Islam, laicité et politique dans la jeune cinématographie mediorientale | Antonia Naim
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Antonia Naim   
 
Islam, laicité et politique dans la jeune cinématographie mediorientale | Antonia Naim
Antonia Naim
Au thème tellement rebattu et souvent manipulé du choc des civilisations et à l’opposition Islam/Occident qui noie des conflits politiques dans la religion, les productions cinématographiques du Moyen-Orient semblent opposer un franc déni fait d’engagement et de politique, de retour vers un cinéma d’auteur libre de choisir ses thématiques, d’abandon - ou presque - du genre comédie, confiné maintenant à quelques productions israéliennes et égyptiennes destinées au grand public. Le poids du conflit israélo-palestinien et la continuation de l’occupation de la Palestine n’y sont évidemment pas étrangers. Côté Liban, la reconstruction effrénée du pays et le travail de mémoire d’après guerre civile, le poids du communautarisme, la division profonde des classes et les formes de la démocratie habitent presque totalement le nouveau cinéma libanais, qui, bien que souvent produit avec l’aide de l’Europe – les aides publiques vers le cinéma sont inexistantes au Liban –, reste un cinéma national peignant une réalité nationale.
Questionnement en temps d’affrontement
Peut-on à partir de ces tendances extrapoler un nouveau genre de cinéma? Qui serait un cinéma, rare, de questionnement en temps d’affrontement. Et ce cinéma est-il déconnecté de la réalité sociale, des citoyens palestiniens qui ont élu massivement le parti islamiste Hamas ou des extrémistes israéliens qui refusaient de quitter les colonies de Gaza?
Le cinéma, 7e art, a toujours été, bon an mal an, un rempart contre les religions et les morales étroites qui tentaient d’imposer leur vision du monde et de coloniser la sphère politique des sociétés. Les multiples censures, dans tant de pays, en Orient comme en Occident, en sont à la fois la preuve malgré leur peu d’efficacité sur le long terme (l’exemple des Etats-Unis le montre à loisir), tant le cinéma est d’abord un art du réel, bien sûr à tous les sens de ce rapport entre art et réel. Aujourd’hui, on voudrait faire croire au monde entier que les sociétés du Moyen-Orient sont presque totalement islamisées, habitées par des kamikazes manipulés par des groupes religieux qui prônent la destruction de l’Occident, ou par des fanatiques racistes abreuvés de versets de la Thora. Le cinéma de cette zone géographique, de cette région de la mondialité, semble répondre à ces clichés par un retour à deux dimensions essentielles de toute l’histoire du cinéma, dimension politique et dimension artistique.

Palestiniens, sujets de leur histoire
Le cinéaste palestinien Elia Suleiman en est l’exemple le plus connu avec ses derniers films, Chronique d’une disparition et Intervention divine: il essaie d’interroger ces phénomènes prétendument civilisationnels, qu’il transforme ainsi en épiphénomènes, avec une autre grille, souvent dans un retour à l’individu sujet de son histoire. C’est aussi le cas de films récents comme Atash de Tawfik Abu Wael (2004), une œuvre forte, radicale, et Attente de Rashid Mashrawi (un réalisateur organise des auditions dans les camps de réfugiés pour constituer la troupe du théâtre national) film qui sortira bientôt en France, et enfin Paradise now (2005), du cinéaste palestinien Hany Abu-Assad. Le film a connu un assez grand succès, sélectionné aux Oscars, où le réalisateur choisit d’aborder le thème particulièrement controversé des attentats-suicides à travers l’histoire de deux amis d’enfance vivant à Naplouse, Khaled et Saïd, désignés pour commettre un attentat à Tel Aviv. Bien qu’ils se soient portés volontaires auprès d’un groupe islamiste, les deux amis doutent à tour de rôle de la nécessité d’un tel acte. Au fil du film, on finit par les connaître mieux : enfants des camps, ils travaillent par intermittence dans un garage, mais passent le plus clair de leurs temps à rêver ou ressasser leur humiliation quotidienne et le manque de liberté et de travail en contemplant du haut d’une colline Naplouse occupée. Une autre blessure profonde a marqué leur vie: le père de Khaled a été torturé par les soldats israéliens. Saïd, quant à lui, vit avec la honte d’un père collabo, exécuté par des combattants palestiniens quand il avait 10 ans. Et c’est ici que le cinéaste prend ses distances avec le mythe du martyr, pour ramener le débat (et le spectateur) sur le terrain de la politique: si la violence de la colonisation en Palestine provoque une autre violence, celle des attentas, c’est une violence encore plus terrifiante qui est engendrée, celle de la destruction de la société palestinienne, de la morale humaine. Le film a été projeté à Ramallah, dans une des deux salles qui fonctionnent encore en Palestine, au théâtre d’Al Kasaba, en septembre 2005 et, en mai 2006, il est encore projeté à Jérusalem.
Israéliens, en quête de valeurs
Côte cinéma israélien, c’est surtout dans les films documentaires que ce retour à la politique est fort: une poignée de cinéastes a choisi d’interroger la société et de se battre contre de fausses représentations imposées par le pouvoir en place, de dénoncer le non-respect des droits de l’homme, la poursuite de la colonisation en Palestine, la construction d’un mur totalement illégal et condamné par les conventions internationales. Eyal Sivan avec Michel Kleifi et leur Route 181, David Benchetrit passé à tabac en Israël pour avoir osé filmer les refuznics, les soldats qui refusent de servir l’armée en Palestine, Simone Bitton avec son film Mur, Juliano Mer Khameis avec le très beau Arna’s Children (Les enfants d’Arna), hommage à sa propre mère juive, jeune fille enrôlée dans l’armée juive clandestine du Palmach, qui épouse après 1948 un intellectuel arabe communiste et devient ensuite une militante de la gauche israélienne; Arna crée ensuite, lors de la première intifada, un théâtre dans le camp de réfugiés de Jénine et avec les enfants du camp dont, au fil du film et avec le retour du fils à Jénine en 2002, on découvre la tragique histoire: tués par l’armée israélienne, devenus kamikazes…
Avi Mograbi est un des enfants terribles du cinéma israélien, un trublion qui, film après film, se donne comme projet la prise de conscience de son peuple et la déconstruction des mythes d’Israël. Dans son dernier film, en 2005, Pour un seul de mes yeux, Mograbi quitte le genre comédie grinçante et burlesque de ses précédents films et s’interroge (en interrogeant ses spectateurs et son peuple) sur deux mythes israéliens, Samson (qu’il qualifie de premier kamikaze de l’histoire) et la colline de Massada où on exalte le suicide collectif des Zélotes, servis à satiété aux jeunes générations israéliennes, à l’école et lors de visites collectives aux sites historiques, des visites qui ressemblent plus à des réunions de sectes…Côté fiction, le cinéaste Amos Gitai a cessé de s’intéresser depuis un certain temps aux communautés juives orthodoxes représentées dans son film Kadosh et revient à un cinéma de recherche, critique, dérangeant avec Terre promise qui nous plonge dans le trafic des corps et l’esclavage des prostituées de l’Est, et nous confronte à l’absence de valeurs de la société israélienne. Un film très fort, profondément subversif, très critiqué en Israël. Ou encore avec Alila et Free Zone, histoires de femmes libres, encore dérangeantes, histoires d’amitié entre femmes de cultures opposées, l’une américaine, l’autre israélienne, la troisième palestinienne, le célèbre choc des civilisations, encore, mais qui n’en est pas un…
Libanais, de mémoire
Quant au Liban, des jeunes cinéastes comme Ghassan Salhab (Terra incognita,1998, Beyrouth fantôme, 2002), Danielle Arbid (Raddem, Dans les champs de bataille, 2004), récemment Jocelyne Saab, avec son film Dunia, qui traite de l’excision et du désir féminin et qui lui a valu des menaces en Egypte, s’éloignent des codes esthétiques imposés par la grande industrie égyptienne du cinéma mais également du modèle américain, en créant des nouveaux codes et narrations métisses qui se nourrissent du cinéma européen d’auteur mais aussi d’autres cinématographies plus éloignées. Récemment Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, avec leur film A perfect day (2006), vont encore plus loin en produisant un cinéma de recherche, abstrait qui traite néanmoins des formes, de l’espace, du temps et de la perte de mémoire, thème si central au Liban, film minimaliste renvoyant à l’Antonioni des aventures, où les silences font sens. Et Beyrouth est là, vedette discrète du film, mais pour la première fois nous ne voyons pas à l’image les blessures de la guerre civile ou les frénésies de la reconstruction: elles restent juste derrière, dans cet espace non visible qu’est l’imaginaire du spectateur.

Un cinéma «régional»
Il reste, à partir de ce bref bilan synthétique sur l’état du cinéma au Moyen-Orient, à s’interroger: le cinéma serait-il le dernier rempart assiégé ou au contraire un terrain de construction de la promesse d’une société civile transnationale, laïque et forte de liens internationaux? Il est en tout cas le témoin des conflits qui traversent chacune de ces sociétés, qui les animent, les font vivre ou les mettent à l’épreuve de leur propre existence et pas seulement à l’épreuve des balles et des bombes de leurs «ennemis». Il est de ce fait le lieu d’un contact, d’un dialogue même entre ces sociétés en guerre. Le fait que, diffusé dans des festivals du monde entier, le cinéma soit une manifestation immédiatement internationale doit nous faire réfléchir à la manière dont les sociétés européennes prennent part, à travers les aides financières, à la coproduction de ces cinémas nationaux et de ce cinéma «régional» du Moyen-Orient dont j’ai essayé de dégager quelques caractéristiques communes au-delà des poncifs sur les guerres de civilisation.
Le 5 mai 2006
Antonia Naim
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