Barack Obama et l’illusion d’une nouvelle Amérique «islamophile» | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
Barack Obama et l’illusion d’une nouvelle Amérique «islamophile» | Yassin Temlali
Barack Obama
Le 4 juin, depuis le Caire, Barack Obama s’est adressé aux «musulmans» leur promettant que «l’Amérique ne sera jamais en guerre contre l’islam».
Il a rejeté la thèse du «conflit des civilisations» et au bonheur de ses auditeurs, habitués à entendre diaboliser leur religion, il a émaillé son discours de citations coraniques. Il a réaffirmé son soutien à la constitution d’un Etat palestinien et a pressé Israël à arrêter la colonisation de la Cisjordanie.

Ce sont là quelques importants points du discours prononcé par le président américain dans la capitale égyptienne. Par son appel à une coopération amicale entre l’Amérique et le «monde islamique», par sa reconnaissance des souffrances des Palestiniens, ce discours est en rupture avec la rhétorique habituelle de la Maison-Blanche. Hélas, c’est, en réalité, son unique nouveauté.
Barack Obama a rejeté la thèse du «conflit des civilisations», mais prôner le «dialogue des civilisations» ne renvoie-t-il pas aussi à cette vision étriquée de l’humanité, qui la divise en aires culturelles étanches? Le président américain n’est-il pas prisonnier de la doctrine de Huntington lorsqu’implicitement, dans l’intitulé même de son discours, il pose que la principale identité des 57 Etats du «monde islamique» est une identité religieuse ? Ne suppose-t-il pas ainsi, comme les néo-conservateurs au service de l’hégémonie américaine, que la compréhension de l’islam est un préalable nécessaire - et suffisant? - à la compréhension des «musulmans»?
Barack Obama n’a vraisemblablement pas réfléchi à la réalité du «monde islamique» auquel il s’est si brillamment adressé: existe-il vraiment ou est-il la création d’idéologues qui avaient besoin de trouver à l’Amérique un «nouvel ennemi stratégique» après la dislocation du bloc communiste? Car la question se pose: qu’est-ce que le «monde islamique»? Sont-ce les royaumes du Golfe dont certains font partie des Etats les plus nantis de la planète, ou la Somalie et le Tchad, épuisés par les guerres et les famines? Est-ce la Turquie au régime parlementaire ou le Qatar au système politique autocratique tribal? Est-ce l’Algérie où les islamistes participent au gouvernement ou bien la Libye qui les fait pendre dans leurs cellules?

Les musulmans: des «êtres foncièrement religieux»?
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Napoléon Bonaparte
En s’adressant à un milliard et demi de musulmans en leur qualité de «croyants», le président américain a ressuscité un vieux préjugé «occidental». Comme aux siècles obscurs, les «Mahométans» seraient essentiellement des êtres «religieux», et, dans leurs pays, la religion est le principal moteur de la vie sociale; il suffit de louer la grandeur de leur foi, de s’étendre sur leurs lauriers passés pour conquérir leurs cœurs et leurs terres. C’est ce même préjugé qui avait fait écrire à Napoléon Bonaparte, dans une lettre à un notable religieux égyptien, le cheikh Al Messiri: «J'espère que le moment ne tardera pas où je pourrai réunir tous les hommes sages et instruits du pays et établir un régime uniforme, fondé sur les principes de l'Alcoran, qui sont les seuls vrais et qui peuvent seuls faire le bonheur des hommes.» C’est également ce préjugé qui fait de l’expression du «respect de l’islam» une constante du discours officiel américain, de Dwight D. Eisenhower à Barack Obama.
Considérer le monde islamique comme une entité unique par delà ses différences politiques, économiques et linguistiques n’est pas seulement une erreur théorique. C’est, tacitement, donner raison aux courants intégristes qui affirment l’existence d’une seule nation de «l’Océan à l’Océan» aujourd’hui agressée par les «impies» judéo-chrétiens. C’est donner une nouvelle légitimité aux dirigeants islamistes et reconnaître en eux les authentiques représentants de leurs «coreligionnaires».

L’Amérique ne sera jamais en guerre contre l’islam, a promis le président américain comme pour s’excuser de ce que son prédécesseur ait allumé le feu des «guerres de religion» modernes. Mais les campagnes de George W. Bush en Afghanistan et en Irak étaient-elles des «campagnes contre les musulmans»? Il est permis d’en douter. Les Etats-Unis ont renversé les Talibans avec le concours de l’«Alliance du Nord», une milice islamiste. Ils ont installé à leur place le régime de Hamid Karzaï, un adepte de l’«application de la chariaa» tout «modéré» qu’il soit. Ils ont remplacé le régime laïcisant de Saddam Hussein par un autre, presque complètement théocratique. La liste des alliés «musulmans» de l’Amérique bushienne comportaient un Etat comme l’Arabie Saoudite qui défend aux femmes de conduire des voitures et un autre, comme la Tunisie, qui autorise l’avortement libre et gratuit ; des Etats ays qui reconnaissent les mouvements islamistes comme la Jordanie et d’autres qui, comme l’Egypte, les interdisent.

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George W. Bush
George W. Bush avait, selon toute vraisemblance, de fortes convictions islamophobes mais ses mises en garde contre la «menace islamique» semblaient destinées principalement à la consommation intérieure. Elles étaient censées aligner les électeurs derrière une Maison-Blanche occupée à la défense militaire des intérêts du capitalisme américain déclinant. Chaque fois qu’il s’était agi de rassurer les «musulmans», l’ancien président des Etats-Unis avait rappelé l’«humanisme de l’islam» en des termes que ne renieraient pas son successeur. Se souvient-on qu’en 2003, lors d’une visite en Indonésie, il avait affirmé que l’islam était l’«une des plus prestigieuses religions» de l’humanité. Se souvient-on qu’en 2007, dans une allocution au Centre islamique de Boston, il avait rappelé l’«apport des musulmans à la civilisation universelle»? Qu’a dit Barack Obama au Caire de si différent?

Le président américain demande aux Palestiniens encore plus de concessions
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Jimmy Carter
Le président américain a eu pour le peuple palestinien des mots généreux qu’aucun politique américain - à l’exception notable de Jimmy Carter - n’avait jamais eus pour lui. Mais que lui a-t-il concrètement offert? Le journaliste égyptien Mohamed Hassanine Haykal a résumé la situation en ces mots : «A nous les Arabes, il a déclamé un poème d’amour. Aux Israéliens, il a parlé clairement d’une inébranlable et éternelle amitié» («Al-Chourouk», le 8 juin 2009).

Le nouveau chef de la Maison-Blanche a parlé de Jérusalem comme d’une capitale «multiconfessionnelle» : cette déclaration est différente de celle dans laquelle, pendant sa campagne électorale, il avait qualifié cette ville de «capitale éternelle» de l’Etat hébreu. Il a également critiqué la poursuite de la colonisation des territoires palestiniens et exprimé son soutien à l’idée d’«un Etat palestinien vivant côte-à-côte avec Israël».

Cependant, si ces positions paraissent révolutionnaires, c’est probablement parce que le gouvernement israélien a reculé sur les engagements du gouvernement Olmert, eux-mêmes véritablement mineurs. Il poursuit la colonisation et ne manque pas une occasion pour réaffirmer son opposition à «la solution des deux Etats».

Non seulement le soutien américain à la création d’une entité palestinienne n’est pas nouveau (George W. Bush l’a exprimé pour la première fois en 2001), mais la nature de cette entité reste vague dans le discours de Barack Obama. S’agit-il d’un Etat souverain ou d’un réseau de bantoustans, dont les espaces aérien et maritime seraient contrôlés par Israël? S’agit-il d’un Etat ou, comme le propose Benyamin Netanyahou, d’une nouvelle Andorre - misérable, celle-ci -, qui n’aurait des attributs de la souveraineté qu’un simple drapeau. Le président américain ne l’a pas précisé. En revanche, le lendemain de son discours au Caire, il demandait aux Arabes depuis l’Allemagne de faire des «concessions douloureuses», soulignant, d’une façon plutôt bushienne, que «Mahmoud Abbas a progressé [sur cette voie] mais pas encore suffisamment»!

Cette déclaration était curieuse car si l’Autorité palestinienne avait bien accueilli les déclarations de Barack Obama au Caire, ce n'était pas le cas du gouvernement Netanyahou. Dans un geste de défi à Washington, le ministre de l’Intérieur israélien, Eli Yishai, avait même promis d’«user de ses prérogatives pour étendre les colonies» et s’était engagé à «ne jamais accepter qu’un seul foyer de colonisation soit supprimé».

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Benyamin Netanyahou et Barack Obama
Le réajustement rapide de la position de Barack Obama sur la question palestinienne n’était pas surprenant. Sa compassion pour les Palestiniens avait beau être toute rhétorique, elle avait révolté les officiels israéliens et la droite conservatrice américaine. La clarté avec laquelle il a demandé aux Palestiniens plus de concessions renseigne sur l’étroitesse de sa marge de manœuvre pour contraindre Benyamin Netanyahou à reconnaître les droits nationaux des Palestiniens.

Pour autant, est-ce que Barack Obama et George W. Bush «c’est du pareil au même»? Le président qui a fait fermer le camp de Guantanamo ressemble-t-il à celui qui l’avait fait ouvrir ? Un président qui appelle au respect des libertés religieuses des musulmans est-il comparable à un autre qui a fait de ces derniers les suspects préférentiels de la CIA et du FBI?

Non, cependant, la différence entre les deux présidents n’est pas dans leur amour ou haine des «musulmans». Elle est dans la volonté de l’un de reconnaître la contribution des alliés de l’Amérique au maintien de son hégémonie et l’obstination de l’autre à les considérer comme des épigones interchangeables. Elle est dans le pragmatisme de Barack Obama tranchant avec les projets illuminés de son prédécesseur, qui entendait démocratiser le «monde musulman» par la force armée

Le changement de la politique extérieure des Etats-Unis ne s’explique pas tant par les idées personnelles du président américain que par l’urgence de réorienter cette politique. Cette réorientation était devenue une nécessité de survie pour la plus grande puissance mondiale, après que les résistances des peuples, en Amérique latine comme au Moyen-Orient, eurent mis en échec ses plans hégémonistes. Barack Obama, de ce point de vue, est «l’homme de la situation», celui dont la culture et les origines l’habilitent à adoucir, pour mieux le faire avaler à la planète, l’éternel expansionnisme yankee.


Yassin Temlali
(10/06/2009)


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