Zawaya: «Un coin de culture au pluriel» | Catherine Cornet
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Catherine Cornet   
  Zawaya: «Un coin de culture au pluriel» | Catherine Cornet Du 13 au 16 novembre avaient lieu à Beyrouth les premières rencontres du magazine culturel arabe “Zawaya”, un espace éditorial régional, né il y a trois ans, pour mettre en valeur les différentes expressions culturelles, la pensée et la création, trop souvent mises en marge par la presse arabe contemporaine. Les correspondants de la revue, qui couvrent le Moyen Orient et le Maghreb, se sont réunis afin de réfléchir aux futurs développements du journal après ses 3 ans d’existence.
Babelmed a rencontré son créateur et rédacteur en chef, Pierre Abi Saab pour parler de ce «Journal de la culture arabe vivante». Pierre Abi Saab y raconte son amour de la langue arabe, qu’il cherche à bousculer avec cette nouvelle revue. Il pointe la difficulté de positionner Zawaya face à la modernité, en évitant de sombrer dans le piège du clash des civilisations. Enfin, il évoque son «propre espace d’existence, individuel et politique», à travers le journalisme culturel.

Vous êtes actuellement éditeur du quotidien pan-arabe Al Hayat, vous avez déjà une longue expérience de presse, pourquoi avoir créé une revue indépendante comme Zawaya?
Oui, je travaille et écrit effectivement depuis de nombreuses années pour les principaux journaux de la presse arabe. Et dans ces journaux, comme dans toute institution de presse traditionnelle, plus tu gagnes en position, plus tu te rends compte que tu te perds, que tu te trahis. Tous les journaux ont leurs contraintes. En tant qu’éditeur, responsable de plusieurs services, je suis devenu le censeur ou pire, celui qui dicte la ligne éditoriale. Et quand je dis non à un article, 5 fois sur 10, il est en réalité intéressant mais, ou il touche des sujets tabous, ou son style sort de la forme d’écriture standard du journalisme. D’autres sujets intéressants peuvent aller, aussi, contre la ligne marketing du journal. Pour la presse arabe, le marché saoudien reste malheureusement encore le plus intéressant... Et ce type de responsabilités commencent, petit à petit, à te faire penser comme un chef de service marketing...

Par ailleurs, la page culturelle d’Al-Hayat est fidèle à son image depuis 30 ans. Elle comporte des rubriques bien définies «roman, théâtre, poésie», trop étanches. Où placer, dans ce contexte, une performance, une installation qui incluent le théâtre, les arts plastiques, l’écriture?
De retour à Beyrouth, j’ai pu noter que la tendance à la rébellion étaient particulièrement forte chez les jeunes, et je suis le plus souvent entouré par eux. J’ai aussi noté une chose extrêmement préoccupante: la plupart de leurs aspirations à la rébellion les a poussés à se réfugier dans d’autres langues que l’arabe. J’avais déjà noté cela en Algérie. Homosexuels, rebelles, berbères, etc... allaient chercher leur liberté dans d’autres langues. En tant que libanais, fils d’un panarabe convaincu, j’ai pour ma part toujours gardé un contact très fort avec la langue arabe. Je ne nie pas, en revanche, que c’est un rapport très complexe. Samir Kassir, par exemple, était le plus «arabe des arabes» mais écrivait en français. Il a donné l’exemple de cette rébellion qui se réfugie dans une autre langue. L’arabe aujourd’hui a des réticences, des mauvais plis. Il faut lutter avec elle. Personellement, je me bat tous les jours avec cette langue, c’est pour moi, un défi politique. Je m’appartiens plus en arabe, et j’essaie, tous les jours, d’occuper ma place d’existence en arabe.

Qui sont les «Zawayiens», comment avez-vous mobilisé jeunes et moins jeunes journalistes autour de ce projet?
Le premier noyau s’est construit de façon naturelle avec des amis proches, des journalistes qui contribuent par exemple au magazine d’Al Hayat -Al Wasat- en Syrie, au Maroc, en Palestine. Je leur ai dit: attention, il faut écrire autrement. Il faut se remettre en question.
La beauté de Zawaya est qu’en trois ans, j’ai l’impression que nous avons l’histoire d’un journal de 30 ans...Nous avons déjà une vielle garde, une nouvelle garde... L’ancienne et la nouvelle génération... J’essaie de faire participer le plus de gens possible. J’ai demandé par exemple à la Dj (celle du bar où nous nous trouvons pendant l’interview) d’écrire un article sur la musique...Elle est francophone et anglophone et elle fait beaucoup d’erreurs en arabe. Il m’a fallu quatre heures pour corriger son article...mais c’est formateur...Pour l’ancienne garde au contraire, la difficulté est de ne pas être conservateur par rapport à la forme.
Zawaya: «Un coin de culture au pluriel» | Catherine Cornet Zawaya a créé des vocations de journalistes chez les jeunes contributeurs?
Disons que les personnes qui écrivent pour Zawaya ne sont jamais passés aux médias traditionnels, mais le contraire est vrai. Il y a de plus en plus de journalistes des médias traditionnels qui passent à Zawaya. Et puis certains sont devenus otages de l’écriture du journal...C’est positif.

Après trois ans d’existence, quel bilan pouvez-vous faire de l’expérience Zawaya et de son accueil par le public?
Le premier numéro est sorti à 6000 exemplaires, c’était une période où j’ai suivi beaucoup de festivals et nous l’avons distribué un peu partout. Je ne me faisais pas trop d’illusions. Au départ, pour moi, il s’agissait de faire quelque chose de complètement différent de ce que je pouvais faire à Al Hayat, cela pouvait permettre aussi de faire voir, à partir d’un produit tangible que l’on pouvait faire les choses autrement. J’étais presque convaincu qu’il n’y avait pas de place pour un journal comme Zawaya. J’ai été donc très impressioné par les réactions positives. En Syrie, par exemple, je ne m’attendais pas à ce que les jeunes soient autant interessés. Nous recevons beaucoup de lettres de lecteurs. Je peux en citer une par exemple qui me semble absolument symptomatique. Dans un des dossiers de Zawaya, on a parlé du corps de la femme. J’ai reçu une lettre d’un jeune homme qui se disait outré, que l’on ne peut pas aller à l’encontre du Coran, qu’aujourd’hui la femme arabe meurt de faim comme l’homme arabe et qu’il faut procéder par étapes...J’étais content que Zawaya puisse toucher des individus si différents les uns des autres et j’ai publié la lettre.

Des thèmes comme celui de l’art contemporain, ou encore celui de l’homosexualité qui affronte plus directement les mentalités, ne sont-ils pas perçus par vos lecteurs comme des problématiques par trop «occidentales»?
C’est une question qui se pose à Zawaya tous les jours...J’ai l’impression de réunir en moi plusieurs identités même si je me définis comme arabe. Je me sens chez moi à Alger, au Caire. J’ai le rêve d’appartenir à une civilisation arabe, mais je suis aussi européen. Avoir recours à la critique de l’occidentalisation me semble la parade la plus mesquine pour arrêter le progrès. La démocratie n’est pas occidentale, c’est juste que l’Occident a pris un peu d’avance. A certain moment de l’histoire, le monde arabe a été en avance, je pense à la période d’Avicennes par exemple, aujourd’hui c’est au tour de l’Occident mais cela ne signifie absolument pas qu’il a l’exclusivité du progrès. Par ailleurs, beaucoup de gens dans le monde arabe essaient d’aller vers la liberté, mais les structures de leur pays les empêchent d’obtenir ce que d’autres ont déjà réussi à conquerir. Catherine Cornet
(25/11/2005)
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