Désirs de dire, désirs d'écrire | Emmanuel Vigier
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Emmanuel Vigier   
Désirs de dire, désirs d'écrire | Emmanuel VigierUn soir de discussions à Marseille. L'institut culturel italien est un bâtiment sans grand charme dans un quartier du centre ville. A l'entrée de la salle de conférences, une exposition est consacrée à Anna Magnani, ses visages dans le cinéma de Pasolini, de Rosselini. Autant d'images de la splendeur du cinéma italien, qui rassurent, réchauffent, en des temps incertains. La dernière parution de La pensée de Midi n'a rien de rassurant, elle. Réalisée dans le cadre de l'année du dialogue interculturel, son titre est sans équivoque: "Désirs de guerre, espoirs de paix." Thierry Fabre, son rédacteur en chef, le reconnaît: "C'était un peu osé de donner ce titre: "Désirs de guerre"..." Une audace qui s'inscrit dans le réel. La revue débute par un entretien particulièrement éclairant avec Stéphane Audoin Rouzeau, un des rares spécialistes de l'anthropologie de la guerre. "Le goût de la guerre, je l'observe tous les jours dans notre société, moins d'ailleurs dans différentes formes de violences condamnées et condamnables que dans des activités parfaitement licites, et même valorisées et valorisantes, au sein de l'espace social."

L'ennemi public
L'Italie d'aujourd'hui est un terrain exemplaire, où s'exprime, au quotidien, une violence, qui n'est pas toujours symbolique, à l'égard de l'étranger. Deux intellectuels italiens sont venus en témoigner, Amara Lakhous et Biancamaria Bruno. Anthropologue, romancier, Amara Lakhous est l'auteur de "Affrontement de civilisation dans un ascenseur à Piazza Vittorio" (1). Berbère d'origine algérienne, né à Alger, francophone, citoyen italien, Amara observe et décrypte avec une extrême attention cette "société d'émigration qui a du mal à se penser comme une société d'immigration." Récemment, dans plusieurs journaux ( Al-Hayat, L'Unita ), il est revenu sur l'islamophobie, qui a gagné la société italienne.

Désirs de dire, désirs d'écrire | Emmanuel Vigier
Cisjordanie, Printemps 2007 - © Eric Devillers


Que veut dire le succès des ouvrages d'Oriana Fallaci, pamphlets haineux contre le monde musulman? "C'est un symptôme. Elle reprend des préjugés populaires, leur donne une noblesse." Un livre qui fait traumatisme. Nathalie Galesne en cite de larges extraits dans un article de la revue consacré aux attaques faites à l'Islam en Italie.(2)
Désirs de dire, désirs d'écrire | Emmanuel Vigier
Marseille, La Pointe Rouge, avril 2008 - © Eric Devillers
"Il y a désormais en Italie, explique Amara Lakhous, une mode de l'ennemi public, une mode qui a sa généalogie. Hier, c'était le "marrochino", au lendemain de la seconde guerre (3). Puis, l'albanais, dans les années 90, après la chute du mur. Le musulman, après le 11 septembre. Bientôt remplacé par le rom, en 2007-2008..." La communauté rom est la cible de nombreuses attaques, depuis la mort d'une femme agressée prés d'un campement à Rome, en octobre 2007. ("Ils voudraient nous chasser tous", Le Monde , 1er juin 2008). Le recensement des roms, décidé pendant l'été par le gouvernement Berlusconi, a provoqué un tollé en Europe.

Réfléchir, construire
Désirs de dire, désirs d'écrire | Emmanuel Vigier
Arles, août 2008 - © Eric Devillers
Biancamaria Bruno, directrice de la revue "Lettera Internazionale" ne décolère pas. Elle s'inquiète de la xénophobie qui a désormais envahi tout le paysage politique et qui ne caractérise plus seulement les partis du Nord de l'Italie, comme la Ligue du Nord. (4) Elle s'inquiète de la faiblesse des réponses à la xénophobie. "Où sont les intellectuels en Italie? Qui répond aux provocations racistes du ministre Roberto Calderoli? Où sont-ils? Ils sont à la télévision, ils "font" spectacle! "

La société italienne n'est malheureusement pas la seule, en Europe, dans laquelle la violence des discours s'est banalisée. Daniel Lindenberg, écrivain, historien, s'en est fait l'écho dans un livre publié en 2002, "Le Rappel à l'ordre: enquête sur les nouveaux réactionnaires." Cet essai avait alors fait grand bruit. 6 ans plus tard, Daniel Lindenberg n'a pas changé d'avis. Dans son article publié dans la Pensée de Midi, "Rappel à l'ordre, suite et pas fin", il prolonge son analyse, affine son regard sur l'évolution des idées, sur un néo-conservatisme qui s'enracine en France. En 2002, le 21 avril avait vu le parti d'extrême droite, le Front National, arriver au second tour. En 2008, Nicolas Sarkosy est "l'omniprésident". "La grande différence entre la situation de 2002 et celle d'aujourd'hui, c'est que les "nouveaux réactionnaires" ne sont plus des éclaireurs, mais l'état-major intellectuel du nouveau pouvoir." Daniel Lindenberg pose la question: "Nous avons désormais un ministère de l'Immigration, en France. Qu'aurait fait le Front National?" L'écrivain s'apprête à publier un nouvel ouvrage, dans lequel il s'attardera sur ce qu'il appelle "le pari des Lumières perdu"...

Le dernier numéro de la Pensée de Midi ne donne pas de leçons, ni de recettes. Il permet de réfléchir, de construire. Dans un article sur une Communauté Méditerranéenne, Thierry Fabre dessine un espoir possible.

www.lapenseedemidi.org
http://dlindenberg.blogspot.com/
http://www.letterainternazionale.it/


(1) Plusieurs articles d'Amara Lakhous sur le site babelmed.net
(2) "Islam en Italie: cris de guerre médiatiques et roulements de tambours politiques", p.67, La revue de Midi , n°26 et sur le site de Babelmed
(3) Les troupes militaires françaises, composées de nombreux soldats originaires d'Afrique du Nord s'étaient rendus coupables de violences sur les populations civiles italiennes dans les environs de La Ciociara , en 1944.
(4) France Inter,"Là-bas si j'y suis": "L'Italie, le laboratoire du pire"; www.la-bas.org ; www.radiofrance.fr/franceinter/em/labassijyssuis

Emmanuel Vigier
(10/12/2008)


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