Fès a accueilli les 1ères Assises de la mobilité en Méditerranée | Giovanna Tanzarella
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Giovanna Tanzarella   
  Fès a accueilli les 1ères Assises de la mobilité en Méditerranée | Giovanna Tanzarella Frontières infranchissables, nouveaux murs, obstacles, freins, refus de visas: la réalité de la mobilité des Méditerranéens est faite de difficultés sans fin et souvent de tragédies, comme on le sait. Cette réalité a fait de la Méditerranée un espace accidenté, morcelé, empêché, sous les effets d'une lutte contre la migration illégale et contre le risque terroriste qui a fait perdre son âme et ses valeurs à l'Europe.

Qui se souvient du fait qu'il y a une vingtaine d'années seulement les visas n'existaient pas ou étaient une simple formalité entre le pays d'Europe et de Méditerranée ?

"Moins les individus bougent, plus les sociétés se figent". Cette assertion a été prononcée en ouverture des premières Assises de la Mobilité dans l'espace euromed, organisées à Fès (Maroc) du 12 au 14 mai par le Fonds Roberto Cimetta, fonds d'aide à la mobilité des artistes et des professionnels de la culture en Méditerranée.

Cette chaleureuse rencontre qui a réuni hommes et femmes de théâtre, danseurs et chorégraphes, opérateurs culturels, programmateurs, responsables de fondations culturelles, toutes et tous fins connaisseurs de la réalité de l'échange entre les rives de la Méditerranée, a abordé, sans langue de bois, les différentes facettes du "problème" de la mobilité dans l'espace euromed. Chacun à partir de son expérience, de son secteur d'activité et de son pays. Et si les expériences personnelles sont aussi variées que les réalités vécues, toutes convergent vers un seul et unique constat : plus les pays parlent de dialogue des cultures plus ils érigent d'obstacles à la rencontre humaine dans l'espace euro-méditerranéen.

C'est ainsi que les participants aux Assises de Fès ont fortement ancré la question de la mobilité artistique dans le cadre des relations géopolitiques de la région marquées par des tensions, des conflits et un très fort déséquilibre nord-sud. Bien que portée par des hommes et des femmes de culture, l'approche tenait compte des enjeux actuels de la zone : processus de démocratisation, réformes politiques, conditions du développement. En effet, la mobilité est un sujet éminemment politique qui ne peut être abordé exclusivement dans la sphère culturelle.

Il existe cependant une spécificité que les acteurs culturels ont analysé dans tous ses aspects. D'abord, la mobilité des artistes comme une nécessité de plus en plus ressentie compte tenu de la structuration du tissu artistique au sud, phénomène en évolution rapide depuis seulement quelques années. L'envie de relier les démarches artistiques avec ce qui se passe ailleurs, le besoin de montrer son travail ailleurs, la nécessité de trouver des formes de compagnonnage ailleurs. Ce désir d'ailleurs est le signe même de la vitalité de la jeune création méditerranéenne qui ne renonce pas cependant à enraciner dans le local et dans le sud-sud les projets artistiques. Dans ce sens, le manque de financements dédiés à la mobilité est vécu comme l'un des éléments les plus insupportables de l'inégalité de l'échange culturel en Méditerranée, à côté de la rareté des espaces indépendants de travail, de l'absence de lieux de production adaptés aux nouvelles expérimentations et de la pénurie de formations offertes aux jeunes créateurs.

Les journées de Fès ont permis aussi d'élargir le propos à la circulation des œuvres, et aux difficultés que rencontrent les productions artistiques (pièces, spectacles, concerts, etc) en particulier celles de la nouvelle scène du sud face à l'absence de financements adéquats dans les pays du sud, phénomène qui place souvent les Européens en position "d'acheteurs hégémoniques". A cela s'ajoute la quasi-inexistence de lieux de visibilité des productions (festivals) ainsi que l'opacité des législations nationales en matière de mobilité des produits culturels.

Mais c'est une autre nécessité qui est apparue comme encore plus urgente: la mobilité des opérateurs comme facteur essentiel de l'émergence de toute une série de figures professionnelles structurantes (producteurs, programmateurs, gérants de compagnies, diffuseurs, …) dont manquent cruellement les pays de la rive sud. Ce sont eux qui contribuent à créer l'éco-système culturel favorable à la création et à l'échange. Le développement de ces nouvelles compétences dans le champ culturel implique aussi une fluidité de circulation entre les pays et entre les rives de la Méditerranée.
Fès a accueilli les 1ères Assises de la mobilité en Méditerranée | Giovanna Tanzarella Point positif que la rencontre de Fès a mis en évidence: l'expérience du Fonds Roberto Cimetta, pionnier en matière d'aide à la mobilité par l'octroi de bourse individuelle de voyage, est aujourd'hui renforcée par d'autres outils semblables comme Step beyond (aide à la mobilité avec les pays de l'Europe centrale et orientale, à l'initiative de la FEC d'Amsterdam), El Mawa3eed, (créé par Al Mawred au Caire pour la circulation entre les pays arabes), Art Moves Africa (créé par le Young Arab Theatre Fund) et Safar Fund (Maroc). Des synergies entre ces initiatives devraient être le premier résultat concret des Assises et seront relayée par le principal instrument d'information sur la mobilité qui est le site On the Move, créé à l'initiative de l'IETM (Bruxelles).

Bien entendu, les moyens mis au service de la mobilité des artistes et professionnels de la culture sont faibles et on attend toujours l'Europe dont le rôle devrait être à la hauteur de l'enjeu pour tous nos pays. Cependant, les aides à la circulation des personnes se heurtent bien souvent au problème majeur des visas qui constituent l'obstacle principal et le symbole très concret de cette Méditerranée des murs infranchissables que connaissent au quotidien les Méditerranéens du 21ème siècle. Les Assises de la Mobilité de Fès se sont donc refermées sur un appel fort à la révision des politiques d'attribution des visas et à la réouverture de l'espace de rencontre et de partage que devrait redevenir la Méditerranée.

Giovanna Tanzarella
(30/05/2006)