La calligraphie  | Jalel El Gharbi
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Jalel El Gharbi   
La calligraphie  | Jalel El GharbiD’où vient ce dynamisme inhérent à la graphie arabe et dont on peut mesurer l’importance de deux manières : la calligraphie (étymologiquement, du grec belle écriture) et le clavier d’un ordinateur: Une expérience à tenter même si vous ne connaissez pas l’arabe et même si votre ordinateur n’est pas équipée d’un clavier arabe. Allez sur google, tapez «clavier arabe» et pianotez : vous verrez que les lettres changent, bougent, muent selon que vous tapiez après une autre lettre ou un espace.
Ce dynamisme prédispose la graphie arabe à toutes les investigations. Je m’en tiendrai à la plus cruciale d’entre elles : celle qui consiste pour un art abstrait (la calligraphie) à dire le sublime en transitant par le figuratif. La calligraphie contourne l’interdit musulman de la figuration. Expliquons d’abord cet interdit. Remarquons d’abord que cet interdit n’est pas d’origine coranique ce qui explique que chez les chiites la figuration est autorisée avec même la possibilité de représenter le prophète. L’interdit de la figuration provient de la Sunna, c’est pourquoi l’interdit est strictement observé par les sunnites. L’explication qu’on avance est que Dieu étant le seul créateur, l’homme ne doit pas l’imiter. La création étant du ressort du divin, l’homme ne doit pas rivaliser avec Dieu. Autre explication que l’on donne, c’est la peur de l’idolâtrie. L’islam redoute un retour vers le paganisme. Or il me semble que ces explications ne sont pas satisfaisantes. J’ai avancé une première hypothèse qui émanerait de l’horreur islamique du cadavérique. Or toute figuration est de nature cadavérique, incursion dans les sites du silence. Un peu comme le montre le chef-d’œuvre d’Oscar Wilde : The Picture of Dorian Gray. Mais je ne sais ce que vaut mon hypothèse. Une autre interprétation dont la clé se trouverait dans une comparaison avec le christianisme me semble possible. Qu’est-ce qui fait que le christianisme ait favorisé avec les succès que l’on sait l’art figuratif alors que l’islam l’a interdit favorisant par cet interdit d’autres arts mais perdant sur le plan de la stricte figuration? Dans la tradition chrétienne, l’humain et le divin ne sont pas séparés (l’immaculée conception et la divinité du Christ) alors que dans la tradition musulmane, il y a un hiatus entre l’immanence et la transcendance. Mohamed n’est pas de nature divine, c’est un homme (exemplaire, presque parfait mais un homme) et mortel, comme tous les hommes. En islam, la seule exception au statut d’humain se rapporte au Christ monté au Ciel (et non pas crucifié). La seule fois où un être est né du souffle divin, c’est Jésus né de l’immaculée conception (raison de plus pour ne pas le représenter dans une perspective musulmane).
Pour être représenté, il faut que le réel comporte une part de transcendance. Sans cette part de transcendance aucun art n’est possible. Or le réel est, dans la tradition musulmane, strictement immanent bien qu’il soit l’expression d’un ordre divin. C’est cette concession qui donnera naissance à l’art musulman. L’art musulman ne cherche pas à signifier la transcendance du réel mais la transcendance de l’ordre divin ayant présidé à la création de ce réel. Avec le soufisme viendra s’ajouter le facteur amour avec ses deux volets indissociables désir (c’est-à-dire mouvement portant sur l’avenir) et nostalgie (mouvement portant vers le passé). Deux postulations qu’exprime un seul mot dont on peut dire qu’il est aussi synonyme de désir, d’amour: شوق. Mais même dans son expression mystique, l’art musulman s’intéresse à l’ordre du monde et à son expression: cela va de la danse des derviches tourneurs jusqu’à la poésie en passant par l’architecture et la calligraphie. C’est un ordre abstrait, mathématique animé par un mouvement intérieur qui le porte vers le sacré, vers le sublime. Le correspondant dans l’art occidental serait sans doute l’art baroque.
Dans cette tentative de dire les canons de la composition du monde, la calligraphie occupe une place centrale. Elle dispose d’une légitimité à laquelle aucun autre art ne peut prétendre: servir la parole de Dieu. Non pas l’illustrer mais en exprimer le caractère sublime, divin. L’art peut entrer dans les mosquées. Il peut même s’adonner à la figuration puisque ce ne sont pas les traits extérieurs qu’il reproduit mais l’expression d’un ordre transcendant. Tout objet représenté de la sorte se mue en louange à Dieu.
C’est un calligraphe, qui est de surcroît un ministre et un calligraphe redoutable, Ibn Moqla ابن مقلة (886-839) qui fixa les règles de cet art. Rien ne nous est parvenu des travaux d’Ibn Moqla. Selon certains, il est l’inventeur de deux des écritures encore pratiquées aujourd’hui:خط الثلث والنسخ.
Musique pour l’œil, selon le mot d’un artiste, la calligraphie glorifie le divin et dit surtout l’humilité de l’humain devant la perfection de l’ordre divin. Art de la répartition de l’espace, elle peut dire l’enchevêtrement des choses. C’est pourquoi il n’est pas toujours facile de la lire. Mais d’une manière générale, elle tend à dire le mouvement interne qui est expression du mouvement portant toute chose vers le sacré (qui n’est pas en elle). Il y a dans cet art des correspondances avec les secrets du monde que seul le mystique peut lire. Par exemple: ce que dit le calligraphe soudanais Taj Es-Ser Hassen à propos de certaines lettres qui s’apparentent à des points (surtout le ه (H) que l’on trouve dans le nom de Dieu Allah): l’univers et la terre tournent autour d’un point. Le point, c’est l’absolu; c’est le commencement de tout. Selon le calligraphe Hassin Serri (Emirats Arabes Unis), la calligraphie est une architecture spirituelle; la musique des yeux, l’aliment spirituel. Mais la calligraphie est aussi une combinatoire savante dans l’espace. C’est le nom (ou le verbe) prenant corps. C’est le corps s’érigeant en nom (ou en verbe) quasiment immatériel. C’est le nom devant chose et la chose devenant nom. La possibilité d’un pont entre l’humain et le divin: le beau.

Jalel El Gharbi
(05/03/2009)



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