France-Algérie: pacte contre la mémoire | Ghania Khelifi, Nicolas Sarkozy, Bouteflika, Alain Juppé, Bataille d’Alger
France-Algérie: pacte contre la mémoire Imprimer
Ghania Khelifi   
Un moment qui ne suscite pas un enthousiasme particulier chez les Algériens et encore moins chez les plus jeunes. Pour ces derniers cela reste une « affaire de vieux », ceux là mêmes qui tiennent le pays en otage depuis le 5 juillet 1962. Le rituel des cérémonies, vidé de sens et de vérité n’intéresse plus grand monde. L’Histoire «réelle», celle qui rétablit les hommes dans leur vrai rôle et les événements dans leur véracité sera les décennies passées la grande absente. Ces arrangements avec le fait historique seront encore plus manifestes cette année car ce 50e anniversaire tombe mal si l’on peut dire.

Au 5 juillet 2012, il y aura eu les législatives en Algérie et les présidentielles en France. Sachant cela on comprend mieux l’étrange implication de l’ancien colonisateur dans la commémoration de la libération de son ancienne colonie ! Cinéma, littérature, théâtre, expositions conférences, toutes les formes d’expression sont mobilisées en France pour l’occasion. Détendre l’atmosphère, personne n’a envie que viennent se greffer à ses propres démons politiques le contentieux mémoriel.

France-Algérie: pacte contre la mémoire | Ghania Khelifi, Nicolas Sarkozy, Bouteflika, Alain Juppé, Bataille d’Alger

Entre Alger et Paris, on fait bonne figure, on se rassure et on s’envoie des messages sous différentes formes pour confirmer une sorte de pacte de non agression à l’approche de ces échéances. Le gouvernement algérien a consenti un premier geste en invitant « gentiment » les Turcs de se mêler de ce qui les regarde. S’insurgeant contre l’adoption par le Parlement français d’une loi pénalisant le génocide arménien, Erdogan, le premier ministre turc avait interpellé début janvier Nicolas Sarkozy sur le génocide algérien. Le premier ministre algérien a rappelé à Ankara que la « Turquie, membre de l’Otan, avait voté à l’ONU contre la question algérienne de 1954 à 1962 » et l’a accusé en termes voilés de faire commerce du sang des martyrs.

Pourtant les propos d’Erdogan ont été pour la plupart des citoyens « comme de la limonade dans le gosier » selon l’expression locale. Cette position à contrecourant de l’opinion nationale aussi étonnante fut elle de la part d’un pouvoir si souvent en froid avec la France n’en est pas moins bien réflechie.Il s’agit pour le pouvoir algérien représenté par Ouyahia, le premier ministre et prétendant à la présidence en 2014, de retirer au FLN (front de libération nationale), membre de la coalition présidentielle, la carte de la légitimité historique. Le FLN qui avait mené la guerre d’indépendance n’a cesse d’exiger la repentance française et avait encourage en 2010, dans cet objectif, un projet de loi criminalisant le colonialisme français. Un projet mort-né pour des « considérations diplomatiques et juridiques ».

Les islamistes qui viennent eux de quitter la coalition au pouvoir ont tenté d’accrocher leur wagon à la locomotive turque, un modèle dont ils se servent sans modération pour convaincre que l’islamisme est tout a fait compatible avec la démocratie. La réaction du gouvernement qu’ils assimilent à « une trahison » des martyrs est néanmoins du pain bénit en ces temps de campagne électorale. Quel meilleur argument que d’accuser le pouvoir traité de « laïc » et de suppôt de l’Occident pour se réclamer de la grande nation musulmane aux côtés des turcs contre l’arrogance française ?

France-Algérie: pacte contre la mémoire | Ghania Khelifi, Nicolas Sarkozy, Bouteflika, Alain Juppé, Bataille d’Alger
Hubert Colin De Verdiere avec le président Bouteflika
Le président Bouteflika qui avait au début de son règne exigé des excuses françaises s’est lui aussi rangé du côté du pouvoir militaire et s’est engagé à ménager la France dans la célébration du cinquantenaire. C’est du moins ce qu’a affirmé le ministre français des affaires étrangères, Alain Juppé, en janvier « nous sommes convenus avec le président Bouteflika que cette célébration se fasse dans un esprit de modération en essayant d’éviter les extrémismes de tous bords ». Pour confirmer cette modération le président français a confie à Hubert Colin De Verdiere, ex ambassadeur en Algérie où il est très apprécié « une mission de coordination des actions liées, en France, au cinquantième anniversaire de l’indépendance d’Algérie ».

Côté algérien la commission de préparation de ces festivités serait présidée par le premier ministre lui-même pour contenir d’éventuels débordements de partisans de la repentance. L’appel « à la modération » de Paris n’est d’ailleurs toujours pas digéré par le FLN et les associations qui lui sont proches, par les islamistes et nombre de journalistes et de personnalités qui reprochent au gouvernement de brader les souffrances subies par le peuple durant l’occupation française.
S’ils manquaient d’arguments le Parlement français vient de leur en fournir un de plus en votant la loi pénalisant tout propos portant atteinte aux Harkis (supplétifs algériens de l’armée française pendant l’occupation). Déjà en décembre, la Droite française avait tenté de déposer les cendres du général Bigeard, ancien tortionnaire durant la Bataille d’Alger, au musée des Invalides à Paris.
Les Algériens, eux, ont refusé un visa d’entrée à des pieds noirs (anciens colons français en Algérie) qui voulaient faire un pèlerinage sur leur lieu de naissance. Des petites piques pour rappeler à l’autre que l’on est modéré mais pas amnésique. La célébration du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie ne manquera pas de cristalliser que l’on veuille ou non, toutes les rancœurs et les non dits de l’histoire commune des deux pays qui continuent malgré tout à moduler la mémoire selon les enjeux politiciens.
En France, le président Nicolas Sarkozy doit ménager son aile ultra droite et rassurer l’électorat de gauche. Il doit aussi éviter de braquer les décideurs algériens contre le patronat français et hypothéquer son avance dans les contrats commerciaux. Jean-Pierre Raffarin chargé du dossier économique bilatéral vient d’ailleurs d’effectuer une visite « de travail » à Alger pour négocier un certain nombre de contrats. Pourtant ce n’est les bonnes affaires qui se font entre les deux Etats, ni l’épineuse question de la circulation des personnes qui forcent les deux Etats à ravaler leurs reproches pour commémorer le 50 ème anniversaire de l’indépendance dans une relative convivialité et une modération bon teint.

Pour le pouvoir, il s’agit de garder le monopole sur la mémoire en l’expurgeant de tout ce qui pourrait servir à dévoiler ses failles et alourdir la colonne de ses déficits. L’histoire formatée depuis cinquante ans dans le discours officiel et les manuels scolaires fige quelques figures iconiques que l’on a spoliées de tout projet de société et consacre le peuple comme le héros vertueux, homogène et consentant. Evoquer le reste, assassinats politiques, répressions des libertés, exclusion des femmes et des intellectuels est frappé du sceau de l’infamie. Et cela continue ; une nouvelle loi votée en 2011 sur le cinéma stipule que tout scénario de film sur la révolution doit recevoir l’autorisation du ministère de la culture.
Les gouvernements successifs n’ont jamais vraiment exigé des responsables français l’ouverture de toutes les archives de la période coloniale ou alors l’ont fait mollement. Les exécutif français ne sont pas non plus pressés de mettre à plat cette histoire car il n’est pas question de révéler ou de reconnaître la torture, les viols, les massacres de civils algériens, les essais nucléaires a proximité de villages, les « ratonnades » sur leur propre sol et les atteintes aux droits de l’homme pendant la guerre et jusqu’à la fin des années 1970.

France-Algérie: pacte contre la mémoire | Ghania Khelifi, Nicolas Sarkozy, Bouteflika, Alain Juppé, Bataille d’Alger
Manifestation d’immigrés algériens à Paris le 17 novembre 1961. Photo AFP

En réalité seuls ceux qui croient en l’amitié entre les deux peuples, ceux qui font la différence entre l’Etat colonial et les populations réclament la lumière sur l’histoire partagée et la libération des mémoires. Les autres ne sont que des politiciens que cette lumière effraie et dérange.



Ghania Khelifi
30/01/2012