Musulmans d’Europe: entre intégration et discriminations | Hanane Harrath
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Hanane Harrath   
Etudier les populations musulmanes de 11 grandes villes européennes, couvrant 7 pays : c’est l’objet d’une étude de l’Open Society Institute, centre de recherches fondé par George Soros, et dont les premiers résultats sont en cours de publication. Un éclairage complet sur la situation socio-économique des musulmans d’Europe. Et un constat plutôt alarmant.

Que les premières générations d’immigrés musulmans installées en Europe aient voulu, aient rêvé, d’un avenir meilleur pour leurs enfants, cela ne fait aucun doute. Qu’ils y soient entièrement parvenus est une autre histoire. Même si l’étude montre une évolution certaine entre les générations, dans tous les pays étudiés (1), l’intégration des musulmans est loin d’être une chose acquise. La ségrégation spatiale, les inégalités d’accès à l’emploi, à l’éducation, à la santé, mais surtout la dégradation de l’image de l’islam, y sont pour beaucoup.
En termes d’éducation, l’étude révèle que les jeunes musulmans sont en général moins nombreux à suivre de longues études. Ils ont certes beaucoup plus étudié que leurs parents, et aux Pays-Bas par exemple, le taux moyen d’éducation a beaucoup augmenté ces quinze dernières années, aussi bien chez les musulmans que chez les Hollandais “de souche”. Mais globalement, les musulmans sont moins qualifiés que le reste de la population.
Il y a parfois des nuances selon les origines ethniques : en France, par exemple, les immigrés de la première génération originaire de l’Afrique sub-saharienne sont plus diplômés que les autres, parce qu’ils étaient pour la plupart venus terminer des études en France. En Allemagne, ce sont aujourd’hui les musulmans d’origine turque qui ont le plus de difficultés scolaires.
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Allemands de naissance
En Suède, les Iraniens sont beaucoup plus nombreux que les autres musulmans à poursuivre des études universitaires et accéder à de prestigieux diplômes. Au Danemark, l’étude montre aussi que, même lorsqu’ils s’engagent dans des études universitaires, les musulmans optent majoritairement pour les matières scientifiques : très peu suivent des cursus de droit ou de sociologie, encore “réservés” dans les mentalités aux Danois “de souche”.
Quant aux écoles musulmanes, elles ont fait l’objet de nombreux débats publics et politiques à travers toute l’Europe. En Angleterre, elles ont été accusées pendant longtemps d’entretenir une vision monolithique de la société, d’enfermer les enfants dans une conception très communautariste, et de troubler donc le vivre ensemble. Jusqu’à ce qu’une étude très commentée en 2002 montre que ces écoles étaient souvent multiethniques, rassemblant des enfants de différentes origines et de milieux économiques très divers. Ces écoles gagnent même aujourd’hui une réputation d’écoles d’excellence.
En Allemagne, la seule école reconnue est celle de Berlin, alors qu’en Belgique l’enseignement de l’islam est reconnu officiellement depuis 1977. Depuis, le nombre d’élèves n’a cessé d’augmenter et concerne aujourd’hui près de 35 000 jeunes pour la partie francophone (avec 400 professeurs) et 20 000 pour la partie flamande (avec 297 professeurs). Chez les voisins hollandais, où les écoles sont également financées par le gouvernement, il y a aujourd’hui 46 établissements primaires et 2 établissements secondaires.
Dans le domaine de l’emploi, même constat accablant : les musulmans sont très largement surreprésentés parmi les demandeurs d’emplois ou les métiers les plus faiblement rémunérés. En Grande-Bretagne, le recensement de 2001 révélait ainsi que dans la tranche des 16-24 ans, les hommes musulmans étaient trois fois plus nombreux à chercher un emploi que dans le reste de la population, et les femmes musulmanes deux fois plus nombreuses.

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Immigrés musulmans aux Pays-Bas


Aux Pays-Bas, la position des musulmans est tout aussi précaire : seulement un tiers des musulmans d’origine marocaine et la moitié des musulmans turcs ont un emploi salarié. La différence entre les deux communautés s’explique notamment par le fait que les Turcs ont beaucoup plus d’activités commerciales indépendantes, et sont de ce fait leur propre patron.
Mais il reste que malgré l’émergence timide d’une classe moyenne, 27% des Marocains et 21% des Turcs sont aujourd’hui au chômage, contre 9% des Hollandais “de souche”. En Allemagne, mêmes chiffres alarmants : 23% des musulmans turcs sont au chômage, ce qui représente un tiers des demandeurs d’emploi du pays. Et ce n’est pas juste une question de qualification : car même en ne prenant que ce critère, les trois quarts des Turcs sans diplôme sont sans emploi, contre seulement un quart des Allemands “de souche” sans qualifications. En Belgique, le taux de chômage des musulmans est trois fois plus élevé que la moyenne nationale : dans la partie flamande, il est même cinq à six fois supérieur à la moyenne régionale !
Les explications sont de plusieurs ordres. Il y a d’abord le fait que, souvent, ces populations sont installées dans des bassins d’emploi qui ont été frappés ces dernières décennies par une forte crise économique : les industries ayant fermé, les jeunes générations, sans diplôme, sont condamnées aux emplois précaires ou au chômage. L’autre raison est le manque de réseaux : en Belgique et aux Pays-bas notamment, il est clairement avéré que la plupart des nationaux “de souche” trouvent majoritairement leur emploi par le biais de leurs réseaux, familiaux ou universitaires.
Et il y a bien sûr, la dernière explication : la discrimination à l’égard des musulmans qui pâtissent, bien plus qu’il y a trente ans, d’une image très dégradée de l’islam. Au Danemark, une enquête a montré que dans l’opinion publique, les termes “immigrés” ou “minorités ethniques” étaient dorénavant assimilés à celui de “musulmans”. Un sondage qui avait fait débat montrait aussi que 37% des Danois affirmaient ne pas vouloir de musulmans pour voisin : le chiffre tombait à 18% quand on remplaçait le mot “musulman” par “personne d’une autre origine”.
En Grande-Bretagne, même si 58% des Anglais disaient en 2005 vouloir remédier aux discriminations contre les musulmans, ils étaient en même temps un tiers à voir les musulmans comme la première menace physique et culturelle pour le pays… Les Arabes et les musulmans étaient également considérés comme le groupe pouvant le moins prétendre à devenir “anglais”. Aux Pays-Bas, les conséquences des attentats du 11-septembre ont été les plus terribles, engendrant une escalade des violences : assassinat du cinéaste Theo Van Gogh en 2004, incendie d’une école primaire musulmane la même année, lois plus sévères contre l’immigration.
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Conseillers municipaux en Belgique


Pourtant, en dépit de ce tableau plutôt sombre (2), la participation des musulmans à la vie sociale et politique est plutôt en bon chemin, dans la plupart des pays européens. Certains partis politique ont compris depuis longtemps l’intérêt que pouvaient représenter, en termes de voix, les populations musulmanes. Ainsi, de la Belgique, où les francophones comme les Flamands ont très tôt intégré des candidats musulmans dans leurs listes et adapté leurs campagnes pour toucher ces cibles, les élections d’octobre 2000 à Bruxelles ont marqué un tournant historique, puisque sur les 652 conseillers municipaux, près de 14% étaient musulmans (majoritairement d’origine marocaine). Les élections de 2004 ont porté 17 musulmans au parlement francophone (sur 72 membres), et un au parlement flamand (sur 17 membres).

Au Danemark, qui est pourtant le pays ayant le plus durci ses positions et son discours à l’encontre des musulmans, trois musulmans siégent au Parlement. Aux Pays-Bas, les musulmans d’origine turque sont beaucoup plus impliqués et actifs dans la vie politique que les musulmans originaires du Maroc. Il y a ainsi autant de candidats turcs aux élections municipales que de candidats hollandais !
La situation socio-économique des musulmans européens aujourd’hui est donc à la croisée de phénomènes complexes : au contexte international où se détériorent les relations avec le monde musulman s’ajoutent les ségrégations spatiale et économique subies majoritairement, et dans tous les pays étudiés, par les premières générations. Résultat : une marginalisation encore bien réelle, qui semble avoir juste changé de fondement, puisqu’à la peur de l’immigré a succédé la peur du musulman. Pourtant, des classes moyennes émergent, doucement mais sûrement, des responsables politiques aussi, soucieux de l’intérêt général et non seulement communautaire. Et c’est – quand même – une bonne nouvelle.

(1) Sont concernés par cette étude la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne, la France, le Danemark, la Suède et les Pays-Bas. (site: http://www.eumap.org/topics/minority/reports/eumuslims )
(2) L’étude parle aussi des inégalités en matière de santé et de logement.

Par Hanane Harrath
(20/11/2009)

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