Les nouvelles saisons estivales de Beyrouth | Hassan Daoud
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Hassan Daoud   
 
Les nouvelles saisons estivales de Beyrouth | Hassan Daoud
Beyrouth
En ces derniers jours du mois de juin, Nabih et moi avons renoué avec notre passe-temps favori: examiner les plaques des voitures qui passaient sous nos yeux dans la rue. «Ils commencent à affluer effectivement.», ai-je dit à mon ami en voyant deux ou trois plaques vertes qui signalaient les voitures de location de ceux qui sont déjà arrivés pour passer l’été au Liban. Nabih et moi, nous nous amusions à noter le nombre grandissant des estivants. Au centre ville (ou le down town, comme on dit actuellement, après les travaux de restauration) nous observions la multitude des gens, ceux qui se promenaient et ceux qui étaient attablés dans les bistros, pour vérifier si le pourcentage des touristes a augmenté par rapport à l’année passée. Il est vrai que nous aurions pu avoir ces statistiques par les journaux qui, depuis l’année 2000, recensent le nombre des arrivants dans des tableaux comparatifs, mais tous deux, nous aimions vérifier ces choses-là de visu. C’est plus sûr, surtout que les journaux estiment à 40% l’augmentation du nombre de touristes européens par rapport à l’année précédente. Or, ni Nabih ni moi-même n’avons rencontré plus de dix Européens au cours de nos pérégrinations dans les rues de Beyrouth ces derniers jours.
Nous voulions voir par nous-mêmes, car, pour une raison ou une autre, nous doutions toujours de ce qu’on nous disait et notre méfiance ne concernait pas uniquement les statistiques que les services de douane de l’aéroport transmettaient aux journaux. Nous ne comprenions pas par exemple pourquoi les Saoudiens et les Émiratis venaient passer l’été au Liban. Nous pensions que leur affluence n’était que provisoire, qu’ils ne tarderaient pas à retourner à leurs lieux de villégiature favoris lorsque les répercussions du choc du 11 septembre se seraient atténuées chez les Américains et les Européens. Nous doutions fort que le Liban avait de quoi tenter les gens, s’ils n’y étaient acculés, par manque d’alternative, comme c’est le cas actuellement. Sur la route qui montait vers la montagne, j’ai été surpris d’entendre Nabih demander à Abdelaziz, son ami saoudien: «Dis-moi, sans façon, est-ce que le Liban est toujours beau à vos yeux?». Comme moi-même et comme la plupart des Libanais, Nabih désirait entendre un témoignage direct, nous ne savions plus ce qu’était le Liban, ni comment le pays était perçu par les autres. Nous étions aussi perplexes et timides que celui qui n’osait pas demander aux autres: «Regardez-moi. Est-ce que vous me trouvez beau?»
Tandis que la voiture descendait vers le Barouk, Abdelaziz a dit en voyant les cèdres au pied de la montagne: «Il est vraiment beau, votre Liban!» Nous avons tourné les yeux vers les arbres qu’il montrait de la main, ils étaient beaux, indéniablement. S’il ne nous les avait pas signalés en premier, nous aurions nous-mêmes attiré son attention: «Regarde! Regarde ces arbres, Abdelaziz!» Mais au fond de nous-mêmes, nous savions bien que ces quelques arbres ne suffisaient pas à rendre beau le Liban, car, à quelques kilomètres de là, se trouvait un immense hangar en béton armé, abandonné avant d’être achevé et qui enlaidissait énormément le paysage. Il nous rappelait sans cesse qu’il y avait toujours quelque chose de laid qui défigurait chacun des panoramas libanais. De l’autre côté de la montagne, les habitants avaient jeté leurs vieilles voitures, parmi les cèdres centenaires. Un peu plus loin, un carrossier avait installé son atelier au milieu de ce que nos rédactions d’écoliers qualifiaient de « paysage splendide ». A Beyrouth même, nous ne trouvions plus aucun site non défiguré, nous étions agacés de voir en plein milieu de Rawché se dresser un gratte-ciel gris, en cours de construction depuis plus de treize ans. «Il faut intenter un procès au propriétaire!», nous disions-nous. «Qu’il le vende, s’il n’a plus d’argent pour l’achever!», disions-nous encore en nous remémorant que Rawché constituait le paysage le plus pittoresque de Beyrouth avant la guerre.
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Beyrouth
Qu’Abdelaziz nous réponde qu’il considérait le Liban «beau» nous laissait à entendre que le Liban était plus beau que laid; il nous faudrait alors l’interroger jusqu’à quelle mesure il était plus beau que laid. Question lancinante, presque une obsession, que ni les arrivants affirmant que le down town était une merveille, ni la hauteur des nouveaux immeubles qui s’alignaient sur la nouvelle corniche, ni la restauration des immeubles touchés par la guerre à Ras el-Nab‘a et dans l’avenue qui monte du centre ville vers la rue Bichara el-Khoury n’avaient réussi à nous ôter de la tête. C’est que les villes touchées par la guerre, puis reconstruites, demeureront vermoulues à tout jamais dans l’esprit de ceux qui les ont connues avant et après la guerre.
Oui, nous avons besoin d’interroger les autres. Comment voient-ils le Liban? Je pense que le Liban du passé (celui d’avant la guerre) nous plaisait, bien que, à l’époque nous protestions contre cette tendance à l’enjoliver pour les visiteurs et les touristes. Nous critiquions ouvertement cet aspect esthétisant, nous disions que notre pays était dédié au commerce, qu’il s’éloignait de tout ce qui était authentique et permanent. Paradoxalement, nous étions fiers de tout ce que ses aspects négatifs lui offraient, nous étions peut-être pareils à ces Américains d’aujourd’hui ou à ces Européens qui critiquent leurs pays tout en étant conscients de leur indiscutable suprématie.
Avec Abdelaziz, dans la voiture qui montait vers la montagne, nous nous sommes mis à énumérer tout ce que le Liban avait perdu à cause de la guerre. Lorsque nous étions en train de devenir des jeunes gens, alors que l’espace de nos rêves s’élargissait, Beyrouth nous avait guidés vers les rêves et nous avait ouvert des portes inconnues. Entre 1968 et 1973, à la faculté de Pédagogie, nous avions rencontré des compatriotes qui semblaient venir d’ailleurs: ils étaient porteurs de d’autres idiomes et d’autres comportements et, en même temps, ils participaient aux mêmes manifestations que nous, scandaient les mêmes slogans. Et bien qu’ils eussent toujours vécu au Liban, ils nous donnaient l’impression d’être plus français que libanais.
Beyrouth nous avait ouvert les portes tout en nous donnant les moyens de le critiquer et de le contester. Il nous a peut-être inculqué cette perplexité dans laquelle nous étions, balançant entre l’attachement dans le même temps à une chose et à son contraire. Nous l’accusions par exemple d’avoir permis aux missions étrangères de fonder des écoles, des universités européennes et américaines qui étaient venues régner sur notre culture et en même temps, nous étions fiers de maîtriser si bien les langues étrangères, ce qui n’était pas le cas dans les pays voisins. Dans la rue Bliss qui longeait l’Université américaine, nous nous amusions à recenser le nombre des Etrangers et des Libanais qui passaient le soir - exactement comme nous le faisons actuellement en regardant les plaques des voitures. Notre «chauvinisme» nous faisait dire: «Que font-ils ici, ces Etrangers? (en faisant allusion surtout à la communauté américaine); que font-ils ici, ces espions?» En même temps, je recherchais l’amitié de Michel, le Libanais américanisé, qui pouvait m’introduire dans les sphères des jeunes Américains et Américaines. Nous étions furieux de leur présence et nous cherchions par tous les moyens à nous rapprocher d’eux.
L’Hôpital américain qui, malgré toutes les batailles et les guerres, continue à être le plus grand hôpital du Liban, nous dispensait les soins « pour des raisons bien à lui», disions-nous avec scepticisme. Nous disions la même chose, quoique sur un ton moins diffamateur, de l’Hôtel-Dieu français qui est le second grand hôpital du Liban. La plaque apposée dans le hall d’entrée de l’A.U.B. nous irritait au plus haut point, elle affichait que «L’hôpital est un don du peuple américain au peuple libanais et à tous les peuples du Moyen-Orient». Nous nous demandions: «Si c’est un don, pourquoi donc font-ils payer aussi cher les malades ? »
Ces institutions éducatives et hospitalières n’existaient qu’à Beyrouth, et l’Université américaine participait à la formation des courants intellectuels et politiques du Moyen-Orient. Par exemple, le Mouvement des Nationalistes Arabes est né sur son campus. Non seulement ces institutions avaient aidé à l’éducation des Libanais, mais avaient permis à Beyrouth de devenir la capitale de toutes les élites arabes. Nous étions enchantés de ce qui nous distinguait des autres tout en l’appréhendant. Et depuis le début de la guerre, le doute et le scepticisme avaient commencé à prendre le dessus. Pour devenir homogène et unique, Beyrouth a été divisé en deux parties: l’une réunissant les chrétiens et l’autre rassemblant les musulmans. Il fallait que le «nettoyage» demeure permanent dans les deux parties, il fallait que la suspicion règne pendant la guerre, qu’elle soit ininterrompue et illimitée, or, la ressemblance et l’homogénéité sont quasi impossibles, même chez les êtres de même origine.
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Beyrouth
La guerre savait bien que l’assassinat d’un seul Américain, Français ou Italien conduirait au départ de ses autres compatriotes résidant dans le pays. C’est ainsi que dans les diverses institutions pédagogiques, nous nous étions mis à apprendre les uns des autres puisque les enseignants étrangers étaient tous partis. En 1978, le président de l’A.U.B. vivait à New York et y convoquait les doyens des Facultés pour les réunions. Ceux qui avaient fondé ces écoles et ces universités avaient abandonné leurs postes, laissant l’enseignement et l’apprentissage aux mains des professeurs et des étudiants sur place.
Entre 1975 et 1991 et même jusqu’en 2000, personne ne passait plus dans la rue Bliss, aucun Pakistanais, ni Indien, ni Sénégalais parmi les passants dont nous nous amusions à deviner la nationalité. Le Grec qui était notre ami en 1966 et qui faisait des études très spécifiques n’existant pas dans son pays n’a envoyé personne après lui étudier à Beyrouth. L’incident de la chanteuse française qui était tombée amoureuse d’Adnan et qui était partie passer la soirée dans sa très modeste maison au village d’Arkoun ne s’est plus répété pendant plusieurs années. Les étudiants et les étudiantes de la Faculté de Pédagogie qui étaient une catégorie de Libanais que nous ignorions et qui pourtant scandaient nos mêmes slogans, étaient tous partis, en France probablement, où ils ont trouvé un mode de vie qui leur convenait. Ce n’est qu’en plein milieu de la guerre que nous nous étions rendu compte à quel point nous étions circonspects vis-à-vis de ceux qui n’étaient pas semblables à nous, et à mesure que Beyrouth perdait ses signes distinctifs les uns après les autres, nous nous empressions de caser ces signes dans notre mémoire, purs et dégagés de tout aspect douteux.
Et là, lorsque Beyrouth est devenu beau et pur dans notre mémoire, sachant bien qu’il nous était impossible de créer un nouveau Beyrouth qui nous plaise autant, nous demandions fébrilement: «Dis-nous, Abdelaziz, est-ce que tu le trouves vraiment beau?», afin de nous rassurer que les autres appréciait la beauté de notre ville. Ce vieil immeuble jaune à SODECO, aux murs et aux piliers rongés de balles et d’obus, à la toiture effondrée: «Il ne faut pas qu’il reste ainsi!», ai-je dit à la journaliste étrangère qui proposait de le garder tel quel comme un monument de guerre. J’ai ajouté que nous haïssions les traces des projectiles sur les bâtiments, que nous désirions voir Beyrouth entièrement restauré et redevenu tel qu’il était avant la guerre.
Et voici que les voitures à plaques vertes se multiplient à Beyrouth. Les uns disent que les voitures de locations étaient un nouveau commerce très lucratif car les estivants affluent en grands nombres. D’autres estivants arrivent dans leurs propres voitures dont les plaques blanches portent les sigles de l’Arabie Saoudite, du Qatar, du Kuweit, etc. Mais les statistiques affirment que plus de quatre cent mille personnes sont arrivées d’Europe cette année. Où sont-elles? Pourquoi ne les voit-on pas? Est-ce que leurs avions atterrissent directement dans les hôtels des plages ? Y demeurent-elles confinées, de manière à ne fréquenter personne?
Un million et demi de personnes sont venues au Liban cette année. On dirait qu’après les attentats du 11 septembre, Beyrouth a été redécouvert de nouveau. Ceux qui viennent tous les ans reviennent en amenant d’autres personnes. Ils ne supportent pas la canicule de leurs pays, ils viennent passer l’été chez nous. Un million deux cent mille personnes sont venues, un million deux cent mille personnes repartiront à la fin du mois de septembre. Mais aucun touriste, arabe ou étranger, ne cherche à connaître la ville de l’intérieur, comme l’a fait ce jeune Russe qui avait vécu dans le quartier de Zeytouneh vers la fin du XIXe siècle et qui avait décrit Beyrouth à sa famille dans ses nombreuses lettres. Il s’était promené pendant de nombreuses années dans Beyrouth sans se rendre compte qu’il ajoutait quelque chose à l’histoire de la ville. Hassan Daoud

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