Liberté de la Presse: Les blogueurs – ennemis ou alliés? | Arab Press Network
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Liberté de la Presse: Les blogueurs – ennemis ou alliés? | Arab Press NetworkSi la blogosphère arabe gagne en notoriété, c'est parce qu'elle ose s'exprimer sur des sujets généralement évités par les journaux. «Le journaliste citoyen ne commente pas seulement des articles et des reportages existants, mais joue aussi un rôle majeur en proposant les siens», écrivait la blogueuse de Bahreïn, Esra'a al Shafei sur www.mideastyouth.com en août 2007. Ce site rassemble de jeunes blogueurs des pays arabes, d'Iran, d'Israël et du Kurdistan pour «prouver que la modération, la compréhension entre les communautés religieuses et le bon sens existent dans la région». Selon al Shafei, les blogs influencent de nombreux médias et les poussent désormais à couvrir les violations des droits de l'homme comme d'autres crimes qu'ils n'évoquaient pas auparavant.
Cela fut le cas, il y a quelques mois au Maroc, où une personne qui a pris le pseudonyme de Targuist Sniper (le premier terme renvoie à un village de la région nord du Rif) a filmé deux gendarmes corrompus acceptant de l'argent de la part de plusieurs conducteurs. Targuist Sniper a posté la vidéo sur YouTube et plusieurs autres blogueurs ont relayé l'information sur leurs blogs. Rapidement, l'histoire a fait la Une du premier quotidien marocain, Assabah , et les deux policiers ont été poursuivis en justice.

Une influence croissante

«Certains blogs sont devenus des sources d'information plus fiables que les officielles», a déclaré à APN Said Essoulami, directeur du Centre pour la Liberté des Médias MENA (CMF MENA), à Casablanca. Selon Essoulami, les blogs constituent une aubaine pour les citoyens qui ne croient plus que leur voix puisse être entendue par les medias traditionnels. La blogueuse tunisienne Salmazen a ainsi appelé de ses voeux une campagne contre le mauvais journalisme en juin 2007 et un autre membre de la blogosphère tunisienne a récemment demandé que les sujets censurés en Tunisie soient enfin couverts.
Autre raison expliquant le rôle croissant du journalisme citoyen dans la société arabe : une insatisfaction générale due au fait que les médias essaient d'éviter les sujets locaux et nationaux sensibles pour leur préférer des articles plus consensuels sur l'invasion de l'Irak ou le conflit israélo-arabe. Le blogueur marocain Ayyoub Ajmi a récemment déclaré dans Le journal hebdomadaire qu'il avait créé un site d'informations locales parce qu'il voulait savoir ce qui se passait dans son propre quartier «avant d'avoir des nouvelles de Sadr City».
Même si certains critiques pensent que le journalisme citoyen manque de professionnalisme et ne respecte pas les règles de base, les blogueurs deviennent des acteurs incontournables de la scène médiatique. Ils commencent à remporter des récompenses jusque-là réservées à des journalistes professionnels. Parmi les lauréats primés, les blogueurs égyptiens Kareem Amer (23 ans) et Wael Abbas (32 ans). Amer a remporté en 2007 l'Index on Censorship Freedom of Expression et Abbas vient de recevoir le prix 2007 du Knight International Journalism. Son blog, Misr Digital, publie régulièrement des articles sur la corruption et la brutalité de la police égyptienne. Ses reportages, ses vidéos et ses photographies ont attiré des centaines de lecteurs ainsi que l'attention des principaux medias, qui ont commencé à s'emparer de ses histoires pour les republier.
Le revers de la médaille ? Tous comme les journalistes, les blogueurs les plus audacieux sont censurés et condamnés à la prison. En Tunisie, en Égypte, à Bahreïn et dans les Émirats Arabes Unis, des sites personnels ont été fermés et leurs auteurs envoyés derrière les barreaux. Abbas a été arrêté, interrogé et battu, mais reste inébranlable. «En Égypte, les blogueurs représentent la dernière voix indépendante», a-t-il récemment écrit sur son blog. «Si l'on nous contraint au silence, plus aucune protestation ne sera entendue en Égypte. /.../ Le choix du blog n'est pas seulement sérieux, il est nécessaire.»
Comment les publications arabes réagissent-elles au journalisme citoyen, qui a fait son apparition avec l'invasion américaine de l'Irak ? «Les blogueurs irakiens ont pris l'initiative d'informer le monde des événements conséquents à l'occupation de leur pays. Les médias qui, pour des raisons de sécurité, ne pouvaient envoyer leurs reporters, ont commencé à les citer», affirme Essoulami. Les blogueurs irakiens intéressent de fait les journaux, mais leurs homologues des autres pays arabes sont-ils pris au sérieux par la presse arabe ?
Dans les Émirats Arabes Unis, le quotidien Gulf News s'efforce de leur accorder un peu de place. Le journal propose une hotline, un numéro SMS et des formulaires web grâce auxquels les lecteurs-journalistes peuvent envoyer des témoignages, des alertes et des images. À l'avenir, Gulf News souhaite recruter des blogueurs extérieurs.
Malheureusement, la plupart des journaux arabes ne prennent pas en compte le journalisme citoyen. «Je dois confesser que nous ne nous sommes pas attaqués au problème à ce jour», a déclaré à APN Abdou Benabbou, directeur de publication du journal algérien Le Quotidien d'Oran .

Contourner la censure

Sam Bahour, qui s'apprête à lancer un nouvel hebdomadaire en Palestine a déclaré à APN: «Je suis très enthousiasmé par l'émergence du journalisme citoyen, mais s'ils veulent prendre en considération cette forme de journalisme, les journaux se retrouvent face à un défi majeur. D'abord, il faut investir dans la technologie pour permettre aux blogueurs d'interagir avec les lecteurs. Ensuite, il faut réclamer plus de libertés de la part des autorités de manière à pouvoir publier la grande variété des opinions critiques qui circulent dans les blogs. Ensuite, il faut s'assurer que tous les points de vue disposent d'une place égale dans le journal. Relever ces défis nous fera entrer dans le 21ème siècle - et il est grand temps !»
«Les médias traditionnels n'ont pas encore reconnu l'importance des contenus proposés par les utilisateurs et les utilisent rarement», affirme Essoulami du CMF MENA. Selon lui, la presse arabe établie ignore les journalistes citoyens parce qu'ils ne respectent pas les règles du journalisme et parce qu'ils s'expriment de façon personnelle et émotive. Il est néanmoins optimiste quant à l'avenir «Les jeunes blogueurs arabes imposent une nouvelle façon de regarder et d'analyser les événements. Je pense qu'ils parviendront à dépasser la censure et les anciennes mentalités, et ils mettront en branle une dynamique de changement dans leurs pays respectifs.»

(08/10/2007)

Article repris de l’Arab Press Network: www.arabpressnetwork.org
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