Interview. Jean-Pierre Garson | Nadia Lamarkbi
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Interview. Jean-Pierre Garson | Nadia Lamarkbi“On vit sur l’image du migrant qui travaille à l’usine et se sacrifie pour sa famille”
Chef de la division des Migrations internationales à l’OCDE, Jean-Pierre Garson analyse l’évolution de la participation des immigrés à l’économie française, notamment au regard de leur présence dans les secteurs les plus compétitifs et dynamiques de notre société. Beaucoup pensent qu’il est difficile de mesurer l’apport économique de l’immigration en France…
C’est une idée reçue. Nous avons des séries statistiques qui couvrent la période de l’après-guerre à nos jours et à partir desquelles on peut le mesurer. Nous savons dans quels secteurs travaillent les immigrés, par nationalité, y compris ceux qui ont acquis la nationalité française. Mais la plupart des tentatives de mesure de l’apport migratoire sont basées sur des approches macroéconomiques. Ce qui est plus intéressant, c’est de rechercher son rôle au niveau sectoriel, d’autant que la main-d’œuvre immigrée s’est diffusée dans un nombre croissant de domaines d’activité. L’approche par secteur permet aussi de montrer qu’ils ne sont pas présents dans les seules activités dites en déclin (agriculture par exemple), mais aussi dans des domaines dynamiques et compétitifs (industries manufacturières et services).

Quelle est la place des immigrés dans l’économie de notre pays?
Autrefois, ils étaient concentrés notamment dans l’agriculture et le BTP (Bâtiment et Travaux Publics). Sur un demi-siècle, leur diffusion dans les autres domaines prouve que l’apport de l’immigration s’accroît en France comme dans les pays de l’OCDE qui ont eu un fort recours à l’immigration. Ils contribuent aussi au développement en tant que travailleurs indépendants ou chefs d’entreprises. Leur présence va croissant dans l’agroalimentaire, l’industrie manufacturière et elle est structurelle dans le BTP, y compris dans le second œuvre du bâtiment.
On dit souvent qu’ils sont dans des branches peu capitalistiques ou que, par leur présence, on maintient certains secteurs qui devraient disparaître. Ces approches sont simplistes. Car dans les secteurs clés de l’exportation, l’immigration est très active. Pour la mesurer, il faut regarder si la présence des immigrés dans ces emplois est supérieure à leur pourcentage dans la population active en général. C’est un indicateur de mesure très objectif. L’autre façon, plus qualitative, de mesurer leur apport à l’économie est de repérer leur présence dans les activités exportatrices (industries mécanique et automobile, chimie, aéronautique), qui sont au cœur de la compétition internationale.

Il y a donc une évolution dans le type d’emploi exercé?
Oui, la mobilité professionnelle des immigrés croît avec, notamment, leur forte présence dans les services (éducation, santé, finance). C’est moins évident dans la fonction publique, sauf la fonction publique territoriale, qui concerne plus particulièrement les enfants d’immigrés, dits de la seconde, voire de la troisième génération.
Quand il y a une plus large diffusion des immigrés dans l’économie, quand ils possèdent un statut leur permettant d’allouer où bon leur semble leur force de travail sur le marché, la mobilité professionnelle et sectorielle est plus forte. La question des papiers, permis de travail… conditionne sans aucun doute leur comportement économique. A partir du moment où cette contrainte est levée, les migrants adoptent la même rationalité économique que n’importe qui. Cette liberté d’allouer sa force de travail au plus offrant est clairement repérable dans les statistiques par catégorie socioprofessionnelle. On garde trop souvent à l’esprit l’image du migrant qui travaille à l’usine et sacrifie sa carrière uniquement pour donner plus de chances à ses enfants, ou pour envoyer de l’argent vers son pays d’origine. C’est parfois vrai, mais surtout pour les premières générations. Aujourd’hui, les immigrés ont des comportements économiques plus divers.

Pour les enfants d’immigrés, la question de l’apport économique se pose-t-elle différemment?
Nous disposons de beaucoup de données à cet égard. Nous avons mené récemment des études approfondies sur l’intégration des immigrés et de leurs enfants sur le marché du travail dans dix pays de l’OCDE dont la France (1). On constate que les jeunes sont particulièrement touchés par le chômage. Mais pour moi, la discrimination n’est pas la raison principale du phénomène. Celle-ci est plus forte par rapport au logement ou à l’école. En revanche, le marché du travail n’est pas porteur pour tous, et pour les jeunes en particulier. Par ailleurs, une grande partie des -jeunes issus de l’immigration ne veulent pas travailler dans les secteurs dévalorisés qui employaient leurs parents.
Aujourd’hui, les pouvoirs publics font un effort pour mieux appréhender les besoins en main-d’œuvre immigrée, mais pour l’instant, il me semble que c’est dans une optique statique. On gère presque du passé. Il faut aussi tenir compte des effets de l’immigration familiale, canal principal d’entrée de l’immigration dans plusieurs pays de l’OCDE. Cet apport migratoire, dit secondaire, produit des effets importants à un moment où la situation sur le marché du travail est morose. Je trouve malgré tout que la société française a offert des possibilités très importantes aux jeunes et aux enfants d’immigrés en particulier. Aujourd’hui, elle le fait moins, mais c’est parce qu’il y a moins de perspectives pour tout le monde. La société française a donné à un grand nombre l’accès à une certaine promotion sociale. Aujourd’hui, il semble que ce soit terminé.

L’histoire de l’immigration française est principalement liée au travail. Les politiques ont-elles évolué avec les populations?
Le fondement de la politique migratoire est la migration de travail. Les gouvernements ont tenté différentes approches: le recrutement sectoriel, les contrats saisonniers, etc. Dire que la migration n’était pas sélective dans le passé et qu’elle le serait aujourd’hui est une erreur. La différence, c’est que les besoins en main-d’œuvre, qualifiée ou non, sont différents. Il faut regarder l’état du marché du travail depuis 1975. Le plein emploi n’existe plus. Le chômage dure. Il n’est jamais redescendu au point de rupture (autour de 4 à 5 %), c’est-à-dire à un taux tellement bas que le marché du travail est très tendu et donc qu’il faille faire appel à l’immigration. Jamais on ne s’est trouvé dans cette situation.
De plus, on ne peut pas isoler l’immigration de travail des autres canaux d’immigration (familiaux et humanitaires). Au cours des trois décennies passées, les migrations familiales ont prédominé, et la France reste l’un des pays de l’OCDE qui reçoit le plus grand nombre de demandeurs d’asile. Avec le temps, tous tentent d’accéder au marché du travail, mais il semblerait pourtant que certains besoins en main-d’œuvre ne sont pas satisfaits malgré un taux de chômage élevé. Des listes de métiers en pénurie ont vu le jour. A partir de ce moment, des difficultés sont apparues.
Est-ce que les besoins ont été bien évalués globalement et localement? Il faut savoir par ailleurs que l’on est obligé de respecter le droit communautaire (priorité aux citoyens de l’UE), y compris les nouveaux pays membres comme la Bulgarie et la Roumanie. Si la politique migratoire est liée aux besoins immédiats, il n’y a plus assez de souplesse dans l’économie pour qu’au moment où il y aura des signes de reprise, les gens soient tout de suite disponibles. On a laissé de côté la prospective qui a l’avantage de donner de la souplesse et d’utiliser l’immigration pour disposer d’une main-d’œuvre flexible, disponible sur place, à la bonne heure et rapidement. La France semble contrainte pour l’instant d’adopter une politique de contrôle de l’accès au marché du travail en raison du taux de chômage élevé, taux qui est encore plus élevé que la moyenne parmi les jeunes, les femmes et au sein de ces deux catégories, les immigrés et enfants d’immigrés.

(1) Les migrants et l’emploi, OCDE 2008, et Children of Immigrants in the Labour-Markets of EU and OECD countries, (à paraître, OCDE 2010).

Propos recueillis par Nadia Lamarkbi
(08/02/2010)


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