Le «dialogue des cultures» à l’heure des comptes géostratégiques | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
Pensée et pratiques des échanges culturels en Euro-Méditerrannée : l’intitulé du forum organisé à Marseille par la Fondation Seydoux, les 6, 7 et 8 décembre, pour le réseau français de la «Fondation Anna Lindh» (FAL) était très ambitieux. Plus qu’une occasion de prise de contacts entre associations, cette rencontre s’était donné pour objectif de «produire une réflexion critique» sur la coopération mise en place par la FAL/France avec ses différentes partenaires.
Le «dialogue des cultures» à l’heure des comptes géostratégiques | Yassin Temlali
Le Forum a regroupé, en plus de dizaines de militants associatifs et d’acteurs culturels, des responsables centraux de la Fondation comme son directeur exécutif, Lucio Guerrato, des «institutionnels» comme les représentants du ministère français des Affaires étrangères, ainsi que des pionniers de la réflexion sur l’idée méditerranéenne, à l’image de Thierry Fabre, rédacteur en chef de «La Pensée de Midi» (Aix-en-Provence), revue littéraire éditée par Actes Sud.

La rencontre, ouverte par la Déléguée générale de la Fondation Seydoux Giovanna Tanzarella devait donner aux travaux un contenu plus consistant que celui, pragmatique, de récits d’expériences de coopération entre Européens et «tiers méditerranéens». Thierry Fabre a évoqué, lors de cette conférence inaugurale, les enjeux généraux de l’échange culturel en Méditerranée, préférant au terme en vogue de «dialogue des cultures» celui de «cultures en partage». Ce dernier est, selon lui, plus approprié, en ce qu’il réfère aussi bien à l’existence de zones d’intersection entre les cultures méditerranéennes qu’à la réalité des frontières qui divisent la «mer commune» en plusieurs zones cloisonnées : frontières politiques de plus en plus étanches et, surtout, «frontières temporelles». L’époque des horreurs qu’a connues l’Europe dans la première moitié du 20e siècle s’est «déplacée» vers le Proche-Orient et le Nord de l’Afrique ; les temps de «l’idée de la Méditerranée» ne sont pas les mêmes selon qu’on est au Nord, au Sud ou à l’Est : la discordance est leur marque première. Le rédacteur en chef de «La Pensée de Midi» s’est également interrogé sur l’élément nouveau qu’introduirait dans la problématique des échanges inter-méditerrannéens l’«Union de la Méditerranéenne» proposée par Nicolas Sarkozy, projet dont on sait peu de chose sinon qu’il suscite la méfiance de puissances européennes comme l’Allemagne.

Le président de l’Institut pour la Méditerranée (Rome), Andrea Amato, a préféré, lui, axer sa réflexion, non sur le concept contesté de «dialogue des cultures» mais sur le rôle des sociétés civiles dans les échanges euro-méditerrannéens et sur les questions cruciales que soulèvent ces échanges : démocratisation des sociétés, lutte contre l’intégrisme et l’intolérance… Les autres intervenants ont centré leurs allocutions sur des aspects plus précis de la coopération en Euro-Méditerranée. Judith Kerner, auteure d’un livre intitulé «La coopération décentralisée», a ainsi abordé «l'échange entre territoires» et démontré l’importance qu’y jouent les collectivités locales, moins nanties financièrement que les institutions centrales de mais moins soumises qu’elles aux impératifs géopolitiques qui déterminent les politiques culturelles étatiques. Khadija El Bennaoui, coordinatrice des projets du Young Arab Theatre Fund (FAL, Belgique), a évoqué, quant à elle, la nécessité de lever les contraintes qui limitent le rôle des acteurs culturels dans les échanges euro-méditerrannéens. Ferdinand Richard, directeur d’Aide aux musiques innovatrices (Marseille), l’a relayée par un exposé circonstancié des problèmes de mobilité dont souffrent ces acteurs et qui donnent à la coopération entre les rives de la Méditerranée l’aspect d’un échange hautement inégal.

L’essentiel des travaux du Forum, sous cet éclairage initial, se sont déroulés en commissions. Ils ont permis de faire le bilan d’expériences aussi diverses que les «chantiers jeunes», les «résidences d’artistes» ou la «coopération entre maisons d’édition méditerranéennes». S’ils ont servi de tribune aux militants associatifs pris dans de grands soucis pratiques («bureaucratie» avec laquelle la FAL traite leurs demandes de subventions, problèmes de mobilité des artistes…), ils ne se sont pas bornés à consigner les aléas de l’échange culturel à l’ombre d’Etats omnipotents, dont les initiatives extérieures sont marquées du sceau d’une grande centralisation. Ils se sont également intéressés à des questions aussi générales que les «enjeux de la circulation de l’information en Méditerranée». Certains participants sont allés jusqu’à interroger l’idée même de l’«Euro-Méditerrannée» : quelles sont les limites géographiques de cet espace ? Existe-t-il réellement comme l’espace d’une coopération détachée des lourdes contingences de la géostratégie ? L’aveu de la difficulté de répondre à ces questions a été un rappel de ce qu’est la «Méditerranée réelle», si différente de la «Mer blanche» fantasmée et qui reste, en dépit des professions de foi des politiciens, une zone de conflits dont les enjeux impliquent d’autres puissances que celles européennes.

La plénière finale a rendu la richesse des discussions entreprises dans les ateliers mais a aussi démontré leur relative confusion, due à l’ambiguïté de la notion de «dialogue des cultures», fondatrice de l’action de cette «institution du partenariat culturel euro-méditerrannéen» qu’est la FAL. Cette notion n’apparaît-elle pas trop simplificatrice lorsqu'on l'examine à la lumière des acquis de la sociologie et de l’ethnologie ? Et peut-on parler de «dialogue» lorsque c’est le «Nord», l’Europe, qui «donne» et le «Sud», les pays «tiers-méditerrannéens», qui «reçoit» ? Et quel miracle faudra-t-il pour que les Etats, notamment ceux du Nord, cessent de faire de la coopération culturelle une simple «mesure d’accompagnement» de leurs projets géopolitiques en Méditerranée ?

Les interventions des représentants d’institutions comme le ministère français des Affaires étrangères ont tenté d’apaiser les craintes de l’assujettissement du «dialogue des cultures» aux intérêts économiques et stratégiques de l’Union européenne. Elles n’y ont pas toujours réussi. Par leur insistance même sur les «bilans positifs de la coopération euro-méditerrannéenne», elles ont démontré que celle-ci demeure une démarche quelque peu bureaucratique, à laquelle manque l’élan spontané vers l’autre, qu’évoquent pourtant régulièrement les discours des hommes politiques. Le cadre des échanges dans l’Euro-Méditerrannée reste trop étroit pour les grands rêves d’«harmonie méditerranéenne».

Les débats de la plénière autour des recommandations des commissions seront néanmoins d’une grande utilité pour la Fondation Anna Lindh. Ils lui permettront de situer ses faiblesses de son action et de corriger ses éventuels errements. En soulignant les ambiguïtés de la notion de «dialogue des cultures», ils ont rappelé que les «échanges culturels» doivent être menés par les acteurs eux-mêmes, en toute indépendance des stratégies de l’Europe en Méditerranée.

Yassin Temlali
(12/12/2007)

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