Migration subsaharienne au Maghreb: une menace imaginaire et une réelle tragédie | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
Migration subsaharienne au Maghreb: une menace imaginaire et une réelle tragédie | Yassin Temlali
Migrants subsahariens refoulés par l'Espagne et déportés dans le désert par le Maroc (octobre 2005) - © MSF
«Les migrants subsahariens au Maghreb». C’est sous cet intitulé générique que s’est tenu, les 19 et 20 octobre 2009 à Madrid, un séminaire international organisé par la fondation espagnole Alternativas, le bureau madrilène de la fondation allemande Frederich Ebert et Casa Arabe (institut international pour les études arabes et du monde musulman), avec le soutien des deux syndicats espagnols, l'Union générale des travailleurs (UGT) et la Confédération des commissions ouvrières (CC.OO).

Les tendances générales des migrations subsahariennes en Algérie, au Maroc, en Tunisie et, accessoirement, en Libye et en Mauritanie, ont été l’objet de la première session du séminaire. Cheikh Omar Ba, fondateur du Centre de recherche sur les politiques sociales au Sénégal, a tracé le cadre général d’étude de ces migrations, mettant l’accent sur leur nécessaire conception comme un phénomène global qui concerne aussi bien le Nord que l’Ouest de l’Afrique. Prudent à l’égard de certains poncifs véhiculés par les médias européens et africains, il a rappelé que les mouvements humains interafricains sont, à ce jour, plus importants que ceux entre l’Afrique et le continent européen.

Cheikh Omar Ba a également rappelé une vérité souvent ignorée : les Subsahariens qui parviennent à franchir la Méditerranée sont beaucoup moins nombreux que leurs frères maghrébins. Cette assertion, pour rappel, est confirmée par un organisme européen aussi crédible que l’Institut national d’études démographiques (INED, Paris). Selon l’INED, les Subsahariens ne représentaient, en 2004, que 12% de l’ensemble des immigrés installés en France, soit trois fois moins que les Maghrébins et les Européens. Même en Espagne et en Italie, nouvelles destinations des flux migratoires africains, ils ne constituent pas l’essentiel du « stock » d’immigrés, « irréguliers » compris (4 % et 8 % respectivement, en 2006).
Migration subsaharienne au Maghreb: une menace imaginaire et une réelle tragédie | Yassin Temlali
La migration subsaharienne au Maroc a été abordé par Khadidja El Madmad sous l’angle d’une comparaison entre les droits théoriques et ceux réels des migrants vivant dans son pays. Titulaire de la chaire de l’Unesco « Migrations et droits humains » à l’université Hassan II, la conférencière a mis en opposition les importantes protections dont sont censés bénéficier les Subsahariens (qu’ils soient irréguliers ou non) avec les flagrantes carences de cette protection sur le terrain : « Le Maroc a ratifié la plus grande partie des instruments internationaux relatifs aux droits humains et aux migrants […]. Mais beaucoup de migrants subsahariens ne bénéficient pas de tous leurs droits humains à cause de leur statut d’irréguliers en transit ou, parfois, de la non-application du droit de la migration. »

La situation est la même en Algérie et en Tunisie, fera remarquer le chercheur algérien Ali Bensaad. Dans l’ensemble du Maghreb, a-t-il insisté, le droit d’asile n’est pas respecté lorsqu’il s’agit des Subsahariens, les Etats ne leur reconnaissant que rarement le statut de réfugiés, pas même lorsque le HCR le leur accorde. L’adhésion aux conventions internationales régissant les migrations n’ont empêché ni le Maroc ni l’Algérie de voter des nouvelles lois répressives sur le séjour des étrangers sur leurs territoires. Ces lois ont aggravé les peines légales de « l’aide à l’immigration illégale » et accordé aux autorités policières d’exorbitantes prérogatives (fichage, refoulement, etc.), loin de tout contrôle judicaire.

Pour Ali Bensaad, les seules données disponibles sur la migration subsaharienne en Algérie sont, malheureusement, celles relatives aux arrestations-expulsions de migrants. Les effrayants chiffres des arrestations autorisent à penser, a-t-il estimé, que le nombre de Subsahariens vivant dans ce pays est nettement supérieur à ceux connus (26000, selon une enquête de l’ONG italienne CISP, effectuée en 2005). Le chercheur algérien a également évoqué les différents enjeux de la question migratoire dont le traitement révèle, selon lui, les rapports de soumission économique et politique des Etats maghrébins à l’UE en même temps que les failles de la construction identitaire maghrébine, dans laquelle la diversité culturelle et ethnique tient peu de place.

L’universitaire tunisien Hassan Boubakri a centré sa contribution sur les voies de l’émigration clandestine dans le rectangle constitué par la Libye occidentale et le Sahel tunisien, au sud, l’île de Malte et l’Italie au Nord. Ces voies, surtout celles qui partent de la Tripolitaine, sont les plus importantes du nord de l’Afrique, la Libye étant l’Etat maghrébin par lequel transitent le plus important flux de Subsahariens et où leur situation demeure peu connue, les ONG ne pouvant y travailler librement.

Que font les ONG pour les Subsahariens au Maghreb ? Mustapha Ben Ahmed, le représentant de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) à ce séminaire, a fait le point sur les situations contrastées de l’action associative dans les différents Etats maghrébins. Si, au Maroc, il existe quelques collectifs actifs comme le GADEM (Groupe antiraciste d'accompagnement et de défense des étrangers et des migrants) ou l’AFVIC (Association de famille victimes de l’immigration clandestine), en Algérie et en Tunisie, a-t-il affirmé, il n’y a pratiquement pas d’ONG qui s’intéresse à la question migratoire. Ainsi, par exemple, les organisations algériennes des droits de l’homme, bien que favorables à la régularisation des migrants irréguliers, agissent peu (pour ne pas dire pas du tout) dans le champ migratoire. Quant à l'auto-organisation des migrants subsahariens, elle reste faible et rudimentaire si l’on fait abstraction des formes associatives qu’elle peut prendre dans les milieux des immigrés réguliers (étudiants, etc.) et de celles, foncièrement communautaires, observées dans certains milieux des immigrés irréguliers. Cette faiblesse s’explique principalement, pour Mustapha Ben Ahmed, par la précarité dans laquelle vivent les migrants irréguliers et qui leur fait craindre de dénoncer publiquement leur privation des droits humains les plus fondamentaux.

Ces quatre communications ont été suivies d’autres qui ont consisté en une analyse du traitement médiatique de la migration subsaharienne dans la presse algérienne (marqué par des dérives xénophobes voire racistes) et en des témoignages de militants associatifs et syndicaux (maghrébins et espagnols) impliqués dans l’aide aux migrants. Un de ces témoignages a été celui de Nadia Khrouz, militante marocaine du GADEM qui a situé les différents problèmes de l’intervention associative dans le champ de la migration irrégulière au Maroc. Un autre a été celui d’Emmanuel Mbolela, un ancien membre de l’Association des réfugiés congolais au Maroc (ARCOM), qui a actuellement le statut de réfugié aux Pays-Bas. Ce collectif s’est longtemps battu pour obtenir le statut de réfugiés pour les ressortissants congolais vivant dans ce pays. Au péril de leur liberté, ses fondateurs ont sorti de l’ombre le drame de centaines d’hommes et de femmes qui ont fui le Congo au début des années 2000.

Cette intervention a parfois pris la forme d’un récit personnel détaillant les souffrances des migrants subsahariens en Algérie et au Maroc. Ces souffrances vont de la privation des soins médicaux (à l’origine de plusieurs décès absurdes) à l’impossibilité de scolariser les enfants ou de se loger convenablement. Emmanuel Mbolela a également jeté la lumière sur la double souffrance des migrantes, dont beaucoup sont réduites au statut d’esclaves sexuelles dans des lieux d’habitation précaires et bondés et qui, en plus de subir promiscuité et harcèlement, sont violées par les policiers des frontières aussi bien marocains qu’algériens.

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Image reprise du spectacle «Le Clan du destin», pièce écrite et mise en scène par le Sénégalais Macodou Mbengue
La session de clôture a été consacrée à la discussion des recommandations du séminaire, en attendant leur rédaction définitive. Le champ de ces recommandations est aussi large que les thèmes abordés en deux jours de travaux. Certaines portent sur le renforcement des ONG actives sur le terrain des droits des migrants, l’implication sur ce même terrain de nouvelles organisations (Ligues des droits humains, associations féminines) et l’encouragement de la collaboration entre ONG et syndicats. D’autres se rapportent à l’observation des productions médiatiques sur les problèmes migratoires, aussi bien en Afrique qu’en Europe, et au lancement de campagnes pour protéger les migrants irréguliers contre les expulsions et leur permettre l’accès à des services fondamentaux, notamment les soins médicaux et l’école pour leurs enfants.


Yassin Temlali
(26/10/2009)


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