le Monde daté des 27-28 février (www.lemonde.fr)? Cette tragédie obtiendra-t-elle le départ des troupes syriennes du Liban, que ni les Nations Unies ni l’hyper-puissance américaine n’ont réussi à déclencher?

Hors du Liban, il est difficile d’imaginer le choc que représente la tragique disparition de l’ancien Premier Ministre pour les Libanais. Les articles des deux correspondants beyrouthins de Babelmed illustrent bien le sentiment dominant de leurs concitoyens qui pulvérise toute logique communautariste et outrepasse les prises de positions critiques qui ont pu être exprimées pendant la phase de reconstruction de la capitale libanaise.

Au-delà de cette légitime émotion, ce qui est encore plus époustouflant ce sont ces marées humaines brandissant des centaines de drapeaux ornés du cèdre national, ces foules descendues du Mont Liban et dormant en ville pour ne pas rater la prochaine manifestation, ce campement improvisé sur la Place des Martyrs, cette armée libanaise plutôt solidaire avec les manifestants malgré les ordres reçus, tandis que pèse le soupçon quasiment unanime sur la Syrie et que grondent les appels au retrait de ses troupes.

On est aussi restés pantois devant la démission inattendue du Gouvernement Karamé, si inattendue qu’elle aurait même dérouté son propre camp tandis que les déclarations du Président Assad aux médias occidentaux (www.repubblica.it et www.time.com) annonçant une énième fois un retrait prochain, mais sur le versant….libanais de la frontière ne pouvaient que laisser un arrière goût de scepticisme mêlé d’agacement.
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Alors, serait-ce là une situation à l’Ukrainienne? Une irrésistible avancée de la démocratie et de l’indépendance imposée par «la rue»?

Non, nous dit encore le Président syrien dans La Repubblica: «Qui veut voir l’Ukraine au pays du Cèdre se fait des illusions. Le Liban, voyez-vous, est complexe, il faut savoir l’interpréter. C’est une société tribale à certains égards, fractionnée entre des communautés qui se sont souvent opposées entre elles au cours de l’histoire».

Il n’empêche, pour les analystes européens, à l’image d’André Fontaine dans Le Monde daté du 24 février, le parallèle est là, sous-jacent: «Mais les durs du régime veillaient au grain, qui n’avaient pas envie de voir la Syrie, longtemps sous influence soviétique, se démocratiser à la manière de l’Europe de l’Est. Et moins encore de laisser le Liban se remettre à voler de ses propres ailes».

Le retrait des troupes? Pressé par Time magazine de donner un calendrier, le Président syrien s’y refuse: «c’est un sujet technique, pas politique (...) car je n’ai pas encore parlé aux militaires. Ils pourraient dire que cela prendra six mois. Vous devez préparer le retour de troupes dans votre pays. Vous devez préparer où vous allez les stationner». A l’évidence, nous n’en saurons pas plus.

A lire aussi dans la presse internationale l’assaut généralisé sur Bashar al Assad. Jeune Afrique L’Intelligent du 27 février au 5 mars (www.lintelligent.com) ne lésine pas: «(Assad) semble davantage le jouet de ses services secrets que leur chef…» Et le journaliste d’évoquer l’influence des services syriens au Liban dans la prolongation illégale du mandat du Président Lahoud au Liban, maintien qui a déclenché l’opposition ouverte de Rafic Hariri et l’ire de la France contre la Syrie. Et d’ajouter «Totalement encadré par les anciens collaborateurs de son père, dont certains complotaient déjà alors qu’il n’était pas né, Bachar al-Assad donne l’impression d’être isolé dans son palais, marginalisé, peut-être même manipulé par quelques soldats de l’ombre». Le reste des médias fait généralement dans la même veine.

Les intellectuels syriens – quelques 200 d’entre eux en définitive – ne s’y trompent pas qui ont signé un appel au retrait, comme pour mieux signifier au reste du monde qu’il y a chez eux aussi des voix discordantes (voir dans notre rubrique «Syrie»).

Les médias nous indiquent aussi d’autres pistes, bien plus terrifiantes encore: la Syrie pourrait être derrière l’enlèvement de Florence Aubenas en Irak, comme elle était peut être derrière celui de Chesnot et Malbrunot, aujourd’hui libérés. C’est ce qui a été suggéré a demi-mot le 1er mars sur France 2 (www.france2.fr) et évoqué dans France Soir du 2 mars (http://francesoir.quotidiano.net): «ce ne serait pas la première fois que le régime syrien se sert d’otages pour faire pression sur la diplomatie française ». Voulait-on assassiner la libre information et punir la France d’un seul coup?

Au-delà des jeux troubles et retors de la géopolitique qui échappe à la plupart d’entre nous, il reste quelques éléments essentiels.

D’abord, devant la tyrannie et l’oppression, la vraie force de résistance est celle des peuples. A Prague ou Budapest il y a quelques décennies, à Kiev il y a quelques semaines et à Beyrouth aujourd’hui, le moteur du changement est populaire, puissamment relayé par les médias du monde entier. Leçon à méditer pour les milieux sécuritaires, désormais confrontés à la triste option d’un bain de sang en direct sur les écrans. Leçon aussi pour ceux qui croient dur comme fer que la démocratie peut et doit arriver juchée sur des chars ou des missiles de croisière.

Ensuite, faut-il rappeler à certains nostalgiques que le monde a changé, profondément changé, notamment après le 11 septembre 2001, et que le citoyen de ce monde n’accepte plus d’être gouverné par la terreur, les bombes et les attentats. C’est ce que crient aujourd’hui les Libanais. Rédaction babelmed
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