La matraque, le fouet et les télévisions satellitaires arabes | Daikha Dridi
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Daikha Dridi   
La matraque, le fouet et les télévisions satellitaires arabes | Daikha Dridi
Maroccan comedian Bziz
"Dieu soit loué! C'est la première fois que des ministres réunis dans un sommet de la Ligue arabe prennent une décision!"
, débitait il y a quelques jours au bord du fou rire le célèbre humoriste marocain Bziz face à son hôte hilare sur la chaîne Al Jazeera. La décision historique qu'évoque Bziz et qui a fait souffler une brise de bonne humeur sur les plateaux habituellement très sérieux d'Al Jazeera, est pourtant loin d'être une bonne nouvelle : une avalanche de nouvelles règles et régulations à suivre par les télévisions satellitaires arabes consignées dans une charte ratifiée très officiellement par 21 pays arabes. Il s'agit ni plus ni moins que de l'exercice d'un contrôle direct, gouvernemental, sur le contenu transmis par les chaînes satellitaires dans le monde arabe, euphémiquement décrit par les ministres arabes de l'Information comme une "charte d'organisation de la diffusion et la réception radiophonique et télévisée par satellite dans la région arabe".
Pour parler censure, les ministres des l'Information des 22 pays arabes s'étaient ainsi retrouvés pendant deux jours au Caire le 12 février dernier, au siège de la Ligue arabe, et ce, à l'initiative de l'Egypte et de l'Arabie Saoudite, autour d'une réunion durant laquelle a régné un esprit exceptionnellement consensuel, gâché seulement par la défection du Qatar.
En effet, seul le ministre de l'Information du pays d'Al Jazeera a refusé de signer la charte, arguant du fait que certains articles de la charte étaient en contradiction avec certaines lois qataries qui garantissent la liberté de presse et d'expression. Et c'est en effet une véritable chape de plomb qu'ont préparée les ministres de l'information arabe, avec à leur tête un ministre égyptien, Anes Al Faqi, très offensif et qui a immédiatement sommé ses collègues, à l'ouverture du sommet, de se montrer fermes "face aux changements dangereux que connaît l'information arabe" . Certaines chaînes satellitaires, dira Anes Al Faqi, "ont dévié de leur mission première. Des dépassements sont constamment enregistrés et exigent de nous une position ferme et responsable à l'effet d'y mettre fin" . Pour mettre fin donc à ces "dépassements" évoqués par le ministre égyptien, il faut "s'assurer que l'industrie de l'information dans notre monde arabe est capable de progresser, d'évoluer et de réaliser des économies équilibrées, tout en respectant les valeurs de la religion et les traditions de la société arabe" . Et si la charte commence par souligner l'importance de préserver "le respect du droit à l'expression libre qui constitue l'un des principaux piliers de l'information arabe" , elle ne manque pas de préciser qu'il faut dans le même temps "faire preuve de maturité et de responsabilité dans l'exercice de cette liberté" . Que stipule donc cette charte? Qu'il est "interdit d'inciter à la haine et à la discrimination religieuse, ethnique ou de sexe" , et appelle "au respect des valeurs de la religion et des traditions de la société arabe" . Le document met en garde contre toute diffusion de nature à porter "atteinte aux religions monothéistes, aux prophètes et aux différents symboles religieux".
Viennent ensuite les paragraphes qui suscitent le plus de craintes dans le monde des médias satellitaires et où les organismes de diffusion sont tenus "d'accomplir leur mission en toute objectivité et intégrité, à respecter la dignité des peuples et leur souveraineté nationale et à s'abstenir de porter atteinte à leurs dirigeants ou à leurs symboles nationaux ou religieux" . Le document souligne, par ailleurs, que seul l'Etat, abritant les chaînes radiophoniques et télévisuelles, est habilité à délivrer des autorisations d'exercer sur son territoire et qu'aucune chaîne satellitaire n'a le droit de transmission sans cette autorisation. Les chaînes satellitaires doivent par ailleurs, est-il encore stipulé, être soumises aux règles spécifiques que chaque Etat arabe jugerait bon de faire appliquer. Voilà donc de quoi rendre joyeuses des dizaines de chaînes de télévision satellitaires qui ont connu un succès sans précédent auprès des publics arabes sevrés par les télévisions arabes officielles et qui s'en sont détournés justement à la recherche d'informations plus crédibles mais aussi d'émissions de divertissements plus regardables que ce que leur offrent les indigestes programmes télé de leurs télévisions étatiques. Au moment où la diffusion satellitaire venait de commencer dans la région arabe, à savoir au début des années 90, les chaînes arabes satellitaires n'étaient que 13 et elles sont aujourd'hui plus de 400, raison pour laquelle elles sont qualifiées par le ministre de l'Information égyptien de "télé-bidonvilles"! Et alors que le succès de ces chaînes de télé et la désertion totale des écrans d'Etat auraient pu justement faire réfléchir et impulser des changements aux télévisions gouvernementales pour les rendre moins repoussantes, c'est au résultat contraire que sont arrivés les représentants de ces gouvernements : faire déserter les publics arabes de toutes les télévisions arabes.
En Egypte, paradis des télévisions satellitaires et qui va probablement devenir leur cimetière, la presse s'est montrée hostile à ce projet tout en demeurant précautionneuse et les débats ont été marqués par de la méfiance à l'égard des gouvernements mais aussi par de nombreux appels à la "moralisation" de l'espace cathodique arabe.
Al Jazeera elle, l'une des principales visées par cette charte de bonne conduite, a décidé d'en rire. Pour débattre de la charte, elle a rompu avec son style habituellement grave et a invité l'humoriste marocain Bziz, célèbre pour ses sarcasmes politiques et d'ailleurs interdit depuis plus de 20 ans d'antenne dans son pays. L'émission, désopilante, s'ouvre sur un Bziz ligoté et bâillonné par son hôte qui le menace d'un fouet et d'une matraque: "voilà ce qui t'attend si tu te permets de critiquer les dirigeants arabes". Enfin libéré par des malabars aux visages cagoulés qui débarquent subitement sur le plateau, Bziz demande en s'écriant: "Ce sont eux les ministres arabes de l'information?" Non, lui répond le journaliste d'Al Jazeera, "ce sont des gars du ministère de l'Intérieur, des spécialistes en torture" …. Tout un programme.

Daikha Dridi
(06/03/2008)


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