Le Caire et Rome brûlent? La solution est le processus | Istico Battistoni, Marinab, Cornelis Hulsman, Black-Bloc
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Istico Battistoni   

Y a-t-il un rapport entre les affrontements qui ont dévasté les villes du Caire et de Rome respectivement le 9 et 15 octobre derniers? À une première analyse, bien sûr que non. Au Caire, lors d’un rassemblement des chrétiens coptes devant Maspero, le bâtiment de la radiotélévision égyptienne, pour protester contre l’incendie par des musulmans d’une église dans le village de Marinab, la manifestation pacifique s’est convertie en violente, résultant dans la mort de plus que vingt personnes, lors d’une confrontation brutale avec l’armée et des éléments provocateurs. À Rome, la marche du 15 octobre contre le pouvoir des capitaux, la destruction du travail et de l’environnement, la dégradation des droits et des garanties démocratiques, bref la crise mondiale, a dégénéré dans des actes de destruction et vandalisme massifs à cause d’un groupe minoritaire d’agitateurs qui ont cassé les symboles du capital (propriétés privées et banques).
Mon ami Cornelis Hulsman, fondateur du Center for Intercultural Dialogue and Translations , se trouvait en Égypte le 30 septembre dernier, le jour lorsque l’église a été brûlée, et le lendemain a pris le premier train pour Idfu, le district où se trouve Marinab, pour vérifier ce qui s’était passé, en précédant tout autre journaliste. Les coptes de la région avait commencé la construction d’une véritable église sur un espace de rencontre affecté à la prière. Lorsque la structure allait se dévoiler pour ce qui était, avec une coupole et un clocher, la résistance locale se fit très dure. Il y eut un problème de permis de construire, l’autorité locale exigea la réduction de la hauteur du bâtiment. Suite aux pressions des quelques groupuscules musulmans, ils furent ensuite empêchés d’installer des micros, cloches, croix ou coupoles! Ceci ne fut pas considéré suffisant par certaines factions musulmanes, et le 30 septembre un millier de jeunes se dirigea vers le chantier de l’église pour la démolir, et elle fut incendié. Ces jeunes ont été inspirés par la section locale du parti an-Nour, un parti salafiste.
Cornelis a rencontré à Marinab pratiquement tout le monde et a décrit dans un rapport extraordinaire les détails qui ont provoqué la détonation. Le fait que le gouverneur, un membre du régime de M.Moubarak, ait permis la poursuite des travaux de l’église en conditions d’irrégularité administrative. Le fait qu’un cheikh local avait été contacté par un groupe de salafistes pour monter l’affaire lors d’une conférence de presse au Caire. Etcétéra. L’incendie de l’église résulta dans une semaine de marches de proteste des coptes, et finalement dans le massacre de Maspero, dont les images ont fait le tour du monde.
À Rome il n’y a pas eu de massacre, heureusement, mais il était longtemps que la ville ne vivait pas de jours violents de cette ampleur, avec camionnettes de la police carbonisées, vitrines cassées, gaz lacrymogène, fumée noire sur la ville, policiers en tenue anti-émeute, plus qu’une centaine de blessés. Une sensation généralisée d’insécurité s’est emparée de la ville, ce jour-là.
Pourquoi je veux approcher ces deux événements qui ont eu lieu à de milliers de km de distance ? Tout d’abord pour marquer que le sentiment de l’ampleur de la crise de perspective et d’avenir qui étrangle les nations du monde atteint autant des villes du monde « avancé » que celles du monde « en développement ». C’est un sentiment d’insécurité qui touche la sphère sociale et celle individuelle. Les démonstrations qui ont caractérisé la vie publique de l’Égypte au cours des derniers mois ont emmené dans la rue des simples citoyens qui demandaient en retour leurs droits civiques qui avaient été confisqués par un état policier, mais aussi des ouvriers, des employés, des enseignants qui revendiquaient des meilleures conditions labourables et salariales. Les manifestations syndicales ont intéressé aussi les officiers de police, finalement dans la mesure de pouvoir exprimer leur mécontentement de devoir faire le sale travail de tenir les gens tranquilles, en échange d’une rémunération misérable. Si vous lisez les commentaires de plusieurs agents parus sur des blogs, et publiés en Italie par le quotidien La Repubblica après les événements du 15 octobre à Rome, vous percevrez le même mécontentement : « Ce gouvernement minable vient de supprimer 80m € des poches de policiers et des Carabinieri, il est temps que ces politiques au visage de bronze se défendent tous seuls des Black-Bloc (groupe antisystème violent) aujourd´hui, et des citoyens communs demain » - écrivait sur un blog l’un de ces policiers. « L’Italie d’aujourd’hui ne mérite pas notre engagement, notre sacrifice », écrivait un autre, « Il est temps de rester à la maison, et de montrer que nous sommes aussi indignés », exclamait un troisième.
Ensuite, je crois que la dérive qui accompagne l’avenir face au croisement de plusieurs facteurs de crise - le changement climatique, la répartition déséquilibrée des capitaux entre les richissimes et les autres, la fracture croissante entre le système politique représentatif et les citoyens, la décomposition des nations en noyaux identitaires se rappelant à l’ethnie ou la foi, et l’incapacité de soumettre les marchés et les places financières au service d’une politique de développement socio-économique juste et équitable - est lié à l’écrasement de l’individu en tant que porteur de droits et à la dangereuse contraposition entre l’individu et la communauté.
Je trouve des affinités entre ceux qui chevauchent la foi et la loi religieuse en croyant que Dieu puisse représenter un programme politique pour gérer les affaires des hommes, et ceux qui prêchent la suprématie du marché et des principes du but lucratif sur les structures organisées de la société. D’ailleurs, ce sont ceux qui luttent pour dominer le monde. Le monde se divise de plus en plus entre « marchés et identités », aime dire le sociologue Alain Touraine, et la culture comme instrument d’interprétation de la réalité et de construction de réponses collectives aux défis de société perd désormais son terrain. Alors, les salafistes qui enflamment les croyants et nourrissent les gangs déstabilisatrices en Égypte n’ont pas d’ambitions tellement différentes de celles des managers des grandes sociétés multinationales, qui délocalisent, exploitent et homogénéisent les sociétés selon des critères d’externalisation des coûts sociaux et environnementaux, ou des dealers des bourses financières, qui déplacent des valeurs monétaires d’un pays à un autre comme des joueurs d’échecs. Et l’ambition est ni plus ni moins celle de conquérir le monde. D’ailleurs, les mouvements islamistes sont financés par les pays du Golfe, qui sont aussi les vecteurs infrastructurels du système économique contemporain, qui ne pourrait pas se soutenir sans l’industrie du pétrole. N’est-ce cette proximité extraordinaire ?
Entre l’individualisme effréné de la société de la croissance et de la consommation, et le communautarisme identitaire qui sépare entre bénits et maudits, ou civilisés et barbares, il y a un intérêt commun : éteindre la lumière de l’esprit humain et écraser la richesse des relations sociales. N’importe si les petits poissons qui allument le feu lorsque les personnes de bon sens descendent dans la rue soient des Baltagiya, des déstabilisateurs des anciens régimes arabes, ou des Black-Bloc, comme ceux instigateurs violents qui ont agi à Rome.
“I am what I am”. Jamais domination n’avait trouvé mot d’ordre plus insoupçonnable – prévient le pamphlet « L’insurrection qui vient », sorti en 2007 et circulé partout dans le monde sans que personne ne sache encore qui en est le vrai auteur. L’Occident avance partout, cette tuante antinomie entre le Moi et le monde, l’individu et le groupe, entre attachement et liberté. “I am what I am”, donc, non une simple mensonge, une simple campagne de publicité, mais une campagne militaire, un cri de guerre dirigé contre tout ce qu’il y a entre les êtres, contre tout ce qui circule indistinctement, tout ce qui les lie invisiblement.
Et de l’autre côté, l’affirmation de la loi identitaire comme antidote à la chute et à la perdition, et comme système de gouvernement des affaires humains fondé sur la discrimination sur base d’une croyance, du sang, d’une langue ou de l’ethnie.
L’écrivain égyptien Alaa al Aswany conclut toujours ses articles qui paraissent les mardi sur le quotidien Al Masry al Youm avec le slogan : la démocratie est la solution ! C’est une réponse au slogan des partis islamistes, qui dit : l’Islam est la solution ! Et certainement aussi une réponse aux grands éloquents d’hommes d’affaires et politiques qui, de l’autre côté de la mer, enseignent : le marché est la solution !
Les flammes du Caire et de Rome sont des signaux d’alarme. Ne cherchons pas de solution loin de nous, en invoquant Dieu, la Patrie ou le Capital. Ce dont nous avons besoin est de plus de démocratie, de démocratie dans son sens le plus large et radical, comme espace de réflexion, consultation, décision et action collective, car là où la démocratie s’applique, responsabilités et bénéfices sont aussi partagé, et les erreurs ainsi que les progrès retombent sur nous tous. La démocratie nous aidera à trouver un chemin pour sortir de l’impasse global.
Sur le site des promoteurs de la journée mondiale de proteste pour le changement global du 15 octobre, qui a intéressé un millier de villes du globe, un blogueur, répondant à quelqu’un qui s’inquiétait de l’après-15 octobre, à écrit : ne t’inquiètes pas mon pot, la voie de sortie, la « solution », est le processus. Le fait de partager, discuter, dénoncer, revendiquer, démasquer, imaginer, éduquer, influencer, associer et encore partager. Si nous voulons nourrir d’espoir et d’optimisme cette planète : The solution is the process !
 


Istico Battistoni


 

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