“24 heures sans nous” Le collectif passé au crible | Manon L. Elhadouchi
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Manon L. Elhadouchi   
“24 heures sans nous” Le collectif passé au crible | Manon L. ElhadouchiEt si demain, les gens disparaissaient? Les comiques Eric et Ramzy en ont fait le sujet d’un film de fiction. Mais c’est bien à cette vision apocalyptique d’une capitale soudain déserte que pourrait ressembler le 1er mars 2010. Transports en commun et routes vides, magasins et lieux de loisirs silencieux, écoles et bureaux déserts… Exagération? A peine. Avec plus de 14 millions de personnes d’origine étrangère (immigrés ou ayant au moins un parent ou un grand-parent immigré) (1), l’économie française ferait sûrement grise mine avec tous ces consommateurs et ces producteurs manquant à l’appel.

A vision utilitariste, réponse utilitaire
Les phénomènes migratoires et les politiques d’immigrations sont intrinsèquement liés à l’économie des pays d’accueil. A la fin du XIXe siècle, suite aux progrès des transports et aux premiers traités d’échanges avec les pays européens, les immigrants, essentiellement venus d’Europe, arrivent nombreux sur le territoire français.
Quand l’économie chute, ces nouveaux venus sont soudainement pointés du doigt. Ainsi, la Grande Dépression (1873-1895) marquera le début des tensions entre étrangers et nationaux. Les deux guerres mondiales et la période de reconstruction de l’entre-deux-guerres ont été des moments de grand besoin de main-d’œuvre étrangère. L’immigration de travail et, plus tard, le regroupement familial ont ainsi participé à construire la nation française telle qu’elle est aujourd’hui.
L’origine des immigrés change peu à peu et, des Trente Glorieuses jusqu’aux années 80, l’immigration coloniale, maghrébine et africaine, prend de l’ampleur. Suite au choc pétrolier, 1974 marque l’arrêt de l’immigration de travail. Le besoin d’une main-d’œuvre de masse ne se fait plus sentir, et si à une époque, grâce au droit d’asile (1930), la France faisait honneur à sa réputation de terre d’accueil, aujourd’hui, les charters de raccompagnement au pays se multiplient.
Réintroduit récemment sur le devant de la scène par les dirigeants politiques, le concept “d’immigration choisie” réhabilite une vision purement instrumentale de l’étranger, alors trié sur le volet. Sans parler des “liens artificiels créés entre immigration et terrorisme ou immigration et clandestins, qui contribuent à la stigmatisation de l’immigrant”, explique Gérard Noirel, historien et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) dans une interview accordée au collectif.
Pour reprendre les mots d’Abdelmalek Sayad, décédé, qui fut sociologue et directeur de recherche au CNRS, le travail fait l’immigré et l’absence de travail le fait entrer dans le non-être. Ainsi, si le danger de tomber dans une vision utilitariste de l’étranger est présent, le dissocier du travail contribue aussi à sa stigmatisation.
Le collectif 24 h sans nous reprend à son compte l’argument économique pour mieux réhabiliter son importance et dénoncer son instrumentalisation politique. L’organisation propose une expérience sociale inédite.

Une action inédite pour un effet d’électrochoc

Le postulat de départ? L’immigration représente un apport indispensable au fonctionnement du pays.
L’expérience? Organiser une journée de non-participation à la vie économique.
Le résultat escompté? Une prise de conscience sociale et politique que “les immigrés ne sont pas que des adeptes de la fraude aux Assedic et des friands des allocations familiales”, expliquait le collectif, lors de sa conférence de presse à l’Assemblée nationale, considérant que le mode d’action choisi est celui qui se rapproche le plus de la vérité de l’immigration.
Le projet est né suite à la polémique suscitée par les propos tenus en septembre dernier par le ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux, lors du campus d’été des jeunes de l’UMP, à Seignosse. La phrase, désormais célèbre, lancée au jeune militant UMP Amine – “Quand il en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes” – a été la goutte d’eau pour les fondateurs du collectif.
Pas de projet futur ou d’action prévue sur le long terme; le but est de monter une action inédite pour un effet d’électrochoc. Avec une centaine d’adhérents, les nouveaux outils de communication comme les forums et les réseaux sociaux sont des moyens de mobilisation efficaces: le groupe Facebook rassemblait 54 866 membres au 10 janvier. Le mouvement a ainsi pu prendre une dimension européenne très rapidement.
Durant une journée, solidaires, immigrés et personnes issues de toutes origines sont invités à ne pas participer à la vie économique, politique et sociale de la cité. La date choisie, le 1er mars, fait référence au 1er mars 2005, jour de l’entrée en vigueur du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda). Un code qui “institutionnalise une immigration choisie sur critères économiques”, expliquent les membres du collectif.

Un “nous” qui n’exclut pas mais qui rassemble

24 heures sans nous. Un slogan choc, efficace, mais qui risque de tomber dans un clivage communautaire, selon certains observateurs. Le danger d’une énième manifestation du “nous contre vous” existe effectivement. Les stigmatisés devenant stigmatisants est un schéma classique qui ne facilite pas la diffusion d’un message humaniste.
Mais le collectif refuse d’être porteur de clivage: il propose, dans son manifeste, un “nous” rassembleur: “Nous, femmes et hommes, de toutes croyances, de tous bords politiques, et de toutes couleurs de peau, immigrés, descendants d’immigrés, citoyens conscients de l’apport essentiel de l’immigration à notre pays.”

“Immigré”: un terme devenu péjoratif

“L’immigré” est un concept usé qui ne veut plus dire grand-chose à l’heure de la mondialisation. Aujourd’hui, qui peut se targuer d’être un pur produit “gaulois”? Dans son manifeste, toujours, le collectif réclame une réappropriation et une redéfinition de ce terme, utilisé d’abord comme un outil de stigmatisation. “Rappelons qu’un immigré est celui qui est perçu comme tel par les autres, au-delà même de ses origines. Nous voulons nous réapproprier et réhabiliter ce terme devenu péjoratif par la force de l’instrumentalisation politique.”
Gérard Noirel évoque également l’impact de cette déformation de langage. “Au tournant des années 1990, l’Institut national d’études géographiques s’est emparé du mot immigré pour lui donner un sens administratif: c’est un étranger ayant effectué un déplacement entre deux pays [...]. Or, effectivement, le mot n’a plus aucun sens aujourd’hui […] puisque c’est un terme utilisé pour stigmatiser les gens nés en France et qui sont français. Il s’agit de tics de langage qu’il faut absolument combattre.”
Le chef de l’Etat, fils et petit-fils d’immigrés, a également été convié dans une lettre du collectif à la manifestation. S’il se décide à y participer en tant qu’immigré ou simple solidaire, les 24 heures sans président prendraient soudain une tout autre dimension…
Durant 24 heures, immigrés et enfants d’immigrés de toutes générations, tous horizons et sympathisants ne participeront donc pas à la vie de la cité. Concrètement, comment l’idée se traduit-elle? Pas de transports, de travail, de dépenses, de loisirs… un arrêt complet de la vie économique. Mais est-ce ce véritablement faisable?
Les populations visées ne sont pas forcément les plus adeptes des manifestations collectives. Lorsque le travail est précaire, il devient délicat d’accepter de courir le risque d’un licenciement. De plus, si l’on pousse le raisonnement jusqu’au bout, ne pas consommer durant une journée complète consisterait à rester chez soi, dans le noir, à manger des restes devant la télé éteinte… une méditation forcée qui aurait sûrement du bon mais risquerait de ne pas enthousiasmer les foules.

Un brassard solidaire pour ceux qui ne peuvent faire grève

“Nous sommes conscients de l’impossibilité pour certains de ne pas travailler ce jour-là. Nous réfléchissons donc à mettre au point un système de brassard solidaire. Bien sûr, l’idéal serait de pousser l’action le plus loin possible: se déplacer à pied, ne rien acheter dehors, ne pas déposer son enfant à la crèche… Mais chacun fera ce qu’il pourra. Nous sommes en discussion avec des représentants syndicaux afin de partir sur le principe d’un appel à la grève lancé par ces instances représentatives, mais au nom du collectif. Ceci afin d’éviter toute récupération politique et surtout de protéger les participants en déclarant ce 1er mars comme un jour de grève”, explique une des porte-parole du collectif.
Pas de défilé mais un grand rassemblement de citoyens solidaires vêtus de noir pour mieux disparaître, devant toutes les mairies de France de 12 heures à 14 heures. Les groupes de chaque ville sont libres d’organiser cette journée de boycott comme ils l’entendent. Des happenings sont prévus dans les différents quartiers à forte activité économique, des lâchers de ballon, chaînes humaines ou performances relais de 24 heures. “Nous refusons la marche par crainte des débordements et on ne veut pas donner matière à ce que ces risques puissent se réaliser”, explique le collectif.
Reste que l’impact de ce mouvement est difficile à imaginer et que si les groupes Facebook permettent d’avoir une idée des personnes solidaires, ils ne suffisent pas à prédire l’ampleur de la manifestation. Une chose est sûre, à la rédaction du Courrier de l’Atlas, ce jour-là, beaucoup seront dans le noir, en pleine méditation.

(1) “Une estimation des populations d’origine étrangère en France en 1999”, étude de Michèle Tribalat, chercheuse à l’Ined, 2004, Revue Population .

Par Manon L. Elhadouchi
(08/02/2010)