Le rêve 0bama | Jacques Fournier
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Jacques Fournier   
Le rêve 0bama | Jacques FournierL’ouvrage a été écrit en 1995. Son auteur avait 34 ans. Il avait terminé ses études à Harvard et embrassé la profession d’avocat. Mais il n’avait pas encore entamé son parcours politique.

Son livre n’a rien de l’autobiographie satisfaite d’une personnalité en vue. C’est le récit d’un apprentissage, ordonné autour de trois moments: les années de jeunesse à Hawai, en Indonésie et à Los Angeles; le travail d’animateur social à Chicago; le voyage au Kenya à la recherche du passé. Le style est direct. Les choses sont dites sans détour. Pas de langue de bois. Nulle autosuffisance. La reconnaissance de l’autre et son écoute.

Le thème du père, qui donne son titre au livre, est présent de bout en bout. Ce père africain avec qui il n’aura vécu que les deux premières années de sa vie et qu’il ne reverra qu’une seule fois ensuite, anxieux d’abord puis ravi lorsqu’il vient faire une conférence devant ses camarades de classe; ce père idéalisé dont il reconstituera petit à petit l’itinéraire, avec ses hauts (le rôle éminent joué dans son pays, l’indépendance d’esprit) mais aussi ses bas ( la mise à l’écart politique, l’alcoolisme); ce «vieil homme», personnage central d’une famille composite et pittoresque dont il ira faire le tour au Kenya ; ce père, ce guide, qu’il cherche visiblement à devenir à son tour, pour ses enfants, ses compagnons de lutte, avant d’être maintenant en charge de tous les américains.

Obama est un noir. C’est comme tel, d’abord, qu’il se sent et qu’il s’affirme. «J’ai cessé de mentionner la race de ma mère à l’âge de douze ou treize ans, quand j’ai commencé à flairer que, ce faisant, je cherchais à m’attirer les bonnes grâces des blancs». A Chicago c’est pour la communauté noire qu’il se bat. Il travaille certes avec des militants blancs qui partagent ses convictions. Il est à l’occasion sans indulgence pour des notables noirs qui lui paraissent trahir leur camp. Il ne dissocie pas la lutte des noirs de celle menée par d’autres groupes victimes d’inégalités. Mais c’est bien, comme il le dit, « le désir de donner un sens utile à sa vie de noir américain» qui constitue la trame de son récit. Les anecdotes fourmillent tout au long du livre sur les conséquences qu’engendre dans sa vie quotidienne la couleur de sa peau. Il vivra comme «une attaque en forme d’embuscade» la lecture d’un article de Life racontant l’histoire d’un noir qui avait essayé de changer de peau.

Obama a pu prendre intimement conscience de la vision qu’ont des Etats-Unis et de l’Occident les populations du tiers monde. Non seulement en raison de son ascendance kenyane et des contacts qu’il a pu avoir avec la famille de son père, mais aussi pour avoir auparavant séjourné pendant plusieurs années en Indonésie, le pays du second compagnon de sa mère. Il y a senti l’arrogance de l’intervention américaine, dans la période qui suivait le coup d’Etat contre le président Sukarno et le massacre de centaines de milliers de partisans communistes. Il faudra toute l’énergie de sa mère pour l’arracher au compagnonnage des petits indonésiens et, à force de leçons d’anglais données cinq jours par semaine à partir de quatre heures du matin, faire en sorte qu’il puisse aller reprendre auprès de ses grands parents le cours de ses études à Hawaî.

Le rêve 0bama | Jacques FournierCes pays d’Afrique et d’Asie qu’il a pu observer de l’intérieur, Obama ne s’en dissimule pas les travers. Il observe avec lucidité les obstacles qu’ils rencontrent sur le chemin de leur modernisation, les dérives auxquelles se laisse aller leur classe dirigeante. Mais il les reconnaît pour ce qu’ils sont. Il les respecte dans leurs traditions, leur culture, leurs religions. Son rapport avec l’islam est particulièrement intéressant. Il aura croisé beaucoup de musulmans, dans sa famille comme dans son combat politique aux Etats-Unis. Peut-être a-t-il pu être tenté de devenir lui même musulman. On le voit se féliciter, à la fin du livre, de ce que son frère Roy se soit trouvé une conduite en se convertissant à l’Islam. Nous sommes en tous cas bien loin des clichés et des simplifications outrancières qui entourent la vision que, y compris dans ses couches se prétendant éclairées, notre pays se donne trop souvent de la religion musulmane.

Obama est fondamentalement un homme de gauche. J’utilise ici un vocabulaire français. Sauf erreur de ma part, l’expression ne figure pas dans son livre. Mais la réalité qu’elle recouvre est bien présente. Il faudrait même dire militant de gauche. La seconde partie du livre consacrée à son activité d’ «organisateur de communauté» est à cet égard révélatrice. On y voit Obama sillonnant les quartiers déshérités où vivent les noirs de Chicago, mobilisant les habitants pour qu’ils prennent en main leurs affaires, sollicitant le concours des églises, organisant des rassemblements, interpellant les autorités. La cité «Altgeld Garden» ( «deux mille appartements distribués dans des rangées d’immeuble de brique à deux étages munis de portes kaki et de simili volets noirs de crasse»… «une décharge …et un lieu pour y loger les noirs pauvres» ) est le terrain principal de son intervention. Le logement, l’école, l’emploi, la dignité de la vie quotidienne, sont les thèmes de ses actions. C’est un animateur, une sorte d’agitateur social, qui a clairement choisi son camp, celui de la communauté noire, et sa méthode, l’action collective plutôt que la recherche d’une promotion individuelle.

Il va pourtant lui-même, à l’issue de cette période, franchir le pas qui le conduira à une autre destinée. Il est admis à Harvard. Bien que ceux qui l’entourent l’y encouragent on sent qu’il a quelque scrupule à quitter le terrain de lutte dans lequel il vient de passer plusieurs années. Il s’engage dans les études de droit. Mais il n’en est pas dupe. Le droit peut être vu comme «une sorte de comptabilité glorifiée qui sert à régler les affaires de ceux qui possèdent du pouvoir et qui trop souvent cherche à expliquer à ceux qui n’en ont pas la sagesse ultime et la justesse de leur condition». Mais ce peut être aussi l’expression des principes d’une conscience nationale qu’il s’agira de faire passer dans la réalité. C’est dans cet esprit, nous dit-il in fine, qu’il oriente l’activité de son cabinet d’avocat, en travaillant avec des églises et des groupes communautaires qui construisent des épiceries et des logements pour les pauvres ou en plaidant dans des affaires de discrimination dans lesquelles victimes noires et témoins blancs qui acceptent de leur prêter appui se réclament les uns et les autres «de cette communauté que nous appelons l’Amérique».

Pas de théorie politique, pas de programme de gouvernement dans ces cinq cent pages. Mais des convictions profondes, un engagement affirmé, une constante ouverture d’esprit, une personnalité attachante, et, à n’en pas douter, un homme d’envergure.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis que ce livre a été écrit. Vingt années ont passé. Obama s’est engagé à partir de 1996 dans une carrière politique où il a connu une ascension fulgurante. Il lui aura certainement fallu, d’abord pour devenir sénateur, ensuite pour obtenir l’investiture du parti démocrate puis le vote des américains aux élections présidentielles, tempérer son discours, se prêter à des compromis. Mais la personnalité qui s’est construite au cours des ces trente premières années de son existence est manifestement toujours présente. On la retrouve dans les orientations prises aux Etats-Unis mêmes comme sur la scène internationale. Obama n’a pas eu besoin d’un Guaino pour rédiger ses discours du Caire ou d’Accra. La priorité qu’il donne à la réforme du système de santé américain s’inscrit dans le droit fil de son expérience dans les quartiers noirs de Chicago.

Le voici maintenant à l’épreuve du pouvoir. Saura-t-il surmonter les obstacles, maintenir le cap? Je n’en ai pas la certitude. L’approche unanimiste qui est parfois la sienne – que s’entendent les hommes et les femmes de bonne volonté et tout ira bien – a nécessairement ses limites. Il faut, le moment venu, savoir briser les résistances. Nous verrons bientôt s’il y parvient.

Ce dont je suis sûr, en tous cas, après avoir lu ce livre, c’est qu’Obama à la tête des Etats-Unis constitue une chance pour son pays et pour le monde. Républicains ou démocrates, Reagan, Clinton ou Bush, tous ses prédécesseurs étaient issus du même moule. Qu’ils le voulussent ou non et quelles que fussent leurs qualités personnelles, ils représentaient, dans notre univers mondialisé, le même modèle de domination euro-américain.

Avec Obama une nouvelle perspective s’ouvre, un nouvel équilibre peut s’établir. Puisse cette occasion être saisie.


(1) Barack Obama , «Les rêves de mon père» , collection points, presses de la cité, 2008


Jacques Fournier, le 05 août 2009



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