Entretien avec Ibrahim Awad | Yassine Temlali
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Yassine Temlali   
Entretien avec Ibrahim Awad | Yassine TemlaliDans cet entretien, Ibrahim Awad explique que les flux migratoires vers les pays nord-méditerranéens sont beaucoup moins importants que ce qu’ils étaient par le passé et que seulement 10% des migrants du Sud installés en Europe y sont arrivés de façon irrégulière.

Pourriez-vous nous donner un aperçu général des mouvements migratoires en Méditerranée?
La migration intra-méditerranéenne est passée, depuis les années 1950, par plusieurs étapes. La première a été celle des migrations organisées par les Etats : les Etats d’Europe occidentale, en pleine reconstruction après la Seconde Guerre mondiale, allaient chercher des travailleurs migrants dans leurs pays. Ils allaient les chercher aussi bien en Yougoslavie et en Turquie qu’au Maroc et en Tunisie ; l’Algérie, quant à elle, était depuis longtemps déjà un important fournisseur de main-d’œuvre à l’économie française.

La deuxième étape peut être datée de la première moitié des années 70. Elle s’est prolongée jusqu’à la première moitié des années 80. Elle s’est caractérisée par la fermeture des portes de la migration organisée par les gouvernements d’Europe occidentale, ce qui a beaucoup rétréci la migration intra-méditerranéenne.

La période suivante, la troisième, a été celle d’une reprise de la migration sous la forme de migrations de « regroupement familial » mais aussi de migration irrégulière. Elle s’est étendue jusqu’à la première moitié des années 90. A partir de cette période, il y a eu une prise de conscience de la nécessité de réorganiser les migrations en Méditerranée. Cette prise de conscience a pris corps notamment dans le « processus de Barcelone ». Elle se manifeste aujourd’hui au travers de politiques nationales des pays d’accueil (l’« immigration concertée » en France, le recrutement de travailleurs saisonniers au Maroc par l’Espagne, etc.). Elle se manifeste également au travers d’un certain nombre de principes communautaires de gestion des flux migratoires, principes déterminés principalement par les besoins de l’économie de l’UE, confrontée à la concurrence des plus grandes économies du monde.

Y a-t-il des chiffres illustrant le phénomène de la migration intra-méditerranéenne?

Il est difficile de donner des chiffres non seulement sur la migration intra-méditerranéenne mais sur les migrations en général. Des estimations existent mais l’absence de données statistiques fiables est généralement reconnue comme un problème. Les chiffres sur les flux migratoires sont particulièrement difficiles à déterminer. Il est plus aisé de trouver des chiffres sur les « stocks de migrants ». Mais même là, les données statistiques peuvent différer selon les sources et selon la définition juridique de la population migrante. L’Egypte donne un chiffre de migrants égyptiens en Italie qui est différent de celui qu’en donnent les autorités italiennes. Ajoutez à cela, come je le viens de le souligner, qu’il y a un problème de définition du migrant. Dans certains pays, un migrant qui a acquis la nationalité de l’Etat d’accueil n’est plus considéré comme tel. Ce n’est pas le cas dans d’autres qui continuent de comptabiliser comme migrant tout étranger né à l’étranger, quelle que soit sa nationalité.

Ce qu’on peut dire de la migration intra-méditerranéenne, est que, contrairement à certaines idées reçues, elle a connu un véritable ralentissement. Le nombre des migrants originaires des pays d’Afrique du Nord qui s’installent en Europe du sud s’est sensiblement réduit. Idem pour les flux en provenance de Turquie. Et je voudrais, ici, souligner encore une fois qu’il ne faut pas confondre « stock de migrants » avec « flux migratoires ». Ce n’est pas du tout la même chose.

La Méditerranée est aussi devenue, ces dernières années, une zone de transit pour les migrants en provenance des pays d’Afrique sub-saharienne. Cette migration de transit est l’un des phénomènes que tente d’appréhender le processus de Rabat, qui implique les Etats d’Afrique du Nord, d’Afrique de l’Ouest et ceux de l’Union européenne.

A quelles catégories sociales appartiennent les migrants en Méditerranée et de quels pays viennent-ils principalement ?
Dans le monde, 50% des migrants internationaux sont des travailleurs migrants, 8% des réfugiés et demandeurs d’asile, et 2% des étudiants. Les 40 % restants sont constitués essentiellement des familles des travailleurs migrants. Les pourcentages pour la migration intra-méditerranéenne doivent être grosso modo les mêmes. Cette migration est ainsi formée majoritairement de travailleurs et des membres de leurs familles.

Le principal pays d’origine des migrants en Méditerranée est, bien entendu, le Maroc. Les Marocains émigrent en France, mais aussi un peu partout en Europe. On en retrouve des communautés en Espagne, en Belgique, en Allemagne et aux Pays-Bas. L’Algérie et la Tunisie restent naturellement des pays de migration, bien que leurs migrants se disséminent beaucoup moins largement en Europe. Les Egyptiens émigrent en nombre considérable. Ils ont deux destinations : les pays du Golfe, essentiellement, et l’Europe du Sud, notamment l’Italie et la Grèce. Le gouvernement égyptien a signé avec l’Italie un accord portant sur des quotas de migrants annuels.

Quelles sont les principaux facteurs de la migration intra-méditerranéenne ?
Les facteurs déterminant les migrations de main-d’œuvre en général sont de deux sortes : des facteurs d’appel (dans les pays d’accueil) et des « facteurs de rejet », qui poussent les travailleurs en dehors des marchés du travail nationaux (dans les pays d’origine).

Le premier facteur d’appel dans les pays d’accueil est évidemment celui des besoins de certains secteurs économiques comme le bâtiment, l’agriculture, les services de santé, l’informatique, etc. les économies des pays d’Europe ont besoin de flux réguliers de migrants pour rester compétitifs et maintenir leur croissance. L’Espagne, par exemple, a besoin de flux réguliers de travailleurs agricoles saisonniers que ses services de l’immigration d’ailleurs recrutent au Maroc même et ailleurs. Il faut noter à ce propos que les besoins en main-œuvre sont aussi bien ceux d’occupations réclamant de faibles compétences professionnelles (bâtiment, travaux publics, agriculture…) que de secteurs réclamant de hautes compétences (informatique, services médicaux, etc.).
Un autre facteur d’appel dans les pays d’accueil est le vieillissement de la population. Selon la Commission européenne, entre 2010 et 2030, si les niveaux d'immigration actuels se maintiennent, la population économiquement active, et la population tout court, diminueront considérablement. Les quatre grands pays européens (Allemagne, France, Royaume-Uni et Italie) devraient, pour maintenir leur population à son niveau actuel, accueillir de plus grands nombres étrangers.
Les économies des pays d’accueil ont besoin de flux réguliers de migrants aussi parce que les systèmes de sécurité sociale ont besoin de nouveaux cotisants pour équilibrer leurs comptes et pouvoir prendre en charge le nombre toujours croissant de retraités à prendre en charge.

Ceci concernant les facteurs d’appel. Pour les « facteurs de rejet », dans les pays d’origine, on peut citer évidemment le chômage, le sous-emploi et la pauvreté. Ces facteurs poussent une partie de la population en âge de travailler à chercher du travail en dehors de son propre pays. Les pays du sud de la Méditerranée connaissent un véritable problème de chômage, en particulier des diplômés, ainsi qu’un sous-emploi endémique. Les deux se manifestent dans la pauvreté.

Il y une thèse qui affirme que la migration n’est pas déterminée par les seuls facteurs économiques (l’offre et la demande de main-d’œuvre) mais aussi par des facteurs tels que les réseaux que constituent les migrants. Certaines régions des pays d’origine des migrants seraient plus que d’autres des régions d’émigration de par le fait des réseaux que leurs migrants constituent. Ceci est vrai dans une certaine mesure. Il y a des réseaux de migrations qui facilitent le départ de nouveaux migrants issus de la même région, du même village, etc. Mais, à mon sens, les facteurs économiques demeurent déterminants en dernière instance. Les réseaux mettent à leur profit les opportunités de migration qui se présentent dans les pays d’accueil. Autrement, pourquoi c’est tel pays ou région riche et non pas tel autre pauvre, qui reçoit les travailleurs migrants? Ceci ne revient pas à nier que les réseaux peuvent parfois produire un excédent de travailleurs par rapport à la demande existante.

L’émigration clandestine est souvent soulignée comme un vecteur de dangers multiples pour les pays d’accueil, ceux européens. Quelle est, selon vous, l’ampleur réelle de ce phénomène au-delà de l’usage politique qui peut en être fait ?
Nous parlons à l’OIT de « migration irrégulière » et non « clandestine ». La migration irrégulière préoccupe aussi bien les pays d’accueil que ceux d’origine. Les tragédies de la migration irrégulière sont évidentes et pénibles. Seulement, il faut reconnaître que la proportion des migrants qui arrivent dans les pays d’accueil dans les tristement fameuses « embarcations de fortune » est réduite. On parle de 10 % seulement par rapport à l’ensemble de la migration irrégulière. La plupart des migrants irréguliers arrivent le plus légalement du monde, par l’aéroport, mais ne retournent pas dans leur pays à l’expiration de la durée de leur séjour légal.


Interview réalisée par Yassine Temlali
(18/01/2009)


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