Première Conférence sur les politiques culturelles dans le monde arabe | Catherine Cornet
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Catherine Cornet   
“Il y a deux ans, nous avons commencé à suggérer l’idée de cette conférence à nos partenaires arabes, ils ont tous hurlé: c’est impossible! Des acteurs culturels indépendants ne peuvent pas parler à leurs gouvernements ! Le seul fait que nous soyons réunis aujourd’hui pour cette réunion qui était “absolument impossible” l’année dernière est déjà un bon début» considère Philippe Dietchmeir Coordinateur de programme à la Fondation européenne de la culture, un des deux organisateurs de la conférence avec Al Mawred al Thaqafy.
Première Conférence sur les politiques culturelles dans le monde arabe | Catherine Cornet
La conférence, première du genre, s’est tenue les 7 et 8 juin 2010 à Beyrouth: c’est le résultat d’une initiative régionale centrée sur l’étude des politiques culturelles dans le monde arabe et lancée en mars 2009 par Al Mawred Al Thaqafy en collaboration avec la Fondation européenne de la culture, DOEN Foundation et le British Council. Elle a donné lieu à une recherche d’envergure éditée par Hannane Hajj Ali et intitulée “Al Siassya al Thaqafy fi Alam al Arabi” .

L’idée sous-jacente de cette initiative est de construire une base de données sur la coopération culturelle, ainsi que de proposer des mécanismes qui revitalisent l’action culturelle dans le monde arabe. L’initiative, qui incluait 8 pays lors de la première phase, est une extension du programme de management culturel lancé en 2005: Mawred a en effet déjà organisé plusieurs programmes de formation en arabe dans le domaine du management culturel .

Dialogue avec «le discours islamique mainstream»
La conférence, qui rassemblait universitaires, opérateurs culturels et représentants d’institutions de la culture, n’a pas évité les questions qui fâchent liées au contexte politique de la région. Le débat a commencé avec Samar Dudin, directrice du Fakhween Open spaces, qui a questionné la relation entre la «culture indépendante» et «le discours central islamique» (Merkez Islamy), le discours islamique mainstream. Prenant inspiration de son travail dans les petits villages jordaniens où, souvent, le seul espace public est la mosquée, elle a souligné l’importance de promouvoir «un contact quotidien entre la culture et les écoles, et en ceci, le discours islamique doit être inclus».

Cette perspective a été confirmée par le romancier jordanien Hazzaa El Barary qui a noté l’importance du discours religieux dans le monde de la culture durant les différentes foires du livre auxquelles il a participé: les livres religieux sont de loin les meilleurs ventes dans le monde arabe et prouvent qu’il y a une vraie demande de «culture religieuse» dans la région. Ce constat n’a pas convaincu l’écrivain algérien Amine Zaoui, qui a demandé s’il était possible de trouver des intellectuels au sein de ce ‘discours central islamique, partant du principe qu’on ne peut pas parler de culture islamique ou chrétienne. En souligant le rapport de force qui existe entre monde de la culture et de la religion, l’auteur de théâtre libanais Neeme Neeme a averti d’un piège dans lequel tombent trop souvent les acteurs culturels libanais en se substituant aux pouvoirs politiques: «nous, les acteurs indépendants luttons contre les islamistes alors que nos politiques nous regardent faire, tranquillement assis derrière nous…».

Qui détient l’autorité et la légitimité?

Une autre question fondamentale est liée à la source de l’autorité ( Sulta ): qui détient l’autorité pour parler des politiques culturelles aujourd’hui dans le monde arabe? Les gouvernements? Les représentants du «discours central islamique» ? Les fondations étrangères? Cette question a servi d’introduction à la question liée aux politiques culturelles et à la position de la culture dans la société. Watfa Hamadi chercheuse en politiques culturelles au Liban a insisté sur une autre condition préalable: «les politiques culturelles modernes font partie intégrante des droits humains» et ceux-ci trouvent pas mal d’obstacles dans la région. Fatima Azzahrae Chaabani, du Maroc retient également l’élément démocratique comme prioritaire: le cas marocain montre le besoin d’une lutte démocratique dans le champ culturel. Au Maroc, un petit noyau de gens décident de débourser beaucoup d’argent pour des festivals de world music sans prendre en compte le moins du monde le besoin de musique traditionnelle ou d’espaces publics pour que la jeunesse puisse s’exprimer à travers la musique : «les festivals marocains représentent une recherche de divertissement, tandis que l’urgence est de donner un pouvoir à la société». Nadime Douma du Liban souligne un autre piège que devraient essayer d’éviter la société civile par rapport à son engagement dans les politiques culturelles et qui a trait au principe de subsidiarité: «la société civile joue le rôle des gouvernements sur beaucoup d’aspects: de cette façon les gouvernements deviennent paresseux».

Culture et développement
Des cas d’études hors du monde arabe mais venant de l’Afrique et de la Turquie ont offert une perspective plus historique. A partir de 1966 en Afrique, raconte Youma Fall du Sénégal, «nous avons arrêtés d’être consommateurs pour devenir des producteurs de civilisation» (Senghor). Le climat favorable des années 80 a créé un environnement positif pour les artistes africains et aujourd’hui l’approche des nouvelles politiques culturelles est beaucoup plus liée au développement : «pendant longtemps, les artistes africains travaillaient en Europe et aux Etats-Unis et n’étaient que très peu visibles en Afrique. Les artistes étaient donc vus comme des marginaux sans importance pour leurs sociétés : maintenant on sent qu’est venu le temps de la réconciliation entre les artistes et leur environnement».
Un besoin similaire de réflexion historique est pointé par le professeur Serhan Ada de l’Université Bilgi: «il n’y a aucune documentation qui fasse référence aux politiques culturelles passées en Turquie» depuis 1923 on assiste à un processus d’amnésie volontaire du passé. Il est pourtant crucial de reconstruire cette histoire culturelle pour juger la situation actuelle.

Moment stratégique pour le monde arabe

Lyne Sneige Keyrouz, du British Council est parfaitement optimiste et estime qu’il «s’agit du juste moment pour le monde arabe». On a pu assister à une immense accumulation de productions culturelles, une masse critique s’est formée et globalement beaucoup de modèles ont failli (aux Usa et en Europe) qui peuvent ainsi être pris en compte pour chercher de nouvelles voies alternatives. Elle conclut en assurant qu’un «dialogue constructif entre les gouvernements arabes, le public et le secteur indépendant peut «changer la face du monde arabe».

Nouveaux défis globaux pour les politiques culturelles

Robert Palmer, du Conseil de l’Europe, a introduit la session consacrée aux nouveaux défis pour les politiques culturelles en soulignant les enjeux auxquels celles-ci sont confrontées dans le contexte national et international (conditions préalables et conditions légales pour les décisions stratégiques en matières culturelles). Il a également insisté sur le fait que le concept même de politiques culturelles a changé depuis que les nouvelles technologies et les communautés Internet sont entrées dans le champ: «il ne fait aucun doute que la world musique a plus d’importance que toutes les politiques culturelles décidées par nos institutions» a-t-il lancé. Les interventions de la critique théâtrale Menha El Batraoui et de Zeyneb Farhat, responsable de la programmation de El Teatro en Tunisie, ont mis l’accent sur les disparités des réalités culturelles dans le “monde arabe” en ce qui concerne le contexte légal: seules trois compagnies de théâtre sont enregistrées en Egypte alors que la Tunisie a un corpus légal extrêmement avancé pour ce qui est des politiques culturelles.
Zeyneb Farhat a également rappelé l’imperfection de la dénomination «monde arabe» qui ne reflète en rien la diversité culturelle de la région: «50 pour cent des maghrébins ne sont pas liés à la culture arabe mais plutôt au cultures amazigh ou berbère», a-t-elle précisé.

Le directeur du bureau Moyen-Orient de la Open Society à Amman, Gregor Meiering a également questionné le concept du contexte légal: la loi, par définition, interdit, encourage, régule et protége: «au Moyen Orient pourtant je ne vois que des lois qui interdisent mais je ne vois pas de lois qui facilitent la culture». Gouvernements et sociétés civiles devraient donc commencer par défendre la liberté individuelle et intellectuelle. De façon quelque peu provocatrice, Andreas Wiesand d’Ericarts, qui publie le “Cultural Policies Compendium” a clôturé la session en rappelant que les lois dans le champ culturel peuvent aussi être contre productives: l’année dernière l’Etat allemand a publié une loi sur les bibliothèques tout en coupant les financements à celles-ci…

Financer les politiques culturelles
La troisième session touchait au «nerf de la guerre», c'est-à-dire le financement des politiques culturelles – du fond de développement à l’économie créatrice ou à l’entreprenariat culturel. Partant du système britannique, Sara Selwood et Shelagh Wright ont expliqué le principe de l’économie mixte, considéré comme le modèle à suivre dans le reste de l’Europe: «le gouvernement prouve qu’il est parfaitement conscient du fait que la culture est ce qui aide à comprendre le monde, mais on attend aussi des organisations culturelles qu’elles gagnent de l’argent». Dans le même registre l’opératrice culturelle tunisienne Wafe Belgacem a insisté sur le besoin de formation en recherche de fonds, une matière totalement absente dans la région.

L’opératrice culturelle Rana Yazaji a parlé du grand changement dans les politiques culturelles syriennes depuis le momentum créé par «Damas capitale arabe de la culture». Après près de 50 ans de modèle socialiste qui considérait la culture comme un moyen de résistance, un instrument pan arabe ou encore un moyen de parler des causes arabes, Damas capitale arabe de la culture a représenté un point crucial : le gouvernement a créé un corps autonome qui a gagné en liberté d’action : «il s’agit d’une année spéciale qui a non seulement créée un plus grand dynamisme dans le pays- qui est encore visible aujourd’hui- mais qui a aussi fait naître un plus grand intérêt auprès de certaines institutions internationales qui veulent aujourd’hui jouer un rôle en Syrie».

Des gouvernements représentatifs: le tabou

La fondation Ford finance la culture dans la région depuis plus de 60 ans. En tant que «vétéran» l’organisation est aussi la cible de «beaucoup de frustration, de colère et de théories de la conspiration» note le responsable du programme Media, Arts et Culture Moukhtar Kocache qui considère que cette frustration est largement due au manque d’information et de distinction que les opérateurs culturels font entre les différents financeurs. Cependant, on a pu noter ces dernières dix années un accroissement des financements et du dynamisme dans la région souligne-t-il: «de nouvelles personnes entrent dans le secteur et lui donne un nouveau souffle et les fondations privées ont été diligentes à construire de bonnes infrastructures». Cela ne signifie pas, bien entendu, que les ONG culturelles se portent au mieux, en réalité, aucune organisation dans la région ne possède un système financier stable et la situation est encore bien délicate.
Le système budgétaire fondé sur la liste des dépenses est une autre limitation explique Kocache: les organisations receveuses dépensent ce qu’on leur donne, ni plus ni moins, ce qui limite d’autres développements peut être plus créatifs et intéressants. Moukhtar Kocache n’hésite pas à se servir de l’oxymore pour évoqué le sujet tabou par excellence : si la bonne gouvernance est importante aux niveaux macro et microéconomique, «le gros éléphant dans la pièce dont personne ne parle c’est bien l’absence de gouvernements représentatifs de la région».

Sponsoring privé
En Turquie, les entreprises privées financent les activités culturelles, mais, comme l’a expliqué Osman Kavala de Anadolu Kültür, elles sont aussi beaucoup critiquées pour cela: la Biennale d’Istanbul a été contestée parce qu’IKSV, le principal organisateur, était financé par un gros conglomérat financier turc. Beaucoup d’institutions, comme l’Open Society Institute donnent aussi de l’argent à des projets créatifs qui mènent à la démocratisation. Pour Kavala, ceci peut également être questionné : jusqu’à quel point les artistes doivent faire ce que leurs mécènes leur demandent ? On peut parler de l’argent venu du privé assure Milena Dragicevic-Sesic professeur à l’Université de Serbie mais franchement la compétition est complètement injuste : «en Serbie l’argent des compagnies privées va aux Musées et à l’Opéra. Qui donnera de l’argent pour un projet artistique centré sur le génocide ?»

Comment travailler pour exiger des stratégies et des politiques culturelles adéquates dans des contextes politiques non démocratiques? Qui devrait avoir l’autorité pour le développement stratégique des politiques culturelles ? La première conférence sur les politiques culturelles dans le monde arabe a commencé son travail en posant les bonnes questions avec modestie : maisla route est encore longue.
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Notes:
1) “Al Siassya al Thaqafy fi Alam al Arabi”. (“Cultural Policies in the Arab World”, traduction anglaise disponible fin septembre).
2 “The Guide to Cultural Management”, “Arts Management in Turbulent Times”, “Strategic Planning in the Arts” and “Arts Management Entrepreneurial Style”.


Catherine Cornet
(14/07/2010)

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