La cité version “humour, gloire et télé” | Hanane Harrath
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Hanane Harrath   
La cité version “humour, gloire et télé” | Hanane HarrathNe leur demandez surtout pas s’ils se considèrent comme les porte-parole de la jeunesse désœuvrée des quartiers dits “sensibles”, ou si leur message est politique: ils vous répondront que non!
Parce que leur seule envie, c’est de rire d’eux-mêmes, de leurs travers, de leurs tics de langage: “On parle, c’est vrai, de la réalité qu’on vit, mais au lieu d’en faire l’objet d’un combat militant, on préfère en rire, explique Ernesto Oña, de l’équipe de En attendant demain. On voulait toucher le plus grand nombre par l’humour, parce que le rire est encore ce qui rapproche le mieux les gens. On se moque donc de nos propres malheurs, de nos propres limites.”
Ce collectif, créé officiellement en février 2006 par six copains bordelais pour donner une vision plus humaine de la banlieue, a tout de même conscience de l’impact que peuvent avoir ses petits sketches diffusés d’abord sur le net. Tout comme les créateurs des Lascars, une série animée hip-hop racontant des histoires courtes inspirées du vécu. Cette aventure est une quasi “affaire de famille” puisque ce sont des artistes de graffiti regroupés autour du collectif
“Petits cons de peintres” qui ont décidé, au milieu des années 90, de réfléchir à ce dessin animé d’un nouveau genre.
Là encore, le but affiché était de divertir, mais comme le dit IZM, un des scénaristes, “il est évident qu’une série inspirée directement d’un certain vécu, avec une sensibilité et un état d’esprit qui sont les nôtres, véhicule forcément des valeurs qui nous sont propres. Mais que ce soit des problèmes de société, de racisme, tout autre sujet sérieux qu’on aborde, nous ne le faisons pas de manière ostensible mais sous-jacente […]. Nous préférons les tourner en dérision de manière appuyée plutôt que de les aborder frontalement”.

Un mot d’ordre: l’autodérision
La cité version “humour, gloire et télé” | Hanane HarrathMême les noms de ces séries symbolisent cette autodérision: En attendant demain a été choisi pour “souligner le désœuvrement de ces jeunes qui attendent toujours qu’il se passe quelque chose le lendemain, et pour qui l’avenir se réduit donc au lendemain. Nous voulions leur montrer que demain se prépare aujourd’hui”, explique Ernesto.
Quant à Franck, auteur de la série Kaïra Shopping, qui connaît depuis trois mois un succès incroyable sur le site de Canal + (plus de 20.000 visiteurs par jour), il revendique aussi cette manière de se moquer des pires travers de ses potes: “Je m’inspire de mes amis: il y a celui qui finit toutes ses phrases par ‘t’as vu’, celui qui crache par terre toutes les deux minutes, celui qui jure tout le temps sur la tête de sa mère… Ce sont des vrais personnages!”
Et comment le prennent-ils, d’ailleurs, ces potes dont on se moque et que l’on caricature? “Très bien! Ils l’acceptent parce que ça vient de nous, et que nous venons aussi de la cité, précise Franck. Et nous avons les vrais codes et les mots justes. Je n’aime pas dire que seuls les banlieusards pourraient rire des banlieusards, les Noirs des Noirs etc., mais quand on voit par exemple Michel Leeb imiter un Africain, ce n’est pas drôle, c’est méchant.”
Ernesto, de En attendant demain, abonde dans ce sens: “Comme dit Desproges, on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Là, notre humour est accepté parce qu’il vient de nous, des gens qui habitent en cité, alors que si c’était fait par quelqu’un d’autre, ça pourrait être vécu comme une stigmatisation blessante.”
Même ressenti chez Les lascars, qui jouissent d’un grand capital sympathie: “On a eu – très rarement – des réactions extrêmement violentes et agressives de la part d’un certain type de public plutôt minoritaire pour qui on représente ‘la racaille’, la ‘sous-culture’, ‘la honte de la France’… Mais on est très contents de ne pas plaire à ce public-là!”, se souvient IZM.
Alors peut-on parler d’un “humour de banlieue” comme on a pu parler il y a quelque temps d’une “littérature de banlieue” qui se voulait le miroir réaliste de ce qui passait dans les quartiers?

Humour “made in cité”
La cité version “humour, gloire et télé” | Hanane HarrathPour les comédiens de En attendant demain, cette appellation n’est pas un problème: “On est des artistes de cités, oui, c’est vrai, reconnaît Ernesto. On n’a pas peur d’être enfermés là-dedans. Mais après, c’est à nous, par notre travail, de dépasser ça. Notre message parle à tout le monde parce qu’il parle d’abord des cassures humaines, des peurs, des problèmes partagés par tous. C’est comme Chaplin, immigré arrivant aux Etats-Unis en temps de crise, qui n’a donné à voir que ce qu’il a vécu. Pourtant, il ne s’est pas laissé enfermer là-dedans, il a fait rire le monde entier de sa condition grâce à son talent. C’est notre modèle.”
IZM des Lascars, en revanche, préfère parler d’humour tout court: “L’appellation banlieue a tendance à enfermer tout le monde dans une espèce de sous-catégorie réductrice, posant le présupposé que tous les banlieusards sont identiques et pensent de la même façon. C’est loin d’être le cas.”
Ce qui reste commun à ces programmes, c’est l’envie simplement d’humaniser les banlieues et leurs habitants. “Ces jeunes en casquette qui peuvent parfois faire peur deviennent attachants, on les voit autrement, on les rend accessibles autrement que par l’actualité des voitures brûlées”, explique Ernesto. Pour autant, est-ce que les auteurs s’autorisent à rire de tout sous prétexte que venant des quartiers, ce ne serait pas mal vu? Même si, globalement, ils assurent ne s’imposer aucune limite si ce n’est l’insulte ou l’offense, il y a quand même des problématiques absentes. Dans En attendant demain par exemple, pas un seul sketch ne met en scène un policier, alors que c’est pourtant un aspect important du vécu des jeunes des cités.
Ernesto l’explique ainsi: “Les rapports avec les flics, c’est un gros problème, c’est vrai. Mais ils ne sont qu’en bout de chaîne. Ils essuient les conséquences de la mauvaise gestion des quartiers, mais ce ne sont pas eux qui votent les lois! On ne veut pas tomber dans la facilité en leur tapant dessus.” Autre sujet sensible: les filles. Hormis dans Les lascars où l’on retrouve régulièrement des personnages féminins, les autres sont essentiellement masculins. Pourquoi? “Parce qu’on n’en trouve pas! Les filles ne veulent pas se mettre en danger, elles ont du mal à prendre de la distance entre le personnage qu’elles vont jouer et ce qu’elles sont. Comme si ces rôles les engageaient personnellement, donc elles n’osent pas”, explique Amine Bouyabene, auteur et comédien de En attendant demain.

Fonction sociale… fonction politique?
Ces programmes ont à ce point dédramatisé le regard sur les banlieues que, très vite, des cinéastes et des chaînes de télé s’y sont intéressés. Dès la fin de l’année 2006, soit quelques mois à peine après son lancement sur le net, l’équipe de En attendant demain a été contactée par le producteur Gilles Galud de la Parisienne d’images et Bruno Gaccio, créateur des Guignols, pour faire une série de trois épisodes de 26 minutes qui ont été -diffusés en juin 2008 sur la chaîne. Aujourd’hui, ils travaillent sur un film pour le cinéma, qui devrait être tourné cet automne. “On sent que la télé et les médias ont envie d’intégrer cet univers qui leur est méconnu autrement que par l’info. Ils ont compris qu’il y avait un intérêt à le montrer parce qu’il y a un public, explique Ernesto. Quand on a lancé le collectif, on voulait être populaires, on était à mille lieues d’imaginer que Canal + allait s’intéresser à nous. Le jour où Gilles et Bruno nous ont appelés pour dire qu’ils voulaient nous voir, on est tombés des nues!”
Pas peur d’une éventuelle récupération? “Non, pas du tout. Les seuls qui ont voulu nous récupérer, ce sont des politiques, plutôt de gauche, qui voulaient qu’on soutienne des candidats aux municipales, aux législatives… On a toujours refusé.”
Kaïra Shopping aussi a tapé dans l’œil de la chaîne. Mais d’après Franck, “il n’y a aucune ambition chez Canal + de montrer une autre image de la banlieue ou de mettre en avant cette question. Ils étaient précurseurs déjà avec Les lascars qu’ils diffusaient bien avant les émeutes de 2005! Mais c’est vrai que depuis, je sais qu’ils reçoivent chaque semaine des dizaines de propositions sur cette thématique!”
Avec ses deux copains, ils avaient déjà soumis le projet à MTV, où Franck travaillait comme réalisateur. C’est là qu’il a rencontré Mehdi Sadoum qui joue le rôle de Moustène dans Kaïra Shopping. Les quelques épisodes qu’ils tournent cartonnent et leurs collègues les font tourner dans les bureaux, mais impossible pour le directeur des programmes de “placer une telle capsule”.

“Groland”, pub…
Les contrats déboulent. Le projet dort pendant deux ans dans les tiroirs, jusqu’au jour où Franck le montre à une maison de production qui le soumet à Canal +. En un rien de temps, les pilotes tournés à la va-vite et sans moyens sont diffusés dans l’émission Groland, et lui et ses acolytes décrochent un contrat d’écriture pour faire 40 épisodes diffusés sur le site de la chaîne.
“On a commencé l’écriture en avril 2008, et les premiers épisodes ont été mis en ligne le 31 janvier 2009, au rythme de cinq tous les lundis. Maintenant, on a épuisé les 40 et on nous en a recommandé d’autres. Et il est probable que, l’an prochain, on sera carrément diffusés dans une émission de talk-show. C’est en discussion.”
Et pour couronner le tout, ils viennent de décrocher la prochaine campagne de pub de Pepsi, qui sera réalisée par leurs soins! Si l’on dit souvent que “l’humour est la politesse du désespoir”, nul doute qu’il peut aussi être la clé de tous les espoirs.

La cité version “humour, gloire et télé” | Hanane Harrath Hanane Harrath
(28/05/2009)


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