Panser l’islam en Europe | Hanane Harrath
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Hanane Harrath   
Pour le Vieux Continent sécularisé, la pérennisation de l’islam, somme toute récente, ne va pas sans problèmes. Cette religion y est encore trop souvent perçue comme monolithique, inflexible, globalisante, comme si l’islam était le même de l’Indonésie au Canada, et du VIIe siècle jusqu’à aujourd’hui. On questionne donc l’islam et les musulmans sur leur capacité à intégrer des données comme la démocratie ou l’égalité des genres.
Et face à ces questions perçues comme des accusations, les musulmans ont souvent tendance à répondre en faisant l’apologie de l’islam, qui n’aurait pas, par exemple, attendu l’Europe pour libérer la femme. C’est une réaction liée à une sorte de repli défensif, voire identitaire.

Panser l’islam en Europe | Hanane HarrathCar, comme l’explique Mohamed Arkoun, historien de la pensée islamique, une religion est toujours organisée autour de trois pôles : le cognitif (c’est-à-dire la connaissance), l’éthique, et l’identitaire. Et quand les croyants d’une religion se retrouvent en contexte minoritaire, c’est bien souvent le pôle identitaire qui est suractivé au détriment des deux autres.
C’est pourquoi les uns et les autres font toujours plus, et de la même chose : plus de laïcité et de lois d’un côté, plus de réaffirmation identitaire de l’autre. Ce qui rend d’autant plus difficile une réflexion critique sur l’islam.

Certains intellectuels, de plus en plus nombreux, s’y attellent pourtant. Conscients de l’opportunité historique donnée à l’islam occidental de s’émanciper à la fois des influences étatiques et des dogmes séculaires, ils inaugurent de nouvelles approches pour penser l’islam d’aujourd’hui, et surtout de demain.
Ils ne cherchent pas à traiter des urgences médiatiques en apportant des solutions immédiates comme autant de pansements, mais à renouveler en profondeur l’approche des textes musulmans et plus encore, leur interprétation. Ils ne cherchent nullement à adapter l’islam, ce qui serait une réponse momentanée et superficielle à des injonctions déterminées, mais à transformer radicalement le rapport des musulmans à leur héritage traditionnel. Ils ne le nient pas, ils ne le gomment pas : ils mettent simplement à l’épreuve cet édifice assailli par des injonctions intellectuelles et sociales nouvelles.
En ce sens, leurs travaux n’apportent pas des réponses, ils font mieux : ils posent des questions. Quelle est l’histoire du texte coranique ? Comment est-il écrit ? Comment est-il construit ? Comment se met en place une méthode interprétative ? Et quelle compréhension doit-on avoir dans un contexte sécularisé ? Plaçant leurs recherches sur le champ académique et scientifique, et non plus seulement théologique, ces “nouveaux penseurs” éclairent donc l’islam et ses textes sous des angles subversifs.

Panser l’islam en Europe | Hanane HarrathAinsi de Nasr Hamid Abou Zayd, installé aux Pays-Bas depuis 2006 où il enseigne à l’université de Leiden, qui passe le Coran au crible de l’analyse historique et linguistique. Rachid Benzine, chercheur associé à l’Observatoire du religieux d’Aix-en-provence, travaille lui sur la structure même des sourates et des possibilités d’interprétations nouvelles qu’elle ouvre. La structure définissant le sens, cette approche rend inopérante l’utilisation abusive de tel ou tel verset extrait de son contexte pour valider des opinions, même les plus contradictoires.
A l’université Aga Khan de Londres, c’est Moncef Abduljalil qui travaille depuis quelques années sur les manuscrits de Sanaa, anciens manuscrits du Coran qui interrogent l’histoire officielle de la mise par écrit du texte et de sa recension. Chérif Ferjani, à Lyon, mène une réflexion des plus intéressantes sur les liens entre religion et politique en islam.

L’audience de ces chercheurs est encore timide, parce que leur voix est recouverte par celle de prédicateurs qui se prévalent de la réflexion scientifique pour mieux asseoir leurs conclusions dogmatiques. Pire, ils sont parfois accusés de servir les intérêts des détracteurs de l’islam en questionnant leur propre tradition religieuse, comme si la critique interne de l’islam était une trahison : mais de qui et de quoi ? Au lieu d’encourager une pensée constructive inédite, qui déplace les problèmes, qui essaie de comprendre pourquoi ça ne va pas et comment ça pourrait aller mieux, la plupart des musulmans accusent ces chercheurs de travailler contre l’islam. C’est dire si l’accouchement de cette pensée musulmane sans nul doute féconde est difficile. Mais il veut dire au moins une chose : l’islam n’est pas stérile ! Et ça, tout le monde devrait l’applaudir.

Par Hanane Harrath
(20/11/2009)

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