L’ Union Méditerranéenne, une crise amnésique? | Catherine Cornet
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Catherine Cornet   
L’ Union Méditerranéenne, une crise amnésique? | Catherine CornetLe projet euro-méditerranéen de Barcelone lancé en 1995 a failli, c’est aujourd’hui tristement évident. Les pays de la rive sud de la Méditerranée et l’Europe ont du mal à trouver des cadres de discussions cohérents et efficaces. Depuis le 11 septembre, l’instabilité du Moyen-Orient et le scepticisme quant au rôle politique de l’Europe sur la scène internationale –et en particulier eu égard à ses relations avec les Etats-Unis- ne permettent pas de dialogue sans arrières pensés. Les dernières élections en Turquie et ses entreprises de guerre au Kurdistan divisent les partenaires européens. Dans ce contexte, Nicolas Sarkozy, le chantre de la lutte à l’immigration et du refus de la Turquie dans l’Union européenne, réitère à Tanger son souhait d’une Union Méditerranéenne. Entre amnésie et flou artistique, cette Union peut-elle être prise au sérieux ?

Une diplomatie amnésique?

Une nouvelle initiative pour relancer un dialogue méditerranéen, laissé de côté par l’Union européenne depuis l’élargissement à l’Est, est une bonne idée. Mais voilà dans le style Sarkozy, cette Union, présentée depuis sa campagne électorale comme une véritable innovation, n’est pas vraiment convaincante. Floue, elle est aussi vague que consensuelle et n’est porteuse d’aucun élément nouveau par rapport à Barcelone.

Le lexique est emprunté à la construction européenne: le président français propose d’organiser l’Union «autour de quatre piliers: l’environnement, le dialogue des cultures, la croissance économique et la sécurité». L’initiative est définie comme un «projet commun qui appartient à tous ceux que l’avenir de la Méditerranée intéresse». Mais si certaines institutions sont dès à présent mentionnées, c’est le cas de la banque méditerranéenne d’investissement ou de l’Université de la Méditerranée, aucun autre élément ne permet d’émettre un jugement efficace.

Et pourtant, Barcelone pouvait être riche d’un enseignement que la France a de toute évidence beaucoup de mal à assimiler, preuve en est l’Atelier culturel Méditerranéen lancé par le président Chirac peu avant la fin de son mandat qui a fonctionné comme un projet amnésique par rapport aux précédentes initiatives culturelles euro-méditerranéennes. Car si la France se réfère aux déboires et aux échecs du processus de Barcelone, les principales raisons de cet échec ne sont à aucun moment envisagées dans une perspective critique. Inscrites dans ce sillon, les grandes déclarations de Nicolas sarkozy peuvent faire craindre légitimement que ces erreurs ne se répètent.

Au plan politique, le processus de Barcelone a essentiellement échoué dans sa tentative de favoriser le dialogue entre Israël et l’Autorité palestinienne. L’image de l’Europe comme acteur fort sur la scène internationale a été largement minée par cette impossibilité d’arbitrer le conflit israélo-palestinien alors même que l’Union Européenne était le principal bailleur de fonds du processus de paix.

Aujourd’hui, l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne pourrait représenter le second brûlot pour l’Union méditerranéenne. Si le chef de l’Etat français se présente en homme de la rupture par rapport à «la politique arabe de la France», pour la plupart des observateurs, l’U.M pourrait signifier une nouvelle obsession de la politique étrangère française et une façon détourner de faire échouer l’entrée de la Turquie dans l’espace communautaire européen.

Enfin, comme il y a dix ans à Barcelone, la construction d’un partenariat qui fermerait les yeux sur les questions de démocratie et de droits de l’homme n’a pas été remise en cause. En marge du sommet Euromed du Luxembourg, la plateforme des ONGs euro-méditerranéennes jugeait, dans sa déclaration finale, que «dans le monde, les régions du Sud et de l’Est de la Méditerranée sont celles qui sont les plus touchées par la crise profonde en matière de démocratisation, de libertés fondamentales et de droits de l’Homme qui secoue de nombreuses sociétés (...). Les participants affirment que la réalisation des objectifs de la coopération euro-méditerranéenne et de la politique européenne de voisinage exige une action ferme et soutenue en faveur de réformes politiques, autant dans les Etats du Sud que du Nord». En visite au Maroc, le président français n’a bien entendu fait aucune allusion à ces écueils. Les différents forums civils organisés en marge des rencontres diplomatiques du partenariat euro-méditerranéen les ont pourtant trop souvent mentionnés pour être aujourd’hui négligés.

Dans la presse maghrébine, l’Union méditerranéenne et la question du Sahara oriental ont tenu la première place dans les commentaires sur la visite du président français. Les réactions s’articulent autour d’un scepticisme à peine voilé.

Une coquille vide
Alors qu’ Aujourd’hui le Maroc réserve son jugement à plus tard, lorsque sera plus amplement explicitée «cette fameuse et toujours mystérieuse Union méditerranéenne», c’est la Nouvelle tribune du Maroc qui pose le plus clairement la question de sa faisabilité : «Le projet est-il si chimérique? Il soulève d’abord un scepticisme poli sur les rivages du Maghreb déchiré par ses rivalités et où aucune éclaircie n’est hélas en vue. Il demeure pour l'heure une coquille vide, un concept abstrait même si l’objectif est qu’il prenne forme au second semestre 2008 avant la présidence française de l'Union Européenne». Le quotidien marocain ajoute que le manque de volonté politique est palpable au sein même de la politique française: «L'Élysée vient d'essuyer deux revers successifs, Michel Rocard et Alain Juppé ont tour à tour refusé ces dernières semaines une mission destinée à explorer les liens à établir entre l’Europe et les pays du pourtour méditerranéen.»

Financement de l’initiative

La faisabilité de cette ambitieuse Union repose aussi sur l’engagement financier que ces membres voudront bien lui accorder. C’est une des faiblesses fondamentales soulignée par l’ International Herald Tribune : «Une idée pourrait être une taxe sur le tourisme dans les pays membres mais il s’agit d’une mesure impopulaire pour beaucoup de pays pauvres. Une autre source pourrait provenir des fonds de l’U.E destinés à sa politique de voisinage. Mais peu de pays d’Europe du Nord veulent financer un projet perçu comme le véhicule du président français pour jouer un rôle de premier plan et poursuivre ses propres intérêts stratégiques et commerciaux». De fait, durant sa visite marocaine, le président Sarkozy a aussi obtenu des contrats civils et militaires avec le Maroc à hauteur de 3 milliards d’euros.

Un bilatéralisme voilé?
La question du financement est intrinsèquement liée au fait que la France semble faire cavalier seul par rapport à sa proposition. Christophe Ayad, envoyé spécial de Libération au Maroc ne voit pas de réactions très positives de la part des partenaires européens de la France «au Nord, l’Espagne n’a pas envie de se mettre à la remorque de la France. Sans compter Londres et Berlin qui ne souhaitent pas financer la grandeur retrouvée de Paris en Méditerranée». Le politologue Olivier Roy lit lui aussi l’initiative comme une décision non concertée avec les partenaires européens. Il juge l’Union Méditerranéenne «un moyen efficace pour la France de poursuivre ses intérêts bilatéraux, mais qui ne résoudra pas les problèmes de la région».

La première référence à l’ «Union Méditerranéenne» fut faite le 6 mai dernier, jour de l’investiture de Nicolas Sarkozy à la présidence française. Il déclarait que le temps était venu de «bâtir ensemble une Union Méditerranéenne qui sera un trait d’union entre l’Afrique et l’Europe» et faisait ainsi de l’Union un des objectifs de son mandat.

Six mois plus tard, sa visite au Maroc et le flou artistique de la proposition n’ont pas rencontré l’enthousiasme espéré, chez ses voisins du sud comme chez ses partenaires du Nord.
Pendant ce temps, les zones de conflits se multiplient en Méditerranée, les morts liés à l’immigration clandestine sur les côtes européennes croient tous les jours un peu plus, la question palestinienne a rarement été aussi sombre et bouchée. La Méditerranée mérite mieux que des déclarations vaporeuses ou des promesses déjà professées, déguisées en nouveautés.

Catherine Cornet
(08/11/2007)

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