Les guerres de l’eau: une notion à revisiter | Pierre Blanc
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Pierre Blanc   
Les guerres de l’eau: une notion à revisiter | Pierre Blanc
Soldat américain en faction à l'entrée d'un conduit d'eau | Taji Qada, n-o Bagdad, mars 2008 | Photo William Greer, U.S. Air Force
Les rives méridionale et orientale de la Méditerranée sont les territoires mondiaux les plus exposés au déficit hydrique. A la différence de l’Afrique subsaharienne qui fait face à un problème d’accès, les pays arabes, en revanche, sont exposés à un déficit de ressources. Parmi eux, certains sont en situation de pauvreté hydraulique (moins de 1000m³/an/habitant), d’autres font face à une pénurie hydraulique (moins de 500 mètres cubes/an/habitant). Et d’ici 2025, la plupart des pays se trouveront en deçà de ce seuil, en tout cas si les pratiques d’irrigation n’évoluent pas.

Depuis longtemps les références à l’eau, aussi bien profanes que religieuses, soulignent en creux cette propension au déficit. Les textes des religions abrahamiques multiplient les références à cette ressource précieuse tandis que l’origine de certains mots en dévoile l’importance : le mot civilisation en perse ( äbadan ) n’a-t-il pas comme éponyme äb qui signifie l’eau?

Cette idée rejoint la thèse de l’anthropologue allemand, Karl Wittfogel, qui a souligné à quel point l’eau est un élément déterminant des constructions étatiques dans la région. Selon lui, la nécessité de développer de grandes infrastructures d’irrigation a poussé à l’établissement d’organisations bureaucratiques. De même, le contrôle des fluctuations extrêmes des cours d’eau a obligé les peuples à envisager des infrastructures à grande échelle et à partager une ressource rare, ce qui a conduit à mettre en œuvre des institutions capables de les porter. Et pour lui, seul un Etat despotique a pu assurer ce développement. Revisitant ainsi les différentes civilisations hydrauliques qui ont émergé dans la région (Sumer, Babylone, l’Egypte, etc.), il a parlé de « civilisations hydrauliques »(1) .

Les guerres de l’eau, vraiment ?
Plus récemment, nombre d’auteurs ont insisté sur la dimension également belligène de la ressource en eau dans un environnement aride. Thomas Naff et Ruth Matson ont initié cette idée dès 1984 (2) , avant qu’elle ne soit reprise par d’autres(3) . Kofi Annan, lui-même, déclarait en 2001 : « si nous n’y prenons pas garde, les guerres du futur pourraient se faire à propos de l’eau et non plus au sujet du pétrole. »

Mais, bien que très en vogue, cette intuition est parfois elle aussi contestée à son tour. Ainsi, Aaron Wolf se plaisait en 1998 à montrer que l’observation de l’histoire semble invalider la notion de guerre de l’eau (4) . Pour cet auteur, les termes guerre et eau sont associés parce que celle-ci est la seule ressource rare qui ne peut pas être remplacée, tandis que les besoins sont énormes et que le droit international est très peu contraignant pour assurer des arbitrages juridiques.

Mais après examen de la quasi-totalité des bassins hydrographiques internationaux, il conclut que même dans le cas où le partage donne lieu à des conflits hydropolitiques - il en a étudié 412 entre 1918 et 1994 -, ceux-ci se résorbent pour l’essentiel par la coopération.

Ensuite, cet auteur avance d’autres arguments, en particulier des arguments stratégiques : pour qu’un Etat mène une guerre, il faut qu’il soit déficitaire en eau, situé en aval et plus puissant que les pays d’amont contre lesquels il conduira ses attaques, sans compter qu’il ne devrait pas être démocratique eu égard au fait que selon la loi de Boyle, les démocraties sont peu sujettes à mener des guerres ; autant de conditions qui réduisent la probabilité de la guerre.

D’autres auteurs, notamment Habib Hayeb(5) et Gershon Baskin(6) , mettent en doute l’existence de ces guerres de l’eau pour des raisons économiques. Le gain hydraulique qu’un pays pourrait obtenir en menant une guerre serait inférieur au coût de celle-ci, ce qui en limiterait l’intérêt.

Enfin, le fait que cette ressource soit renouvelable, à la différence du pétrole par exemple à propos duquel des guerres ont été menées, invalide aussi pour certains le potentiel belligène de la ressource hydrique.

Cependant, ces trois arguments peuvent être contestés. Ainsi, ce n’est pas parce qu’un phénomène ne s’est pas beaucoup produit dans l’histoire, qu’il ne peut pas se développer, particulièrement dans le contexte de raréfaction sans précédent de la ressource en eau dans la région méditerranéenne. En second lieu, il n’est guère sûr que les guerres participent toujours de la rationalité économique. Enfin, l’eau n’est pas aussi renouvelable qu’il n’y paraît, particulièrement dans les régions de L’Est méditerranéen.

A ces trois arguments, nous pourrions ajouter celui développé par J.A.Allan(7) qui souligne que l’importation de produits alimentaires, de loin les plus aquavores, permet d’éloigner les risques de guerre. L’eau qu’il a fallu utiliser pour fabriquer les produits importés permet ainsi de diminuer fortement les besoins en eau d’un pays en stress hydrique. Ce principe de l’eau virtuelle fait ainsi du marché un substitut à la guerre, à la condition que les produits agricoles ne soient pas trop coûteux.

Du risque de guerre au risque « hydropolitique »
Si l’on peut donc disconvenir de la pertinence de la notion de guerre de l’eau, on peut en revanche affirmer que cette ressource de plus en plus sollicitée demeure bel et bien un enjeu géopolitique, parce qu’elle est au cœur de rivalités entre États et qu’elle peut alimenter leurs différends, souvent plus larges il est vrai.

Rappelons ici, d’ailleurs, que le terme rivalité vient de rival dont le premier sens, au pluriel, signifie ceux qui tirent leur eau du même cours d’eau ( rivus : le cours d’eau) et qui s’opposent en de fréquents différends.

Et si les différends concernant les allocations en eau ne donnent pas lieu à des violences manifestes, c’est peut-être parce que la dissuasion militaire empêche les guerres de l’eau de se produire en grand nombre. Mais n’est-ce déjà pas une violence que d’imposer une allocation en eau sous la contrainte ? Selon Johan Galtung «les menaces de violences sont aussi des violences»(8) . Et cet auteur de préciser ce qu’est une violence : « Je vois la violence comme une insulte aux besoins humains élémentaires, et plus généralement à la vie, qui contribue ainsi à abaisser le niveau actuel de satisfaction des besoins humains, en dessous de ce qui est possible. »

La violence contre un Etat, une personne, une communauté, etc., telle que la définit cet auteur, à savoir la cause de l’écart entre le potentiel et la réalité de ces acteurs et de leurs usages(9) , trouve dans le bassin du Jourdain un terrain d’illustration, que ce soit sur le volet israélo-libanais ou sur le volet israélo-palestinien. C’est également le cas sur le bassin du Nil où l’Egypte impose à l’Ethiopie une violence hydraulique. Enfin en Mésopotamie, la Turquie exerce bel et bien une allocation défavorable aux pays de l’aval.

Si ces conflits soulignent la violence hydraulique - au sens de Galtung -, plus qu’ils n’accréditent la notion de guerre de l’eau, ils montrent aussi combien le contrôle de l’eau ne procède pas de droits historiques (théorie de la première appropriation) ou bien d’une rente de situation géographique (souveraineté territoriale absolue), mais bien d’un pouvoir militaire : Israël est un État en aval dans le bassin du Jourdain qui inclut les nappes de Cisjordanie mais il se comporte comme un « État d’amont », à l’instar de l’Egypte dans le bassin du Nil.

Enfin, ces conflits soulignent bien que si l’on ne peut pas parler de guerres de l’eau, il n’en demeure pas moins qu’elle peut être au cœur des guerres, ou plutôt être un objectif - parmi d’autres - des guerres.

Si les ouvrages hydrauliques ont toujours été des cibles privilégiées parce que leur destruction fragilise les ennemis - on l’a encore vu lors du conflit entre Israël et le Hezbollah au cours de l’été 2006 -, la guerre de 1967 a montré que les poussées territoriales d’Israël ont permis à ce moment-là de safisfaire des motivations hydrauliques.

De même peut-on en dire autant de l’opération Litani de 1978, qui était surtout guidée par la volonté de créer un glacis protecteur entre Israël et le Liban.

La notion de guerres de l’eau qui a fait tant flores depuis au moins une décennie est donc à nuancer. Pour autant, des violences hydrauliques sont bien à l’oeuvre. Et dans un contexte de forts changements climatiques, celles-ci pourraient devenir insoutenables pour ceux qui les subissent. Cependant la voie de la coopération pourrait être développée et s’avérer utile pour toutes les parties, y compris pour ceux qui dominent car un voisinage assoiffé n’est pas le meilleur gage de la stabilité régionale.

Pierre Blanc
(15/07/2009)

Pour aller plus loin:
Nous vous proposons de consulter le site de la revue Confluences Méditerranée , dont Pierre Blanc est rédacteur en chef.

Notes
1. Oriental Despotism : a comparative Study of Total Power, New Haven, Yale University Press, 1957.
2.Water in The middle East. Conflict or Cooperation? Middle East Resarch Institute, University of Pennsylvania. Bouder : Westview, 1984
3.Starr JR.,« Water wars », Foreign Policy, n°82, pp.17-36, 1991. Gleick PH., « Water and Conflict. Fresh Water Resources and International Security », International Security , n°18, pp.79-112, 1993.
4.Conflict and cooperation along international waterways. Water Policy 1, 1998.
5. L’eau au Proche-Orient, la guerre n’aura pas lieu . Karthala-CEDEJ, 1998.
6.The Clash over Waters : an attempt at demystification, Palestine-Israel Journal, 3, 1994.
7.Substitutes for Water are being found in The Middle East and North Africa, Geojournal. « Avoiding War over Natural Resources », in Fleming S., War and Water . Genève, ICRC Publication Division, 1992.
8.Johan Galtung, in Cultural Violence, Journal of Peace Research, 1990.
9.« La violence est ici définie comme la cause de la différence entre le potentiel et la réalité. [...] Quand la réalité n’est pas évitable, alors la violence n’est pas présente [...] Une espérance de vie de trente ans au cours du néolithique, n’était pas l’expression d’une violence mais la même espérance de vie aujourd’hui, serait une violence selon notre définition ». J.Galtung, Violence Peace, and Peace Research, Journal of Peace Research , 1969.



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