«Les médias en Méditerranée»: révélateurs de conflits et instruments de changement | Yassine Temlali
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Yassine Temlali   
«Les médias en Méditerranée»: révélateurs de conflits et instruments de changement | Yassine Temlali«Les médias en Méditerranée» est un ouvrage collectif récemment publié en coédition entre Actes Sud et la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme, en France, et Barzakh en Algérie. Il a été coordonné par Khadija Mohsen Finan, la responsable du programme «Maghreb» à l’Institut français des recherches internationales» (IFRI).

Le souci des auteurs de cet ouvrage, selon Khadija Mohsen Finan, est celui de «repenser la place des médias dans les sociétés des pays du pourtour de la Méditerranée et de questionner, si possible, leurs effets sur les scènes politiques et les comportements des utilisateurs». Cette entreprise, ajoute-elle, part de l’observation de deux phénomènes. Le premier est la «multiplication des chaînes de télévision par satellite et l’essor d’internet [qui] ont modifié le rapport de nombreuses populations à l’information et transformé le paysage médiatique de certains pays». Le second phénomène est, «au plan international, la substitution de ces médias à des gouvernements en perte de légitimité et de représentativité».

«Les médias en Méditerranée» permet d’avoir un aperçu exhaustif - et critique - de la scène médiatique arabe. Car si sa thématique est «méditerranéenne», il s’intéresse plus particulièrement aux mutations de l’information dans le monde arabe depuis l’émergence des télévisions satellitaires et la généralisation de l’utilisation d’internet aussi bien comme outil de communication que comme instrument militant.

Le livre est divisé en cinq parties. La première («Appréhender le fait historique») est composée de seulement deux articles : «Deux cents ans de presse francophone d’Egypte» (Jean-Yves Empereur) et «L’expérience télévisuelle de ‘’Méditerranée’’ de Fernand Braudel» (Maryline Crivello). Le premier est une recherche pour ainsi dire «archéologique» sur la presse égyptienne d’expression française, un «lieu de mémoire» mais aussi un moyen de reconstitution de l’histoire politique du pays. Le second analyse l’expérience d’une autorité académique, Fernand Braudel, à la télévision et sa recherche de voies alternatives de transmission des savoirs scientifiques : l’émission «Méditerranée» a contribué à sortir l’«idée méditerranéenne» de sa coquille intellectualiste et permis sa diffusion dans des milieux moins restreints.

Les médias arabes: un instrument de changement politique?
La deuxième partie aborde «La réception et les effets du message médiatique». Si l’on excepte le premier article, «Le Web : identités et génération de publics numériques» (Samuel Bordreuil), elle est tout entière consacrée au monde arabe. Franck Mermier («Médias et espace public panarabe : de quoi parle-t-on ?») appelle à la plus grande prudence lorsqu’on évoque la naissance d’un «espace public» dans cette région du monde. Il est vrai, écrit-il en substance, que les télévisions satellitaires et l’internet ont comblé un grand vide, mais ceci ne signifie pas que, de façon mécanique, ils ont créé une identité arabe transnationale ou joué un rôle de premier plan dans ce que les gouvernements occidentaux appellent «l’apprentissage de la démocratie». Ce point de vue circonspect sur l’influence des médias, souligne Khadija Mohsen Finan, renvoie à celui défendu par Naomi Sakr dans une recherche intitulée «Les canaux de l’interaction : le rôle des médias des pays du Golfe dans la globalisation» : ce chercheur affirme que «ce sont les changements dans l’environnement politique qui ont fait surface à travers le paysage télévisuel transnational et non les contenus télévisuels qui ont suscité ces changements».

Khaled Hroub («Les médias satellitaires et le changement social dans le monde arabe») prône lui aussi une appréciation mesurée des capacités des moyens d’information à produire des changements majeurs ou à trancher la bataille rangée opposant dans le monde arabe les tenants de la «tradition» et les défenseurs de la «modernité». Molhem Chaoul («Les médias au Liban : l’identitaire, le civil et le global») s’intéresse, quant à lui, à la presse privée libanaise. Il analyse sa naissance dans un contexte de guerre civile qui a exacerbé les sentiments d’appartenance confessionnelle ainsi que le processus complexe par lequel elle s’est mue, après les accords de Taëf (1991), en un ensemble d’établissements capitalistes. A la fin des années 90, écrit-il, cette presse a recouvré son caractère d’outil de lutte confessionnelle mais elle remplit aussi, pour d’évidentes raisons de rentabilité économique, des missions de «service public» : «La plupart des chaînes [de télévision] libanaises reviennent à la division du travail de naguère : la politique et les débats politiques se font sous la contrainte des clivages sociopolitiques et communautaires alors que le divertissement et les autres programmes s’adressent à toute la population libanaise et aussi à un public arabe.»

Sous le titre «L’illusion de la liberté et de l’indépendance», la troisième partie se penche sur les limites des expériences des presses non gouvernementales - ou alternatives (internet) - dans certains pays arabes : au Maroc («Presse écrite et transition politique» de Mohamed El Ayadi, «Liberté fragile pour la presse écrite marocaine» de Driss Ksikès), en Algérie («Une ouverture médiatique entravée» de Saïd Djaafer), en Syrie («Internet ou Inter-Not : l’expérience syrienne» de Salam Kawakibi) et, enfin, en Tunisie («Un cyberspace autonome dans un espace autoritaire : l’expérience de Tunisnews» de Larbi Chouikha). On peut également lire dans cette partie un article sur la «berlusconisation de la télévision italienne», signée par Luca Guzetti.

Les médias dans les conflits : les limites de la «neutralité »
En deux articles, la quatrième partie («Le pouvoir de penser les relations internationales») étudie la spécificité de la pratique journalistique dans les situations de conflits. Le premier, cosigné par Jacques Walter et Béatrice Fleury («Un débat sur les médias et la seconde Intifada») est une synthèse des principales critiques faites en France à la couverture médiatique de la lutte opposant le mouvement de libération palestinien à l’Etat hébreu. Cette couverture, concluent les auteurs, fournit un exemple de la difficulté d’évoquer certains événements de façon satisfaisante, ces événements renvoyant toujours à d’autres (ceux du Moyen-Orient, par exemple) ou relançant des débats locaux explosifs (la montée de l’antisémitisme, etc.).

Le deuxième article («Médias et construction de la paix») est cosigné par Daniel La Parra Casado, Clemente Penalva Verdù et Miguel A. Mateo Pérez. Il analyse le traitement médiatique au Maroc et en Espagne de l’éphémère conflit territorial (2002) qui a opposé ces deux pays qui revendiquaient tous deux une minuscule île inhabitée, Leïla (Persil, en espagnol). De cette étude, les auteurs concluent à la prédominance, des deux côtés de la Méditerranée, d’un «journalisme de guerre», assez surprenant «car il s’agissait d’une dispute territoriale à un niveau insignifiant […] pour lequel on ne relève pas de morts, de populations civiles touchées ou d’intérêts économiques ou stratégiques». L’explication de l’intérêt médiatique belliqueux pour cet îlot désert serait à chercher dans le «substrat nationaliste au sein des deux pays» : «Du côté des gouvernements, le conflit a permis d’actualiser les sentiments d’identité et de cohésion nationales ; du côté des médias, il est plus facile d’atteindre leur public, au travers d’un discours emphatique, avec leur sentiment nationaliste.»

La dernière partie de l’ouvrage («Médias et imaginaires politiques») compte quatre articles consacrés à l’influence de l’information sur les rapports entre les Etats et les peuples : «Les médias français et la représentation du Prophète» (Thomas Deltombe), «les paradoxes de la réception des chaînes arabes en France» (Claire-Gabrielle Talon), «Médias arabes et recomposition de l’offre religieuse» (Malak Labib) et «Les médias et l’enjeu religieux au Maroc» (Abdellah Rami).

Thomas Deltombe tente de saisir dans son article les contours de l’image du prophète Mohammad dans la presse de l’Hexagone au travers du traitement réservé à l’affaire des «Versets sataniques» et à celle dite des «caricatures danoises», jugées offensantes pour leur foi par de nombreux musulmans. Il relève que ces deux affaires ont nourri des polémiques strictement franco-françaises sur le statut de certaines populations immigrées, la «place des religions dans la république» ou encore «le christianisme et l’identité européenne». Il n’était pas neutre, écrit l’auteur, que François Hollande se fasse interviewer sur l’affaire des caricatures devant une église rurale de la «France profonde».

Quant à Claire-Gabrielle Talon, elle aborde «les paradoxe de la réception des chaînes arabes en France» mettant l’accent sur le grand écart entre les objectifs proclamés par ces chaînes et la réalité de leur influence médiocre, qui ne dépasse pas le cercle de minorités politisées, principalement islamistes. La raison de cet écart, note-t-elle, est la mauvaise perception, par ces médias, des particularités politiques et culturelles de l’islam européen.

Yassin Temlali
(05/06/2009)

« Les Médias en Méditerranée : nouveaux médias, monde arabe et relations internationales», ouvrage collectif (400 pages) dirigé par Khadija Mohsen-Finan, 2009, Actes Sud et La Maison méditerranéenne des sciences de l’Homme (France), Barzakh (Algérie).


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