L’œuvre du mystique arabo-andalou Ibn Arabi dans le collimateur des Frères musulmans égyptiens | Yassin Temlali
L’œuvre du mystique arabo-andalou Ibn Arabi dans le collimateur des Frères musulmans égyptiens Imprimer
Yassin Temlali   
L’œuvre du mystique arabo-andalou Ibn Arabi dans le collimateur des Frères musulmans égyptiens | Yassin TemlaliLa dernière cible des Frère musulmans est l’œuvre du maître soufi Ibn Arabi, né au 12e siècle en Andalousie musulmane. En effet, dans un questionnaire adressé au ministre de la Culture égyptien, Farouk Hosni, le député islamiste Ali Leben a affirmé que l’organisation d’un colloque sur Ibn Arabi en décembre dernier était une violation d’«une décision du Parlement interdisant toute publicité» pour la pensée du mystique arabo-andalou.

Cette décision, lit-on dans un article publié sur le site internet des députés des Frères musulmans, est consignée dans le procès-verbal d’une session parlementaire tenue le 15 février 1979. Elle «proscrit toute publicité pour la pensée d’Ibn Arabi dans la mesure où celle-ci sème le doute sur les croyances islamiques et les fondements de la religion [musulmane]».

Le colloque «Ibn Arabi en Egypte, carrefour de l’Orient et de l’Occident» a eu lieu du 13 au 16 décembre au Caire. Selon l’élu islamiste, il a été organisé grâce à des «financements étrangers douteux» et sa tenue allait «dans le sens des plans américano-sionistes, qui visent à diviser les rangs de la nation».

Dans une déclaration à Babelmed, Abdelnasser Hassan, directeur de la «Maison égyptienne des livres», s’est interrogé : «De quels financements douteux parle-t-on? Nous sommes les seuls organisateurs de cette manifestation. Serait-elle suspecte simplement parce que des chercheurs espagnols y ont participé? Ou parce que l’ambassadeur d’Espagne a invité à dîner l’ensemble des participants?».

Abdelnasser Hassan a tenu à rappeler que l’université islamique d’Al-Azhar a contribué à l’animation du colloque et qu’elle a même accueilli une partie de ses travaux. En outre, a-t-il ajouté, «notre but n’était pas de porter Ibn Arabi aux nues, mais de permettre aux Egyptiens d’écouter les opinions contradictoires qui se sont toujours exprimées à son sujet».

Pour le directeur de la Maison égyptienne des livres, il n’est pas question que son établissement se plie à de «simples décisions», eussent-elles été prises par le Parlement : «Notre action est guidée par des lois. Or, il n’en existe aucune qui interdit de diffuser les ouvrages d’Ibn Arabi ou d’étudier sa pensée».

Imad Abou Ghazi - qui a tenu à s’exprimer en sa qualité d’universitaire et non de responsable du Conseil supérieur de la culture - a commenté le questionnaire d’Ali Leben en des termes plus durs que ceux d’Abdelanasser Hassan. Selon lui, «l’attitude de ce député révèle l’agenda politique arriéré des Frères musulmans et leur franche hostilité à la liberté de pensée».

Pour ce spécialiste des manuscrits arabes médiévaux, le fait que le questionnaire d’Ali Leben se réfère à une décision du Parlement ne lui confère pas plus de pertinence : «Nous savons comment sont choisis les députés dans nos pays, et je n’excepte pas ceux des Frères musulmans.»

L’anathème jeté sur l’œuvre d’Ibn Arabi en 1979 était une des manifestations de l’«islamisation de l’Etat égyptien», engagée dès la deuxième moitié des années 70. Pour rompre avec l’héritage de Gamal Abdelnasser et imposer au pays un cours économique libéral, le président Al-Sadate avait conclu avec les islamistes une alliance tactique contre les organisations de gauche et les partisans de son prédécesseur socialisant. L’ultime expression de cette alliance avait été l'ajout à la Constitution (avril 1980) d’un article définissant la «charia musulmane la principale source de la législation». Cet article ne cesse d’être employé aujourd’hui pour justifier la censure des œuvres littéraires, artistiques et philosophiques.

La censure religieuse ne peut, cependant, être expliquée, par la seule islamisation de l’Etat pendant le règne d’Al-Sadate. Elle s’explique aussi par l’importance politique d’institutions comme l’université islamique d’Al-Azhar. L’une des premières grandes censures dans l’histoire de l’Egypte moderne avait frappé, en 1926, De la poésie anté-islamique de Taha Hussein, et Al-Azhar avait joué un rôle central dans l’interdiction de cet ouvrage jugé peu respectueux de la «sacralité du Coran».

Depuis qu’elle a été créée en 1961, l’Académie des recherches islamiques («Majmaâ al Bouhouth al islamiya» ) fait office de «cellule de censure d’Al-Azhar». C’est sur la base d’un de ses «mémoires» que le Parlement a pris, en février 1979, la décision de proscrire l’œuvre d’Ibn Arabi. Plus récemment, en 2004, elle devait s’illustrer par l’interdiction du roman de Nawel Al-Saadawi «La chute de l’imam», considéré comme «contraire aux constantes de l’islam».


Yassin Temlali
(14/01/2009)


mots-clés: