Hommage à nos mères | Hanane Harrath
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Hanane Harrath   
Leurs destins peu communs n’ont d’égal que l’humilité et la pudeur avec laquelle elles en parlent. Nous avons choisi de demander à des femmes, mères, filles, artistes, écrivains, femmes politiques ou humoristes, de nous parler… d’elles. Les filles nous racontent la manière dont leurs mères les ont élevées, ce qu’elles leur ont transmis, ce qu’elles leur ont imposé ou au contraire ce dont elles les ont libérées.
Hommage à nos mères | Hanane HarrathEt les mères, en retour, nous livrent leur regard sur le chemin parcouru par leurs filles. En sont-elles fières? Le comprennent-elles? L’encouragent-elles? Gratitude, reconnaissance ou petits regrets: tout se dit avec amour et respect.
De leur propre aveu, les filles de l’immigration disent qu’elles n’auraient sans doute jamais pu faire ce que leurs mères ont fait: tout quitter pour un mari que, parfois, elles connaissaient à peine ou pour fuir un pays devenu trop dangereux. Un même mot se retrouve dans la bouche de ces filles, quel que soit leur âge: l’admiration pour la figure maternelle, courageuse et endurante. Et aussi très présente dans leur éducation. Comme l’explique Marnia Belhadj, sociologue et auteure d’une thèse sur le sujet (1), “l’éducation des filles restait la principale mission des mères, avec tout ce que cela comporte de contraintes et d’obligations”.
Le souci de transmettre la meilleure éducation possible et de garantir l’accès aux études, considérées comme une clé de réussite, est une priorité chez toutes les mères que nous avons rencontrées. Pour certaines, c’est un moyen de garantir à leurs filles un meilleur destin que celui qu’elles ont connu: “Beaucoup de ces mères nourrissaient des projets différents pour leurs filles, celui notamment de devenir libres et indépendantes. De ce point de vue, les ruptures que certaines filles ont pu marquer par rapport aux modèles familiaux traditionnels se sont aussi opérées grâce aux mères qui, directement ou indirectement, y ont contribué.”

Les filles restent attachées à un individualisme intégré au collectif familial

Mais la conquête de l’autonomie ne va pas sans susciter certains paradoxes puisque les mères cherchent aussi à transmettre un certain nombre de valeurs, notamment sur la famille et le mariage. Bien entendu, le degré de cette transmission varie beaucoup selon les familles. Comme le rappelle Marnia Belhadj, “l’immigration algérienne remonte à la Première Guerre mondiale, et on compte parfois jusqu’à cinq générations successives dans des familles d’origine algérienne”. Dans ces cas, il y a souvent une tolérance plus forte au mariage mixte, au concubinage ou au choix d’une profession artistique auparavant apparentée à un mode de vie bohême. Il n’y a cependant pas de lien de cause à effet systématique, puisque d’après certains témoignages, cette ouverture existe aussi dans des familles ayant immigré très récemment.
Même si, selon Marnia Belhadj, les expériences que connaissent les premières descendantes de familles algériennes ressemblent sur bien des aspects à celles qu’ont pu connaître les premières générations de femmes françaises dans l’accès à l’instruction, aux diplômes et à la vie professionnelle, le passage à l’autonomie se fait différemment: “Le statut d’individu autonome et indépendant est souvent plus long à conquérir, non seulement parce que les résistances familiales sont nombreuses, mais aussi parce que ces filles demeurent attachées à une conception de l’individu qui n’est pas désincarnée, mais intégrée à un collectif (la famille, la fratrie…).” C’est souvent quand elles sont elles-mêmes devenues mères que l’héritage qui leur a été transmis prend tout son sens et qu’elles décident de ce qu’elles peuvent ou doivent à leur tour faire passer à leurs enfants.
Marnia Belhadj, qui avait, pour sa recherche, rencontré beaucoup de filles étudiantes, est retournée les voir quelques années plus tard et a fait ce constat. “Elles étaient toujours très attachées à l’autonomie qu’elles avaient durement acquise, mais leur nouveau statut d’épouse et de mère de famille exigeait des concessions et des compromis nouveaux. Les changements s’opèrent notamment dans les pratiques éducatives et les modèles transmis aux enfants des deux sexes”, rapporte-t-elle.
C’est que toutes ces filles doivent composer entre leurs acquis et leur héritage, entre ce qu’elles ont choisi et ce qu’elles ont appris, et décider de ce qu’elles vont à leur tour transmettre. Sous l’œil vigilant des mères… qui elles aussi les admirent.

Hanane Harrath
(06/03/2009)

(1) Marnia Belhadj: La Conquête de l’autonomie. Histoire des descendantes de migrants algériens , Paris, Editions de l’Atelier


Hommage à nos mères | Hanane Harrath Cet article fait partie du dossier "Immigration. Hommage à nos mères", publié dans le n° de mars 2009 du Le Courrier de l’Atlas .


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