Témoignages | Nadia Lamarkbi
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Nadia Lamarkbi   
Témoignages | Nadia LamarkbiSalma 24 ans, mariée, 1 enfant, vivant en banlieue parisienne
Sourire enfantin et regard pétillant, Salma parle d’elle sans retenue. Cette jeune maman de 24 ans a effectué un parcours scolaire brillant et obtenu tous ses diplômes avec mention. Elle est titulaire d’un master 2 en français langue étrangère (FLE). Sa rencontre avec la foi se fait dès le lycée. Après le bac, elle s’inscrit en Deug Arts du spectacle à la fac de Nanterre dans l’idée de devenir critique de cinéma. Mais elle se sent seule et décide de se plonger dans l’apprentissage de l’islam. “J’ai acheté des livres, sur les conseils du libraire, sur les femmes en islam et sur la pratique religieuse.”
C’est contre l’avis de ses parents qu’elle décide de porter le jilbeb en 2004, un habit très large qui cache les formes du corps et la tête, mais laisse voir le visage et les mains. “Quand mon père est venu me chercher à la gare et qu’il m’a vue, il m’a lancé: ‘Si tu ne retires pas ton foulard, je ne démarre pas!’ Il me disait qu’on n’était pas venu en France pour embêter les Français. Qu’il fallait se fondre dans la masse. Ma mère a surtout eu peur pour mon avenir. Mais j’ai réussi à la rassurer et même à la convaincre de le porter.”
Aujourd’hui, la jeune femme s’occupe de son enfant et travaille comme assistante maternelle. Elle aurait aimé enseigner le français, mais avec son jilbeb, elle a peu de chance de trouver. “Ça me dérange, j’ai l’impression de ne pas être estimée à ma juste valeur. En France, il y a beaucoup d’obstacles pour vivre sa foi. Nous sommes en retard par rapport aux autres pays d’Europe où les femmes qui portent le foulard peuvent travailler dans les écoles, les banques ou les tribunaux. Je souhaiterais qu’ici, les libertés individuelles soient respectées. Pas seulement pour les musulmans, pour le reste de la population aussi, et surtout qu’on arrête de nous imposer un mode de vie ‘normal’.”
Bien que née en France et amoureuse de sa langue, elle se sent “de moins en moins française. Plus je voyage, plus je m’en détache. J’ai l’impression de ne pas avoir ma place ici. On n’accepte pas ma foi, on n’accepte pas mon opinion”, explique-t-elle.
Les yeux rivés sur son écran d’ordinateur, cette grande consommatrice d’Internet suit l’actualité avec intérêt. Elle n’a pas échappé au séisme provoqué par le décès de Michael Jackson: “Sa mort m’a beaucoup touchée. Pour moi, c’est une victime.” Elle s’intéresse à l’actualité. La crise l’inquiète autant que ce qui se passe en Palestine.
Pour sa fille d’un an, elle veut une éducation religieuse: “Les bases pour qu’elle puisse choisir. En islam, il est dit que, dès qu’il commence à comprendre, l’enfant doit apprendre l’existence de Dieu. A 8 ans, il doit prier, et lorsqu’il arrive à l’âge de raison, vers 13 ans, il doit faire son propre choix, ça devient son problème. La responsabilité des parents n’est plus en jeu. J’aimerais bien qu’elle porte le hijab. L’islam est un bienfait pour nous, et je veux le meilleur pour ma fille.”
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Zakia : 29 ans, mariée, 1 enfant, enseignante, Grande-Bretagne

Zakia vit avec son mari et sa fille de 7 ans en Grande-Bretagne. Elle a fait ce choix en 2007 “par souhait de vivre sa religion sans se couper de la société. Là-bas, c’est possible car une femme peut travailler avec son niqab”. Pour autant, elle se sent française. “Depuis que je vis en Angleterre, je constate que ma langue, celle avec laquelle je pense, est le français. Et comme je l’ai appris en linguistique, je suis de la nationalité de la langue avec laquelle je pense.” A 29 ans, Zakia, qui porte le sitar ne laissant entrevoir que ses yeux, enseigne le Coran et le français à de jeunes Britanniques.
Son histoire est étroitement liée à sa maladie, la myopathie, qui l’oblige à se déplacer en fauteuil roulant. “J’ai été mise à part à plusieurs degrés: je suis handicapée, maghrébine et en plus je porte le niqab. En règle générale, les Français ne savent pas gérer la différence, ils en ont peur. Beaucoup de gens n’osaient pas me parler avant même que je porte le niqab parce que je suis en fauteuil.”
Elle se sent tiraillée entre l’amour pour la France qui l’a soignée et la colère contre ceux qui la rejettent. “Lorsque je suis tombée malade, mon père a choisi de quitter le Maroc pour s’installer en France. Il a une profonde admiration et du respect pour les Français parce que, justement, ils ont su détecter ma maladie et m’ont prise en charge. Il nous a transmis ce respect pour la France.”
C’est grâce aux encouragements de l’équipe soignante qu’elle a pris confiance en elle: “Le personnel de santé m’a accueillie chaleureusement. Ils m’admiraient parce que j’étais une battante et que je ne me suis pas laissé vaincre par la maladie. Ces gens-là m’ont tirée vers le haut.”
Elle suit sa scolarité dans un établissement médicalisé des Hauts-de-Seine. “C’est à partir de là que j’ai senti la différence avec mes camarades issus de classes plus aisées. J’ai eu le sentiment d’avoir toujours à prouver quelque chose, à me justifier d’être ce que je suis, une Arabe handicapée. C’est ce qui m’a fait me rapprocher de ma religion. J’ai commencé à prier et à me couvrir la tête. Il n’y avait pas encore ces problèmes de foulard.”
Elle continue ses études, d’abord en sociologie-psychologie, sans réelle conviction. Elle poursuit en histoire-ethnologie, mais trouve le programme d’histoire trop lourd. Elle s’inscrit également à la Mosquée de Paris pour prendre des cours d’arabe et y rencontre son mari, un Camerounais converti.
Sa rencontre avec la salafia, ce mouvement rigoriste qui prône le port du voile intégral, se fait à la mosquée d’Argenteuil. “J’entendais dire que la salafia était une secte, que leurs femmes n’avaient pas le droit de sortir, qu’ils portaient de grosses barbes et des kamis et qu’ils ne voulaient pas s’intégrer à la société française. J’y croyais. Lorsque des savants d’Egypte et de Jordanie sont venus à la mosquée, ils se sont présentés comme des savants musulmans ‘ahel sunna wa jamaa’, (le peuple de la Sunna et du consensus). En les écoutant, mon mari et moi avons tout de suite suivi leur enseignement.”
Elle s’emporte, refusant les amalgames faits avec l’extrémisme, voire le terrorisme: “La salafia est l’orthodoxie en islam, et non l’extrémisme.”
En 2002, elle arrête ses études pour donner naissance à sa fille, Najia. Récemment, elle décide de reprendre un master par correspondance pour devenir enseignante. En France, elle a porté le sitar pendant deux ans, mais avoue ne pas avoir résisté à la pression. “Les autres pensent que je n’existe pas, que je ne suis pas capable de penser ou de réfléchir, que je ne suis qu’un fantôme. Exister pour eux, c’est exister dans la rue. Mais j’existe au-delà de ça. Au marché, les vendeurs me reconnaissaient. Ils me préparaient mes légumes à l’avance. J’ai toujours accepté la discussion, même avec les hommes.”
Pour elle, porter le sitar relève d’une démarche spirituelle. “C’est une manière pour moi de me rapprocher de mon créateur. Il élève la femme au-delà de la femme-objet. Je ne suis pas un bout de viande qu’on regarde dans la rue. Aujourd’hui, les relations entre hommes et femmes sont principalement basées sur la séduction. Le niqab permet d’éviter ce problème. Dans les rues, toutes les femmes se ressemblent, elles sont toutes habillées de la même manière. Leur but est de plaire aux hommes alors que le mien est de plaire à Dieu.”
Elle veut assumer entièrement son choix et s’indigne du traitement médiatique fait par la presse française. “Quant bien même nous crions haut et fort que le sitar est un libre choix, les journalistes ne nous croient pas. Ils pensent toujours que nous sommes soumises.”
Elle raconte qu’en France, elle subissait injures et vexations. “Si j’avais été valide, j’aurais continué à le porter, mais en fauteuil, cela devenait dangereux. Je me faisais agresser verbalement. Et comme je ne peux pas me défendre, j’ai décidé de le retirer.”
Son départ pour la Grande-Bretagne lui est alors apparu comme une évidence: “Ici on te donne ta chance si tu veux apporter quelque chose à ce pays, on t’aide.”

Propos recueillis par Nadia Lamarkbi
(23/09/2009)

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