Dialogue interculturel: éviter les sables mouvants | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
"Fatigue. Stérilité. Usure. Simagrée. Complaisances et redondances. Tels sont les sentiments, de moins en moins tacites, qu'inspire désormais aux esprits tant soit peu exigeants ce dialogue des cultures aussi fastidieux que célébré, aussi prévisible qu'imprévoyant, devant le peu d'influence de nos liturgies semestrielles, parfois photogéniques, sur le cours des choses. Voilà l'état des lieux, du moins psychologique. Pas un champ de décombres, ce qui supposerait des constructions préalables. Plutôt des sables mouvants, d'où rien ne sort, où tout s'enlise."

(Régis Debray, Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations, CNRS Editions, Paris, 2007)

Dialogue interculturel: éviter les sables mouvants | Nathalie Galesne

En citant Régis Debray qui dénonçait récemment la stérilité des lithurgies sur le «dialogue culturel», véritables «sables mouvants où tout s’enlise», Giovanna Tanzarella coordinatrice du réseau Français de la Fondation Anna Lindh avait clairement donné le ton et les intentions de cette manifestation, invitant les participants à la modestie et la rigueur.

Ses mots étaient de bon augure puisque des échanges denses se sont déployés dans les différents ateliers et dans leurs coulisses, se détachant du langage convenu des institutions qui, avec le temps, a fini par en décourager plus d’un.

Néanmoins, la possibilité de travailler dans un cadre institutionnel clair, dont le principal destinataire était la Fondation Anna Lindh, a permis de canaliser une série de constats et de recommandations qui feront l’objet d’une publication. (Une synthèse des différents ateliers sera prochainement mise en ligne sur notre site).

Ces journées qui touchaient, dans une grande liberté de parole, à des enjeux aussi essentiels que la création, l’édition, l’information, l’éducation, la mobilité des individus, la circulation des idées et des productions culturelles dans l’espace euro-méditerranéen pouvaient paraître assez irréelles pour les membres d’autres réseaux invités à cette rencontre.

A titre d’exemple, le cas du réseau italien qui depuis l’existence de la Fondation Anna Lindh ne s’est réuni que deux fois sous la tutelle du ministère des Affaire étrangères en dit assez long sur le déséquilibre du fonctionnement des réseaux qui devraient être normalement les garants de la représentation de la société civile au sein de cet organisme. L’ambassadeur
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Lucio Guerrato, Giovanna Tanzarella et Claudine Dussolier
, directeur exécutif de la Fondation Anna Lindh a d’ailleurs souligné à plusieurs reprises le manque de dynamisme du réseau italien, essentiellement constitué, a-t-il dit, d’universités et d'institutions

Mais revenons à la rencontre. Que pouvait-on donc capter de façon transversale durant ces différents moments? Quels humeurs, désirs, critiques, propositions s’y sont-ils exprimés?

Tout d’abord un premier constat positif : les ingrédients avaient été réunis pour que puisse se réaliser le plaisir de se retrouver, d’échanger et de se connaître, plaisir resté relativement intact malgré les déceptions engendrées par les tribulations du partenariat euromed, et certains vices de forme de la Fondation Anna Lindh, institution intergouvernementale dotée de maigres moyens et faiblement représentative de l’expression des sociétés civiles, surtout au sud de la Méditerranée.

L’autre désir très fort qui s’est exprimé d’un atelier à l’autre, est cette volonté définitive de se débarrasser des vieux oripeaux d’un langage euromed désormais figé dans une rhétorique redondante aux accents incantatoires. L’inadéquation de la célébration du «dialogue» est d’autant plus criante qu’elle tend à effacer les décalages et déséquilibres qui existent entre les deux rives de la Méditerranée, surtout face aux violences et aux guerres qui ravagent depuis 1948 les pays arabes, nous a rappelé Thierry Fabre, écrivain et responsable du pôle Euromed à la MMSH d’Aix-en- Provence.
Ce dernier a également pointé la relation discordante qui existe, d’une rive à l’autre de la Méditerranée, à l’espace géographique (frontières, mobilité…) et aux temps (temps linéaire qui se compte en Europe, temps qui se rapporte à l’éternel dans les sociétés musulmanes). De nombreux participants, provenant essentiellement du Sud, ont insisté sur l’importance concrète de cette différence dans le montage et la réalisation des projets, en demandant une prise en compte de cette diversité.

La volonté de fuir la langue de bois s’est encore traduite tout au long des ateliers par la volonté de se doter d’un nouveau langage à la mesure de nouvelles dynamiques. Ceci a donné lieu à une forte intrusion de la fonction poétique dans les échanges, parfois cocasse, largement introduite par Marc Mercier de l’association «Instants vidéos numériques et poétiques» de Marseille.

Ainsi, il a été proposé de remplacer le terme de «dialogue culturel» par celui de «partage», de renverser «le dialogue des cultures» par «les cultures du dialogue», de penser les projets en termes d’horizon, de transformer les «réseaux» en «constellations», et surtout de s'inspirer des "congrès des baleines" en référence au rassemblement annuel des baleines qui se quittent une fois leur rencontre terminée et constatent que leur chant a changé en raison même de leur rencontre.. Abdelefatah Abousrour de l’association palestinienne Al Rowwad n’a pas hésité à citer les vers de Cyrano de Bergerac pour dénoncer les tentations de soumission et d’allégeance, tandis que la nécessité de réinsuffler la langue arabe, langue littéraire, langue de l’amour, au cœur des échanges culturels étaient évoquée par Sofiane Hadjadj, directeur des Editions Barzakh à Alger. Enfin comme la poésie n’évince pas la précision, Tahar Chikhaoui, théoricien du cinéma à l’Université de Tunis, a tenu à rappeler que «l’information» n’est pas «la communication», «le visuel» n’est pas «l’image», «la culture» n’est pas «la création». Une réflexion qui méritera d’être prolongée et approfondie.

Cette divagation poétique n’a pas toujours fait l’unanimité, quelques voix se sont élevées, comme celle de Leila Badis, chargée de mission pour les questions euroméditerranéennes au Relais Culture Europe, pour insister sur la nécessité de professionnaliser opérateurs culturels et artistes afin qu’ils puissent réaliser leurs projets en les faisant correspondre ou en les adaptant aux objectifs des appels à proposition de la Fondation Anna Lindh ou de la Commission européenne. «Attention au danger d’instrumentalisation des projets par les institutions», ont répliqué plusieurs participants.

Une autre préoccupation transversale aux ateliers s’est fait entendre. A l’heure de la globalisation et face à de nouveaux desseins géopolitiques, la Méditerranée est une réalité fluctuante. L’Union Méditerranéenne promue par le Président Sarkozy mais dont les contours demeurent pour le moins flous a généré de vives discussions sur les notions d’Euromed et de Méditerranée. La volonté de se repositionner face à ce nouveau scénario, et de repenser l’idée de Méditerranée s’est donc fait sentir de manière très sensible.

Toujours est-il que la Méditerranée est une zone d’intérêts économiques et géopolitiques avec des enjeux d’alliances politiques complexes, et la culture reste très marginale dans un tel contexte, a tenu à souligner Yassin Temlali, journaliste free-lance à Alger, correspondant du site «Babelmed.net» et du quotidien libanais «El Akhbar».

Malgré le tableau sombre d’une Méditerranée en souffrance auquel répond de plus en plus difficilement un Partenariat euroméditerranéen essoufflé et amoindri par la nouvelle politique de voisinage mise en place à Bruxelles et par des projets bilatéraux impulsés par la France, quelque chose a néanmoins changé dans la pratique des échanges dans l’espace culturel euro-méditerranéen. Les opérateurs culturels des deux rives de la Méditerranée ont mûri, ils ont appris à travailler ensemble, à se connaître, à lancer des initiatives et des créations auxquelles ils n’ont pas l’intention de renoncer.
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Ce désir du «faire ensemble» passe désormais par une relative autonomie vis-à-vis des institutions européennes dont on attendait beaucoup plus au début du partenariat euro-méditerranéen. De nombreuses critiques ont fusé tout au long des ateliers pour dénoncer la surdité de la Commission européenne et de la Fondation Anna Lindh peu sensibles dans leurs paramètres aux différences de fonctionnement entre les sociétés méditerranéennes et européennes. Mais comme l’a judicieusement souligné Anne-Marie Autissier, professeure à l’Université Paris 8 et directrice de la revue Culture Europe: «En démocratie, l’institutionnalité n’est jamais gagnée, jamais légitime à vie. N’importe quelle institution peut-être instaurée et défaite. Ministères et services publics ont le devoir de garantir les principes dont ils sont porteurs». Ceux de l’Europe viseront cette année à valoriser le dialogue interculturel.

Il faut souhaiter que cela se fasse en dehors des exercices rhétoriques dont les sociétés civiles ont fini avec le temps par se lasser. Et que ça se fasse en sachant penser l’Autre. Une des phrases conclusives de cette belle rencontre était prononcée par Tahar Chikhaoui, c’est sur cette note qu’il me plait finir ici: «Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je ne peux m’empêcher de dire : parce que c’était lui, parce que c’était moi». (Montaigne).

Nathalie Galesne
(14/12/2007)



* Par manque de moyens financiers, cette rencontre était francophone, ce qui explique que de nombreuses citations et références aient été empruntées à la langue française.

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