Imbroglio politico-stratégique face à la guerre en Irak | babelmed
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  L'armée turque indésirable en Irak...
L'envoi des troupes turques en Irak, devenu un imbroglio politico-stratégique, a finit par échouer dans une impasse qui, pour le moment, ne déplaît à personne.
Le vote positif des députés dès l'ouverture de la nouvelle session parlementaire, début octobre, avait bien donné le feu vert au gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan (RTE) pour envoyer des forces militaires afin d'épauler la coalition –pour ne pas dire les Américains- en difficulté croissante sur le terrain irakien. Mais cette fois-ci, paradoxalement, les autorités turques sont condamnées à l'impuissance pour des raisons extérieures. En effet, en quelques semaines, la situation se bloque à nouveau. Personne ne désire voir les militaires turcs entrer en Irak, surtout pas les Kurdes! L'administration Bush s'aligne après quelques hésitations, pragmatisme politique oblige.

L'armée est priée de rester dans ses casernes, tout en recevant de vifs remerciements pour sa courageuse disponibilité auprès du puissant allié américain... Désolé, l'heure n'est pas opportune; le bruit des bottes turques mettrait plutôt de l'huile sur le feu, dans ce pays déjà suffisamment explosif, entend-on dire désormais.

Soulagement général...
L'opposition turque qui avait violemment critiqué l'alignement sans condition de RTE sur les positions de Washington, ne sait plus comment réagir, d'autant plus que le gouvernement donne une preuve d'indépendance, qui montre, justement, qu'il ne s'agit pas d'un alignement sans condition.
En fait, Ankara avait bel et bien obtenu une contre partie à son engagement militaire, celle du déblocage d'une ligne de crédit de 8,5 milliards de dollars, consentie par Washington dans des conditions avantageuses. Cette somme devrait rentrer dans les caisses de l'état par paquets échelonnés dans le temps, plusieurs conditions économiques et politiques devant être respectées à toutes les échéances du calendrier. Que les soldats turcs soient invités ou non à aller en Irak, l'accord financier resterait valable, sauf si, et c'est bien là le nœud du problème, l'armée turque entrait en Irak de son propre chef, sans que les forces de la coalition actuelle ou bien l'ONU, ou encore le Conseil de gouvernement irakien l'y autorise… En Turquie, la presse et l'opinion publique semblent être réellement soulagées: les responsables politiques n'ont-ils pas finalement prouvé leur bonne volonté, sans pour autant être obligé, aujourd'hui, d'en payer un prix militaire? Il leur est désormais possible encaisser les dividendes de cette fidélité politique à Washington, fidélité certes quelque peu tardive en l’occurrence, mais bien sincère…

Refus de disposer des sommes debloquées par Washington

Pourtant, le pouvoir en place n'est pas tout à fait satisfait de la tournure prise par les événements. Le gouvernement, tout comme l'Etat major, ne voudra pas être privé de décision souveraine en matière d'envoi de troupes en Irak, si les intérêts suprêmes de la nation, selon la formule consacrée, l'exige un jour... Alors, pour ne pas avoir des comptes à rendre aux Américains dans une telle situation, le gouvernement de RTE décide de ne pas disposer, pour le moment, des sommes déjà débloquées sur cette ligne de crédit. L'opposition ne peut évidemment pas critiquer cette attitude, d'autant plus que la situation économique n'est pas du tout mauvaise, loin s'en faut, avec l'inflation maîtrisée, une croissance positive et la livre turque appréciée par rapport au dollar et à l'euro... La seule crainte exprimée par le patronat, est une dérive populiste dont certains signes seraient perceptibles selon Tuncay Özilhan. Le président de la puissante TÜSIAD (Türkiye Sanayici ve İşadamları Derneği - Association des industriels et des hommes d’affaires turcs) a également émis quelques réserves, le 12 décembre, lors de la dernière réunion de leur Conseil exécutif, sur la politique de privatisation du gouvernement. Farouches partisans de l’intégration européenne, les milieux d’affaires jugent toute évolution économique en fonction de cet objectif.

De leurs côtés, les Mehmetçik (soldats turcs que l'on désigne communément par ce nom qui veut dire braves petits Mehmet) prêts à aller faire le ménage au nord de Bagdad sans attendre une quelconque résolution de l'ONU, continuent le train-train de l'entraînement sur le sol national, puisque personne ne s'est précipité pour leur ouvrir la frontière. Tout au contraire, l’administrateur américain Paul Bremer est finalement arrivé à convaincre la Maison Blanche que le jeu n'en valait pas la chandelle. Les troubles induits par l'arrivée des troupes turcs, particulièrement dans les régions kurdes du Nord, auraient fragilisé davantage une situation déjà suffisamment instable et complexe.

Grand Merci aux chefs des kurdes irakiens!
Une partie de la presse turque est ouvertement ironique. Le gouvernement doit son salut à ses ennemis kurdes! titre un journal. Merci Messieurs Barzani et Talabani! s'exclame un autre. En effet, c’est devant le refus catégorique des irakiens, civils et militaires confondus, mais surtout face aux violentes protestations des Kurdes et de plusieurs membres du Conseil de gouvernement irakien que Bremer a fini par changer d'opinion et convaincre, dans le même temps la Maison Blanche. C'est une chance! Nous avons ainsi évité de voir venir les cercueils de nos soldats… note un journaliste.

Le ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül, a alors beau jeu de s'en prendre aux responsables américains et de les accuser, à mots à peine couverts, d'incohérence stratégique voire d'incompétence. RTE renchérit: il faut qu'ils sachent ce qu'ils veulent. Nous n'irons pas là où l'on ne veut pas de nous!… Mehmet Basutçu
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