Memoires d’un Palestinien avant la Nakba | babelmed
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Memoires d’un Palestinien avant la Nakba | babelmedAsharq al Awsat a retrouvé l’agenda d’un citoyen palestinien remontant à la deuxième Guerre Mondiale. Ce qui est sans doute plus important que les préoccupations de cet homme, c’est le contenu imprimé sur cet agenda, l’impressionnante part de propagande probritannique qu’il comporte et qui vise à soutenir la politique de l’Empire dans le monde arabe.
Comment pensait un arabe palestinien en 1940 et dans quelles conditions pouvait-il vivre? Qu’est-ce qui lui importait le plus, après l’accalmie relative qui a succédé aux nombreuses révoltes palestiniennes des décennies précédant la guerre?

L’agenda tenu par un palestinien de la famille Qa’war pourrait présenter un éclairage sur ces préoccupations dans ces années d’attente de ce qui allait advenir.
Il convient d’abord de remarquer que le propriétaire de cet agenda se meut dans un espace qui, comparé à celui d’un Palestinien ou d’un arabe d’aujourd’hui, paraît très vaste (…).
Il répertorie ses dépenses et ses dettes et évoque ses problèmes avec la mairie. Il fait ses courses dans de nombreuses villes palestiniennes comme Haïfa, Jaffa, Jérusalem ou Bethléem. Ses activités s’étendent jusqu’en Egypte où il se déplace le plus naturellement du monde, exactement comme en Palestine. On trouve dans cet agenda des adresses de connaissances et d’amis égyptiens auxquels il a écrit ou qu’il a conseillés à d’autres personnes. Des sujets plus personnels sont évoqués, comme la rupture de la « relation fraternelle » avec la famille X pour cause de « spéculation ». Ce dernier mot, qui semble effrayer le propriétaire de l’agenda, demeure obscur, on ne comprend pas sa signification. D’autres choses le préoccupent, comme la recherche d’un raticide désigné par ses initiales latines, ou de médicaments contre le « cancertite » (il veut dire le cancer) appelés par leurs noms latins. L’agenda donne l’heure de diffusion de certaines chansons que « la bien-aimée A. F. de Jérusalem » avait demandées à la radio. Parmi ces chansons « Avec un amour sans espoir », « Jeunesse et beauté », « O rose, qui t’acquerra ». Outre la chanson, l’auteur de l’agenda est passionné de motos. Plus d’une fois, il évoque les permis de conduite qu’il a obtenus, leurs durées et les taxes qu’il a dû payer.

L’agenda comporte aussi des adresses de connaissances palestiniennes émigrées en Amérique, des adresses d’étrangers avec qui il était en correspondance. On comprend qu’il rêvait déjà d’émigrer de ce Moyen-Orient pris dans la bourrasque des guerres et de révolutions.
On trouve chez l’auteur un pressentiment de la nécessité d’apprendre l’hébreu, qui, quelques années après, deviendra la langue officielle d’Israël. En effet, il évoque La Méthode la plus simple pour apprendre l’hébreu de Mohamed Attia.
Il serait difficile pour tout chercheur qui feuilletterait ce petit agenda (7 cm X 10 cm) de comprendre comment des détails d’une vie pouvaient être illustrés par des caricatures, des photos, des discours du leader Churchill, des professions de foi, des articles de presse, tout cela qui, habituellement, n’a pas de place dans un agenda de ce format.
L’agenda comportant tous ces détails de propagande, a été imprimé en Egypte. C’est sans doute un exemple de ce que pouvaient trouver à l’époque Palestiniens et Arabes pour noter rendez-vous et adresses.
Il est clair que la propagande infiltrée dans cet agenda s’adresse à l’opinion publique arabe. On trouve aux premières pages des statistiques du nombre de musulmans au sein de l’Empire Britannique « soutenant son gouvernement et l’appuyant dans sa guerre pour le droit et la liberté. » Selon l’agenda, leur nombre atteignait le chiffre impressionnant de 222 718 000 compte non tenu des musulmans dans deux pays alliés : l’Egypte (15 millions) et l’Irak (4 millions).

La propagande de l’agenda omet les adeptes des autres religions inféodées à l’Empire Britannique, tel l’auteur de l’agenda lui-même, qui est chrétien. Sous la rubrique Radio à écouter , l’agenda mentionne les fréquences et les programmes de la BBC pour les habitants du Caire, de Londres, d’Ankara, de Bagdad, d’Aden et de Jérusalem. Il comporte aussi des caricatures dont le personnage essentiel est Mesri (Egyptien) Efendi. Dans l’une de ces caricatures, on le voit commentant la situation de la flotte italienne devenue « la proie des poissons au fond de la Méditerranée » en ces termes : « c’est le meilleur endroit où elle peut se cacher ». Dans une autre caricature, on voit une salle de classe. L’instituteur demande à ses élèves : qu’est-ce que la faim ? Et l’un d’eux de répondre : C’est ce que ressentent les Italiens et les Allemands maintenant. Une autre caricature montre Hitler répétant désespérément : « O mort prend ce que tu m’as laissé / Tristesses et peines/ Un seul pas me sépare de toi / Si tu le franchis je serai délivré. » Ces caricatures ne manquent pas de muflerie ni de légèreté irrespectueuse.
L’agenda est également riche en photos représentant les forces britanniques avec leurs différents corps, les chefs britanniques, le roi Georges VI, les princes et les princesses. Des commentaires qui n’ont pas dû coûter beaucoup d’effort à leur auteur accompagnent les photos : « la simplicité et la modestie sont incarnées par cette formidable photo réunissant leurs Altesses Royales, la princesse Elisabeth et sa sœur Marguerite Rose » ou : « Mister Anthony Eden jeune ministre britannique de la guerre lors d’un échange bienveillant avec un des soldats britanniques lors de sa visite historique en Egypte. » ou encore : « soldats turcs, de nature gais, à leur arrivée sur les côtes égyptiennes. L’un d’eux est en train d’amuser des pêcheurs égyptiens en jouant de la flûte. »
On trouve aussi sur cet agenda la photo d’un canon avec, en dessous, ce commentaire: «Superpuissant canon britannique de type Windsor, tapi comme un lion puissant et prêt à sortir son mugissement de feu qui emportera tout sur son chemin». Une autre photo présente des soldats d’une troupe britannique «s’entraînant à la mitrailleuse et prêt à réserver le meilleur accueil à ces gamins de parachutistes nazis.»
On peut lire aussi des réflexions, des déclarations de personnalités soutenant la Grande Bretagne dans sa guerre, comme le Dr Ahmed Maher Pacha qui écrit dans un long article : « J’ai la ferme conviction que la victoire anglaise dans cette guerre serait de la première importance pour l’Egypte sur les plans politiques et économiques. » Quant au Dr Mohamed Hassine Haykel Pacha, il écrit : « Considérez la situation de l’Egypte aujourd’hui. Elle jouit de la démocratie, a un allié puissant et vit paisible sous son régime politique. Elle émet son opinion sur l’action du gouvernement grâce au parlement ou grâce à une presse représentative de l’opinion publique. Elle applique les décisions qu’elle choisit en toute liberté et repousse celles dont elle ne veut pas ». Il conclut: «Il est certain que tout Egyptien souhaiterait la victoire de la démocratie que défend la Grande Bretagne et pour laquelle elle dépense des millions». Le docteur Hafez Afifi Pacha défend «les avantages que comporte le traité anglo-égyptien » qu’il avait signé en écrivant : « Je crois que les limites qu’il comporte ne peuvent constituer un obstacle infranchissable pour un gouvernement sage qui voudrait aller de l’avant sur la voie de la réforme, du renouveau et du progrès pour l’Egypte.»
Plus troublant encore est le « discours religieux » probritannique allant jusqu’à suggérer que la Grande Bretagne est un Etat musulman. A ce propos, on peut lire ces propos de Cheikh Mahmoud Abou al ‘Oyoun : « Il existe des relations politiques étroites reliant l’islam à la Grande Bretagne. Ces liens sont indéfectibles tant elles sont solides et fortes et tant la Grande Bretagne et les pays musulmans sont conscients de la réalité des liens les unissant». Abou al ‘Oyoun continue dans son article exhaustif que la France: «est, elle aussi, un grand Etat musulman.» et il conclut qu’il: «est dans l’intérêt de notre idéal que tous les musulmans, en Orient comme en Occident, prient très fort pour une victoire décisive et définitive de la Grande Bretagne et de la France.»

L’agenda comporte aussi des articles amusants versant dans la propagande britannique comme ce texte de Gustave Lebon qui établit une comparaison entre trois scientifiques, un Allemand, un Britannique et un Français, à qui il a été demandé d’écrire une description du chameau. Il conclut que le Britannique, «un homme d’un naturel simple», l’a emporté sur ses collègues en réussissant à se rendre au Sahara où vit le chameau, contrairement à l’Allemand, «l’instruit précis», qui a recouru à toutes les références scientifiques pour répondre alors que le Français, «doux et gentil», a recouru au charme de l’imagination, à la belle expression, à la délicatesse du phrasé et à la douceur du rythme pour rédiger sa réponse. Les dernières pages de l’agenda évoque le premier ministre britannique d’alors en ces termes: «Winston Churchill, le maître audacieux de la démocratie.»

Rien ne prouve que le propriétaire de l’agenda fût influencé par cette overdose de propagande. Mais il est certain que les conditions dans lesquelles il avait vécu l’avaient poussé à émigrer définitivement du monde arabe. Il est certain aussi que cette propagande grossière que contient l’agenda et qui prend le citoyen pour immature et naïf avait longtemps imprégné le discours officiel arabe. Des résidus de cette attitude subsistent aujourd’hui encore. Quant à la Grande Bretagne, qui avait quitté la région en laissant derrière elle ce discours, et d’autres legs encore, elle a réussi la reconstruction qu’elle projetait après la guerre. La dernière chose dont elle avait donc besoin, c’était de mépriser ses citoyens et de sous-estimer leur intelligence.

Oussama Al Issa. «Asharq Al Awsat», Jérusalem, 14 novembre 2007.
(Traduction de Jalel El Gharbi)
06/12/2007

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