Les Pays-Bas face à l'islamophobie: un pays en pleine confusion | Samar Haddad
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Samar Haddad   
Les attentats du 11 septembre, et la "guerre contre le terrorisme" qui a suivi, ont marqué le début d'un nouvel ordre mondial, avec ses nouvelles peurs et ses nouveaux ennemis: les organisations et les Etats terroristes qui menacent nos démocraties occidentales.

Les Pays-Bas face à l'islamophobie: un pays en pleine confusion | Samar Haddad
Pim Fortuyn
Dans les années 1990, personne n'aurait prédit que la posture sobre des Néerlandais se muerait bientôt en un comportement proche de l'hystérie. Personne ne s'expliquait l'ascension soudaine d'une nouvelle étoile politique semblant surgir de nulle part: Pim Fortuyn, professeur d'université et ancien éditorialiste. Les journaux ne se lassaient pas de tenter d'analyser le succès fulgurant de ce dandy homosexuel aux opinions bien prononcées, ce rebelle qui fustigeait l'état déplorable des systèmes éducatif et sanitaire néerlandais après huit années de coalition socialo-libérale. L'opinion publique était choquée par ses remarques sur le manque de participation des immigrés à la vie publique, leur tendance à s'isoler dans leurs quartiers et à s'accrocher à leur religion et à leur culture d'origine. Qualifiant l'islam de "culture attardée", il avait outragé les musulmans des Pays-Bas, qui étaient près de 900.000 à l'époque. Il voulait fermer les frontières aux musulmans et abolir la loi interdisant toute discrimination sur des bases religieuse, politique ou de préférence sexuelle.

En mars 2002, son parti a remporté la majorité aux élections à Rotterdam, faisant basculer à droite ce bastion socialiste. Une surprise décrite comme un séisme politique.

L'establishment rejetait les thèses de Pim Fortuyn sur l'islam et les étrangers. Il s'étonnait de sa popularité. Il l'interprétait avant tout comme le signe qu'une partie de la population taisait ses opinions sur l'immigration, de peur d'être taxée de racisme.

Dans le même temps, les tensions entre musulmans et non-musulmans grandissaient. De plus en plus de voix se levaient pour reprocher aux musulmans leur absence de participation dans la société. Les principaux leaders d'opinion soulignaient la nécessité d'une intégration et quelques hommes politiques ont commencé à reprendre certains des thèmes de Pim Fortuyn dans l'espoir de séduire des électeurs potentiels.

Pim Fortuyn n'a pas été le premier à souligner les effets pervers de la ségrégation. Dès le début des années 1990, le libéral Frits Bolkenstein a mis en garde contre ces dangers. Et en 2000, un membre du Parti travailliste, Paul Scheffer, a publié un essai intitulé "Le désastre multiculturel". Leurs idées ont été accueillies favorablement par une minorité silencieuse. Mais Pim Fortuyn a défendu ses thèses au moment où elles étaient le plus susceptibles de trouver un écho dans la population. En outre, il avait dans une certaine mesure raison en ce qui concerne la ségrégation entre groupes ethniques. Ce phénomène, qui ne cesse de s'accentuer depuis les années 1980, est flagrant dans les grandes villes: les immigrés vivent dans leurs quartiers, ils ont leurs magasins, leurs mosquées, leurs écoles. Fortuyn a mis en garde contre les effets de cette intégration manquée, s'appuyant sur les taux de chômage et de criminalité élevés au sein des populations immigrées.

Affirmant que les Pays-Bas ne pouvaient plus accueillir tous les nouveaux venus, il a prôné des règles plus strictes pour les immigrés économiques et les demandeurs d'asile.

L'establishment a accusé Fortuyn de racisme et de xénophobie, lui reprochant de monter des populations les unes contre les autres. Dans le même temps, il copiait ses thèses politiques, les exprimant simplement en des termes plus édulcorés, plus raisonnables. Dans le même temps encore, le Hollandais moyen interprétait de travers les thèses de Fortuyn; il les déformait afin de justifier des idées racistes.

En mai 2002, Pim Fortuyn a été tué en plein jour à Hilversum. Beaucoup de Néerlandais s'attendaient à ce que le tueur soit un musulman, et beaucoup de musulmans redoutaient que ce soit le cas. En réalité, il s'agissait d'un activiste végétalien néerlandais.

Le meurtre a provoqué une émeute. La télévision a diffusé encore et encore des images de gens choqués, en pleurs et en colère. Porté par cette vague d’émotion, le parti de Pim Fortuyn a raflé 26 des 150 sièges parlementaires lors des législatives suivantes.

Tandis que nous nous habituions aux discussions sur l'intégration manquée et le caractère "arriéré" de l'islam, un autre événement a introduit le terrorisme sur le sol hollandais.

En 2004, un jeune Marocain converti à l'islam radical a tiré sur Theo van Gogh. Tandis que le réalisateur se vidait de son sang, Mohammed Bouyeri lui a coupé la gorge et ouvert le ventre avec un grand couteau. Il a ensuite laissé sur le cadavre une note destinée à Ayaan Hirsi Ali, une députée très critique du fondamentalisme musulman.

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Theo van Gogh
C'est cette femme qui est à l'origine du film "Soumission" réalisé par Theo van Gogh. On y voit un corps féminin nu recouvert de sourates du Coran. Le personnage énumère toutes les injustices qui lui ont été infligées au nom de la religion.

La note menaçait Ayaan Hirsi Ali de la même mort que Theo van Gogh si elle ne cessait d'insulter l'islam. Ce jour-là, les Pays-Bas ont perdu leur innocence sur la société multiculturelle.

Cela a sonné le début de l'islam radical sur le sol hollandais, mais aussi des opinions et des actions radicales venant des différents côtés. Dans les jours qui ont suivi la mort de Theo van Gogh, des jeunes gens d'extrême droite ont mis le feu à des mosquées et à des écoles musulmanes. Les imams des Pays-Bas ont eu beau condamné le meurtre, une rude confrontation avait commencé.

La radicalisation islamique est soudain devenue l'un des sujets phares des médias. Hommes politiques et éditorialistes ont redoublé de zèle pour souligner la nécessité de combattre l'islam radical et le terrorisme. Jusqu'alors tolérante et optimiste, l'opinion a commencé à pointer du doigt les musulmans, exigeant d'eux qu'ils choisissent leur camp. Voulaient-ils être néerlandais? Quels efforts étaient-ils prêts à faire pour cela? Comment allaient-ils prouver qu'ils n'étaient pas radicaux? Et qu'est-ce qui se disait dans leurs mosquées?

Le fossé entre musulmans et non-musulmans s'est creusé. Des sondages ont montré qu'il y avait peu de contacts entre groupes ethniques, et d'ailleurs peu d'intérêt pour cela. Un nombre croissant de gens disaient avoir peur de l'islam.

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Geert Wilders
Pim Fortuyn avait tracé la voie d'un nouveau nationalisme de droite défendant son héritage judéo-chrétien et humaniste. Geert Wilders, un transfuge du Parti libéral, a formé son propre parti qui a remporté neuf sièges au Parlement en 2006. Son fond de commerce: la critique de l'islam. Il évoque un "tsunami de musulmans" qu'il faut endiguer en fermant les frontières. Il souhaite que les étrangers condamnés pour des crimes soient expulsés des Pays-Bas. Il veut que les musulmans brûlent certaines parties du Coran. Il est d'ailleurs devenu célèbre à travers le monde lorsqu'il a réalisé son film "Fitna": une série de citations du Coran justifiant la violence sont illustrées par des images où des terroristes islamistes s'en prennent aux démocraties occidentales.

Parallèlement, Pim Fortuyn a favorisé le sentiment d'exclusion ressenti par certains jeunes musulmans. Autrefois musulmans par circonstances plus que par conviction, ils sont devenus de plus en plus nombreux à apprendre l'arabe et à étudier le Coran. Tenus à l'écart par les non-musulmans, ils ont trouvé refuge dans leur héritage religieux. Ils adoptaient par là une position claire: "Je suis musulman et fier de l'être. Acceptez-le".

Désireux de s'intégrer, les musulmans refusent cependant d'être assimilés. Les femmes qui portent le foulard islamique sont visiblement de plus en plus nombreuses. Dans les grandes villes, certaines portent même le niqab, qui cache le visage, bien que cela reste une exception. Dans une certaine mesure, les musulmans se sont repliés sur leur propre culture. Les appels insistants à l'intégration ont donc eu un effet exactement inverse de celui recherché.

Aujourd'hui, pas un jour ne passe sans que les médias ne traitent d'intégration. Les critères pour octroyer l'asile politique ont été durcis. Les mouvements politiques modérés ont copié certains points qu'ils décriaient si violemment il y a encore quelques années.

Les Pays-Bas se sont radicalisés. D'un côté, les Hollandais "de souche" tentent de défendre leur style de vie et ce qu'ils considèrent être leur liberté religieuse. De l'autre, les musulmans tentent de défendre leur droit à être musulmans, ne trouvant aucun autre moyen que le repli communautaire pour exprimer cette revendication.

Quatre Néerlandais sur dix disent avoir une mauvaise opinion des musulmans. Toutefois, un récent sondage semble indiquer que cette tendance est en train de s'inverser. Cette lueur d'espoir ne subsistera que si les habitants des Pays-Bas se posent sincèrement cette question: "Comment voulons-nous vivre ensemble?" S'ils l'éludent, elle s'éteindra.
Samar Haddad
(23/10/2008)


(*) Cet article fait partie d’une série d’enquêtes journalistiques sur les phénomènes de radicalisation en Europe et en Méditerranée. Il a été rédigé dans le cadre du projet DARMED , réalisé par le Cospe et soutenu par l’ UE .

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                     "Preventing Violent Radicalisation 2007"

            "Avec le soutien financier du Programme Preventing Violent Radicalisation
           Commission Européenne - DG Justice, Liberté et Sécurité"



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