Création contemporaine: des lueurs d’espoir | Odile Chenal
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Odile Chenal   
Création contemporaine: des lueurs d’espoir | Odile Chenal
Odile Chenal
Les fossés semblent se creuser, les changements sont ténus : c’est dans un contexte politique que l’on pourrait qualifier de « chargé » que se pratique la coopération culturelle transméditerranéenne.

Les discours des grands acteurs internationaux se construisent sur les termes d’opposition et de conflit plus qu’ils ne les dépassent. La ligne de fracture qui part d’Israël et de Palestine continue à diviser le monde selon des tracés politiques qui n’ont parfois qu’un rapport abstrait avec la situation réelle des populations locales. Les régimes autoritaires des pays du Maghreb et du Moyen-Orient n’offrent ici et là que de timides signes d’ouverture, tandis que les divisions politico-religieuses se renforcent à l’intérieur des sociétés elles-mêmes.
Le contexte politique général semble devoir maintenir une grande partie des échanges culturels entre l’Europe et les régions de la Méditerranée méridionale et orientale au niveau de rituels et d’événements sans retombées en profondeur.

Pourtant, si l’on y regarde de plus près et que l’on s’intéresse au champ particulier de la création contemporaine, on observe depuis quelques années déjà des mouvements, des effervescences, des passages : des lueurs d’espoir, « bright spots », pour reprendre la belle expression de Laila Hourani.

Qu’est ce qui bouge?
- Tout d‘abord, les opérateurs culturels et les artistes d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. À l’initiative d’artistes et d’entrepreneurs culturels (qui sont souvent les deux à la fois !), les espaces artistiques indépendants se sont multipliés en quelques années, de même que les plateformes professionnelles et les réseaux culturels régionaux. Les acteurs artistiques de la région participent de façon beaucoup plus fréquente aux événements artistiques internationaux, et leurs homologues européens se tournent vers eux avec un intérêt croissant.

Pour ceux qui doivent chaque jour surmonter tant d’obstacles, affronter les bureaucraties, pour ceux qui prennent des risques politiques, et parfois même physiques, les choses ne semble sans doute pas rapide. Mais le travail des entrepreneurs artistiques, de ceux qui voyages inlassablement autour et de part et d’autre de la Méditerranée, porte ses fruits.
Souvent, d’ailleurs, avec le soutien de collègues, réseaux et financeurs européens et internationaux.

- Car il est clair que, depuis quelques années, l’intérêt des opérateurs culturels européens, privés et publics, pour la scène artistique des pays arabes et de Turquie a connu une progression sensible.
En toile de fond de cette ouverture, l’intérêt pour l’art n’est sûrement pas seul à l’œuvre. Conséquences du 11 septembre, terrorisme international, tensions sociales en Europe autour des communautés immigrées, mais aussi solidarités et approches en termes de développement se mêlent à un certain « post-orientalisme » et à la recherche de nouveaux souffles artistiques. On peut s’interroger sur cet « intérêt » mais, quelles qu’en soient les raisons, il suscite des échanges, libère quelques ressources et ouvre des espaces de (re)connaissance mutuelle. Les partenaires européens arrivent, certes, avec leurs agendas, leurs programmes, leur volonté de faire du « dialogue interculturel », leur connaissance souvent insuffisante du terrain, mais enfin, ils viennent.

- Le Partenariat euroméditerranéen – et notamment son troisième volet, le volet culturel et humain – a peu d’impact sur le domaine de la création contemporaine. La plupart des critiques qui lui sont adressées sont justifiées : orientation surtout bilatérale, manque d’adaptation aux besoins des acteurs de la société civile, priorité donnée au patrimoine par rapport à la création…. Mais le cadre est là et - même s’il reste un outil institutionnel pour acteurs institutionnels - il peut et doit être débattu, investi et utilisé autant que faire se peut ; non sans un certain succès, comme le montrent certaines retombées positives de ses programmes concernant les jeunes par exemple.
La Fondation Anna Lind pour le Dialogues des Peuples et des Cultures illustre bien, elle aussi, cette situation. Inscrite dans ses logiques institutionnelles et intergouvernementales, cette Fondation cherche toujours ses marques, et les acteurs culturels de la coopération transméditerranéenne n’ont pas encore senti les effets de son existence. Et pourtant, certains des réseaux qui y sont associés, certains des projets qui y sont soutenus offrent autant de petites ouvertures à investir et à élargir. Travail de longue haleine mais responsabilité - aussi - des acteurs civils.

Quelles pistes de travail pour les partenaires européens?
Le Groupe de réflexion de la Fondation européenne de la Culture a souhaité discuter, de manière ouverte, du contexte de la création artistique contemporaine. Au cours des débats, de nombreuses pistes de travail ont été tracées. Je souhaite revenir ici sur trois d’entre elles.

- Nouvelles géographies
Il faut traverser la Méditerranée dans tous les sens. Le flux des échanges reste encore largement dominé par les tracés coloniaux, les mouvements de migrations et les cadres définis par l’Union européenne. À ne pas s’aventurer hors de ces voies, on risque de rester figés dans les mêmes face-à-face, prisonniers de frontières mentales et politiques définies par des cartographies du passé, et de se priver de la créativité offerte par de nouveaux itinéraires.
Une large partie des Balkans est aussi méditerranéenne - on a tendance à l’oublier ! - et les artistes et acteurs culturels de cette région ont de multiples terrains de rencontres avec leurs homologues du Sud de la Méditerranée. Que ce soit le rôle de l’État, l’absence de cadre politique stable pour la Culture, la survie des organisations indépendantes, le difficile changement des institutions culturelles ou encore le grand écart entre public local et reconnaissance internationale, les domaines de reconnaissance mutuelle et les potentiels de synergies artistiques entre ces régions sont nombreux, et inexploités. Il faut les encourager et les faciliter !
Par ailleurs, la coopération culturelle de part et d’autre de la Méditerranée n’est pas l’affaire des seuls riverains : les participants aux débats ont souvent exprimé un vif intérêt pour le développement d’échanges, d’expériences et de projets artistiques avec leurs partenaires de toute l’Europe centrale et orientale.
Enfin, toujours dans la géographie des échanges, il est grand temps de stimuler davantage la mobilité du Nord vers le Sud de la Méditerranée (cf. projet de placement transméditerranéen par exemple) ou celle, souvent si difficile, entre les pays du Maghreb et du Moyen-Orient eux-mêmes.

- Capacity building
La formule - l’équivalent français n’a pas le même impact - semble magique. De fait, chacun y met son propre contenu qui concerne généralement le développement de la capacité ….des autres !
Pourtant, la coopération est un travail à double sens : elle ne peut se pratiquer sans développer de part et d’autre la compétence interculturelle des porteurs de projets, et aussi celle des producteurs, critiques d’art et, bien sûr, des financeurs. Les échanges se font dans un contexte d’inégalités politiques et économiques, et cet apprentissage mutuel ne sera efficace que si l’on prend en compte les contextes respectifs, si les différences, y compris esthétiques, font l’objet de débats et de négociations.

Le développement des capacités passe par des formations au sens traditionnel du terme. Il passe aussi par l’apprentissage informel. Temps de préparation ou d’évaluation mutuelle des projets, espaces non institutionnels de débat, rencontres entre artistes, critiques d’art, acteurs publics ou privés de la coopération transméditerranéenne : les financeurs doivent soutenir ces moments et ces espaces d’apprentissage interculturel. Ici, le foisonnement des initiatives ne doit pas faire peur, au contraire ! Il est bon que les échanges se multiplient, quand bien même cela générerait une certaine confusion dans un premier temps. Deux conditions toutefois : que ces rencontres s’ouvrent continuellement à de nouvelles voix, au-delà de celle des « gate keepers », et que l’on recherche, au préalable, les conditions d’un débat véritablement ouvert.

- Politiques culturelles
Dans le dialogue transméditerranéen, la politique culturelle constitue un tabou. On ne l’évoque pas, ou peu, comme si cela n’avait guère de sens dans le contexte politique actuel, comme si l’on n’osait pas. On ne sait pas grand-chose des politiques culturelles des pays arabes ; mais elles existent, même avec leurs insuffisances. Il faudrait commencer par soutenir les études sur ces politiques et aussi sur les politiques culturelles locales, souvent plus accessibles. Ainsi, d’ailleurs, que les études sur la situation générale de la création et de la diffusion culturelle : que sait-on d’un marché de l’art contemporain en évolution rapide ou des industries culturelles émergentes? Que sait-on de l’impact des festivals, et de leurs publics?
On sait combien il est difficile d’obtenir des données, quand celles-ci existent. Mais l’exemple d’autres régions d’Europe le montre : c’est lorsqu’ils pourront avoir quelques clés en mains que les acteurs culturels pourront commencer à initier, débattre, influencer les politiques culturelles à différents niveaux. Il y a là une nécessité d’investissement à long terme : financement et publication des recherches, formation de jeunes chercheurs, création de modules universitaires… Un investissement pour lequel l‘Union européenne, les fondations arabes et européennes, y compris la Fondation Anna Lindh, pourraient donner un bel exemple de partenariat public/privé.

Ce ne sont là que quelques pistes de travail. Nos débats en ont suggéré de nombreuses autres, et bien d’autres encore existent dans ce champ culturel en mouvement. Dans son remarquable ouvrage Considérations sur le malheur arabe *, Samir Kassir concluait un tableau plutôt sombre de la situation du monde arabe par quelques perspectives encourageantes, notamment au moyen de la coopération culturelle: «À la dynamisation de la circulation des idées et des biens culturels dans le monde arabe, malgré la persistance de considérables entraves, s’ajoutent les effets d’un phénomène pratiquement concomitant : un début d’intégration du champ culturel arabe dans la mosaïque mondiale».

Poursuivre et intensifier l’intégration, c’est la responsabilité, et l’intérêt, de tous les acteurs de la mosaïque!

Odile Chenal
(23/05/2008)

(*) Samir Kassir, Considérations sur le malheur arabe , Actes Sud, 2004

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