A-t-on vraiment besoin d’un réseau culturel euromed? | Giovanna Tanzarella, euromed, Femec, DBM, Union pour la Méditerranée, Forum de Bari
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Giovanna Tanzarella   
A-t-on vraiment besoin d’un réseau culturel euromed? | Giovanna Tanzarella, euromed, Femec, DBM, Union pour la Méditerranée, Forum de BariCe court papier est né d'une question : est-ce que la rencontre de Bari peut être l'occasion de relancer ou refonder un réseau d'acteurs du secteur culturel indépendant dans l'espace euromed ? Beaucoup de perplexité entoure cette idée et à Bari on devrait pouvoir vérifier la faisabilité d'une telle refondation. Pour cela, il me semble qu'il faut comprendre si cela correspond à un désir / besoin partagé et pourquoi ça n'a pas marché jusque là.

Ce papier est donc une contribution à la discussion et comme cette réflexion est portée autant par mes doutes que par mon optimisme, elle se veut modeste et elle est prête à être mise en mille morceaux.
C'est ce qu'on appelle un texte-martyre.

Quelle est la situation du secteur culturel * dans l'espace euromed?
Ayant pu lire les contributions préparée pour le Forum de Bari, je pense qu'il faut s'y référer pour dresser le tableau de la situation. Mes collègues ont dessiné un ensemble méditerranéen riche de ferments, de nouveautés, de fragilités, de problèmes. Mais elles ont également indiqué de nombreuses pistes de travail.

On peut, comme toujours, mettre en avant surtout les potentialités ou alors souligner d'avantage les difficultés et les reculs.

De mon point d'observation, ce qui me frappe le plus est :
•L'effervescence, la vitalité du secteur culturel dans des pays de la rive sud et en particulier au Moyen Orient et en Turquie. Et au passage, un souci de structuration de portions de ce secteur.
•Une montée du sentiment de responsabilité politique et sociale de la part des acteurs culturels dans tous les pays du bassin, au nord comme au sud.
•Un recul de l'idée de Méditerranée (assimilée parfois à ses dérivés dégradés : euromed, voisinage). Comme si on avait aujourd'hui suffisamment à faire chacun chez soi, pour se donner le temps ou le luxe de poser les questions en termes "méditerranéens". Comme si "Méditerranée" était redevenu un objet de méfiance, comme si à l'instar d'une poupée russe si on y regarde de plus près on trouve au fond d'autres notions que l'on voudrait faire passer, faire avaler (l'échange nord sud sur base sécuritaire, l'imposition de priorités, la normalisation des relations avec Israël, mais aussi la menace migratoire, la perte des valeurs européennes dans un vaste ensemble sans repères, ou pire, au contact avec l'islam, la menace sur la liberté d'expression ou sur la laïcité, etc.). En ce sens, l'opération sarkosienne "Union pour la Méditerranée" (avec tous les non-dits qu'elle contient) a fourni de forts arguments à cette nouvelle méfiance.
•L'absence, encore et toujours, d'une politique sérieuse, courageuse, effective à l'égard du "secteur culturel" méditerranéen de la part des pays du partenariat euromed et de l'Union européenne en particulier. Ce qui veut dire l'absence, encore et toujours, de moyens et outils en soutien des professionnels de la culture. La Fondation Anna Lindh étant à mes yeux, dans le moyen terme, une institution non-pertinente. Malheureusement.

Un réseau culturel euromed: pourquoi?
On peut penser que les raisons qui ont poussé différents acteurs des sociétés civiles de nos pays à s'organiser et à se fédérer sont valables aussi pour les acteurs du monde de la culture. Ces derniers sont certes peu enclins au militantisme et à l'action collective ; ils sont également très dispersés et très divers. Il reste cependant que tout le monde ressent le besoin de lieux de débat, de partage de l'information et de mise en commun des problèmes. Et surtout l'expérience montre que si les acteurs culturels ne portent pas la voix du secteur culturel, personne ne s'en chargera à leur place. Si jusqu'à présent le monde de la culture n'a pas réussi à peser dans l'espace euro-méditerranéen c'est aussi de notre responsabilité.

Un réseau culturel euromed: pour qui?
Aujourd'hui l'Europe et les pays du partenariat euromed procèdent à une révision de leur politique à l'égard de la Méditerranée et ont conscience qu'une place doit être faite aux expressions des sociétés civiles. Ils ont besoin d'interlocuteurs. Le secteur culturel n'a pas encore réussi à se doter d'un instrument crédible de plaidoyer auprès des institutions.
Même au sein de l'instance reconnue des sociétés civiles euromed qu'est la Plate-forme euromed des ONG, la place et la voix des artistes, des intellectuels, des écrivains, des "cultureux" est très faible.

Mais c'est surtout pour nous-mêmes, pour notre travail, pour le rôle que nous jouons dans nos sociétés, que nous avons besoin de nous rencontrer, de discuter, de concevoir, de penser ensemble. Et de nous faire entendre.

Un réseau culturel euromed: comment ?
La première question à se poser est : un réseau ou des réseaux ?
Je crois qu'il serait illusoire et sans doute erroné de prétendre réunir toute la diversité du secteur de la culture sous une seule et unique bannière.

Il me semble que nous devrions favoriser une dynamique qui permette l'émergence de regroupements / réseaux / groupes par affinité ou thématique (les professionnels de la danse ont donné l'exemple à travers le DBM, ou les journalistes avec Babelmed). On peut imaginer des réseaux de traducteurs, de chercheurs, d'éditeurs, de revues, de lieux de création, de lieux de formation, … à partir de petits noyaux déjà existants. Aider cette dynamique est essentiel.

Parallèlement, un lieux fédérateur ou ayant vocation à le devenir pourrait être développé à partir du Femec. Un lieu qui réunirait des expressions significatives ou représentatives des différents secteurs culturels sans la prétention de tout représenter et avec une forte volonté de transversalité. Un Femec renouvelé qui pourrait porter une voix forte sur des questions générale qui concernent tout le monde.

La deuxième question porte sur le bilan de ce qui a été tenté ces dernières années. Pourquoi ça n'a pas marché ?

C'est au cours de l'atelier culturel du Forum civil euromed de Marseille en 2000 qu'a été lancée l'idée d'un regroupement du secteur culturel actif dans l'échange avec la Méditerranée. C'était le Femec dont la vie a été ponctuée par de nombreuses péripéties, vicissitudes et tensions et cependant si on relit la déclaration de Marseille, son acte fondateur est encore d'actualité. Que s'est-il passé ?

Il me semble que l'une des erreurs commises a été de considérer qu'on pouvait donner pérennité à une dynamique portée presque exclusivement par des personnes (artistes, intellectuels, professeurs). En effet, l'engagement des acteurs du secteur culturel et artistique est très marqué par des motivations individuelles, directement liées au travail de chacun dans son domaine professionnel. L'action collective avec ses contraintes et ses compromis n'est pas leur "tasse de thé".
Si ce constat est correct, cela implique qu'une relance d'un réseau culturel fédérateur ne peut se fonder que sur des organisations ou associations ou réseaux. Plus précisément, la confiance et l'amitié, le partage d'objectifs communs, la recherche de finalités partagées sont évidemment indispensables et sont l'affaire des femmes et des hommes impliqués. Une certaine dose de désir doit sans aucun doute être là. Néanmoins, l'inscription dans la durée est garantie seulement par les organisations qui sont "derrière" les personnes.

Un autre élément est dans les attentes qui accompagnent la raison d'être d'un tel réseau. On ne peut pas lui demander de faire à la place de chacun (surtout lorsque "chacun" signifie une multitude d'intérêts, de domaines professionnels, de terrains d'action). On ne peut pas lui demander de répondre à toutes les lacunes, à tous les besoins, à toutes les fonctions. Par grand vent (et c'est le cas en Méditerranée) il faut souvent réduire un peu la voilure pour garder le cap et arriver au port. Des objectifs réalisables, une fonction précise, auraient permis d'éviter les frustrations.

Or le Femec a été pris constamment dans un grand écart entre des ambitions démesurées et la pauvreté des moyens (financiers et humains) et plus les forces étaient faibles, plus la fuite en avant était grande.

Tentative de définition simple d'un réseau culturel refondé.
Des discussions sans fin ont porté dans le passé sur le rôle du Femec que chacun voyait à l'aune de ses propres préoccupations. L'impossibilité de trouver un consensus là-dessus est d'ailleurs très probablement une des raisons principales de l'impasse.

A partir de cette expérience, il me semble qu'un réseau culturel euromed devrait :

•être une plate-forme de plaidoyer, un syndicat, et aider les acteurs du secteur culturel dans leur diversité à se faire entendre des pouvoirs publiques (États, Partenariat euromed, Commission européenne, villes et régions) pour aboutir à des décisions politiques en faveur de l'échange culturel, artistique, intellectuel, dans l'espace euro-méditerranéen,
•être l'instigateur de coopérations et le promoteur de partenariats,
•promouvoir des projets concrets mais seulement sur des sujets ou des problématiques transversales ; à savoir des projets "difficiles" parce que transversaux (et qu'aucune autre organisation ne pourrait porter à sa place),
•être enfin un lieu de diffusion de l'information des acteurs de terrain vers les institutions et vice versa.



Giovanna Tanzarella
(22/05/2008)
 

(*) Pour faire court, j'appellerai souvent dans ce texte "secteur culturel" le vaste domaine qui couvre à la fois les arts, le spectacle vivant, la créativité, la pensée, la réflexion critique, le monde de la recherche universitaire en particulier dans les sciences sociales et humaines, mais aussi l'information, le livre, la traduction, la formation. La définition de notre secteur de référence est une question intéressante en soi et controversée. Loin d'escamoter le débat, il s'agit de ma part d'une simple commodité d'écriture.