Université/hospitalité : fragments d’errances et d’espoirs | jungle de Calais, Khalid Mansour, Anne Gorouben, Shadi Abdulrahman, Riaz Ahmad
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Camilla Maria Cederna   

Hi ! where are you from ?

what is your name ?

what is your dream ?

L’université s’ouvre aujourd’hui à nous dans une nouvelle lumière, une nouvelle humanité. Ce mot parfois si vide peut aujourd’hui rimer avec hospitalité, et finalement je vais y aller avec un sentiment de liberté.

Université/hospitalité : fragments d’errances et d’espoirs | jungle de Calais, Khalid Mansour, Anne Gorouben, Shadi Abdulrahman, Riaz AhmadIls sont 100 réfugiés arrivés de la « jungle » de Calais à Lille, accueillis grâce à l’enthousiasme et à l’effort de bénévoles des associations comme Maya Konforti de l’Auberge des migrants, Marianne Hambersot (Legal center), Passeurs d’hospitalité et PEROU (Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines), ainsi que de l’artiste Anne Gorouben, mobilisée sur le camp de Calais depuis un an, de collègues enseignants-chercheurs parmi lesquels Giorgio Passerone, ainsi que de nombreux étudiants impliqués dans l’accompagnement de leurs nouveaux amis à la découverte de l’Université, de la ville, et dans les pratiques administratives … Et grâce aussi à la détermination du premier vice président de l’Université Lille 3, Philippe Vervaecke qui est arrivé avec son équipe à impliquer les trois universités du campus et le CROUS (organisation qui gère la vie étudiante) et à faire accepter à la Préfecture le nouveau statut d’étudiants demandeurs d’asile.

Parmi ces réfugiés, certains d’entre eux étaient des journalistes, écrivains, photographes, artistes, et travaillaient dans des différents domaines. Après avoir quitté leurs pays meurtris par les guerres, la misère, l’ignorance, la violence politique et religieuse, ils sont arrivés dans la « jungle » de Calais, où ils ont passé plusieurs mois en attente de pouvoir entamer les démarches de demande d’asile pour rester en France. La « jungle », un mot que je n’aime pas, et qui a été employé pour justifier le traitement inhumain des habitants, pourtant si tragiquement humains, de cette waste land, détruite, démantelée, brûlée en quatre jours …

//Camilla Maria CedernaCamilla Maria CedernaJe suis en train de boire un thé à la mente avec Khalid et un café au lait avec Babak, et je n’ai plus de papier. Le temps coule trop vite pour transcrire, condenser, les traces de ces vies condamnées à la peur et au silence, à se cacher, et puis à l’exil, des mois, des années à essayer de fuir vers la liberté. Tout perdu : famille, travail, amours, racines. Toutes leurs économies dépensées, finies dans les mains des passeurs. Je n’ai plus de papier pour mes notes, pour écrire ces errances, entre espoir et désespoir, de ces sans papiers en attente du droit d’asile. Mais finalement je n’en ai pas vraiment besoin, la difficulté est plutôt de trouver les mots pour communiquer, faire comprendre l’inouï, l’absurde, l’incompréhensible.

Khalid Mansour, journaliste radio, me raconte des persécutions subies pour des raisons politiques au Soudan, de sa famille dispersée partout, et de son pays coupé en deux, avec une partie qui d’un jour à l’autre est devenue une terre étranger, Joba, Khartoum…. Cet exilé, « l'un des plus importants soudanais de la Jungle, des plus secourables dans tous les aspects de la vie dure du camp », comme me précise Anne Gorouben, a été à plusieurs reprises en prison, torturé, les ongles arrachées, pour enfin s’échapper en Ukraine, où il a vécu quelques années, travaillant comme journaliste et acteur. Il me raconte de ses innombrables tentatives de franchir les frontières, dont il ne se rappelle même plus le nombre, 8, 9, 11 … Il voulait à tout prix partir, venir en France, pour être libre, étudier, vivre enfin, réaliser son rêve de devenir acteur. Devant lui les murs, les frontières, Hongrie, Pologne … qu’il a essayé de franchir, caché le jour et marchant la nuit (hide and walk). Finalement, un train de réfugiés syriens l’a amené à travers l’Allemagne et l’Autriche, en France. A Calais il a déposé sa demande d’asile, il a été interviewé par l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) pendant quatre heures. Il attend la réponse, ses ongles ont été arrachés, ses dents cassées, et pourtant « je ne suis pas du Darfour », me dit-il avec un triste sourire …

Babak Inaloo, jeune iranien, qu’un jour a découvert sa passion pour le reportage. Il voulait montrer, documenter, ce qui se passe, la vie derrière la peau, « behind the skin », de sa ville, Téhéran. Il a commencé à mener des enquêtes sur les prostitués, pour comprendre le parcours douloureux de ces jeunes filles issues de familles religieuses, victimes de mariages forcés, traitées en esclaves et ensuite délaissées, pour être remplacées par d’autres victimes. Il a du payer avec l’exil le blog qu’il a créé, afin de partager ses découvertes, pour dénoncer, derrière l’apparence, l’hypocrisie de sa société. Enfin, la fuite et l’attente, à travers l’Europe, les changements de passeurs et de passeports, les promesses non exaucées, les rêves. Et l’arrivée à Calais, un mois passé dans un centre de détention à Paris, la demande d’asile rejetée en dix jours. Et puis à nouveau la lutte, le retour à Calais, où il a travaillé comme volontaire avec le Secours populaire, réalisé des courts métrages, écrit des poèmes. Finalement, accueilli à l’université, il est devenu encore plus actif : pendant qu’il apprend le français, il continue de travailler à ses projets de films et de théâtre. Il voudrait documenter la tragédie des enfants migrants abandonnés à leur sort, des centaines de milliers, partout en Europe et ailleurs, proies de mafias des trafiquants d’êtres humains et d’organes.

Shadi Abdulrahman, avocat en Syrie avant de s’enfuir, me raconte quelques fragments de son exil: les mois passés à Calais, aidant les volontaires du Legal office dans les pratiques administratives des refugiés, ses accidents en essayant de passer la Manche, son arrestation, la violence subie, plusieurs mois passés à l’hôpital pour soigner ses fractures … et maintenant son implication avec les associations d’aide de réfugiés syriens, et l’envie d’apprendre le français, pour pouvoir ensuite reprendre ses études de droit.

Riaz Ahmad, a quitté son pays, l’Afghanistan, il y a cinq ans, passant à travers plusieurs épreuves. Maintenant finalement à Lille « il veut construire, vivre », comme écrit l’étudiante Charlotte Boniteau, dans son article consacré à l’accueil des migrants de la part de l’Université, publié dans « Radio Londres », un journal en ligne qui vient de naître. Charlotte est persuadée que ces échanges « ne sont pas à sens unique. Accueillir des exilés c’est aussi partager. Ils arrivent d’horizons lointains ; chacun porte en lui une histoire, une culture, des racines et des souffrances : c’est une richesse pour les universités que de recevoir de tels hôtes. A leur contact et à travers leurs exils et leurs récits, les étudiants français vont s’enrichir ».

Richesse, enrichir, des mots qui semblent déplacés en relation à la condition de privation et de misère dans laquelle se trouvent ces étudiants obligés à tout quitter derrière eux, tout ou parfois rien, à la recherche d’une condition de vie meilleure, plus juste et plus humaine. Et pourtant rien n’est plus approprié. La richesse que cette hospitalité peut apporter à nous tous c’est exactement ce que j’ai ressenti quand j’ai appris la nouvelle que l’accueil des ces étudiants était devenu une réalité.

Malheureusement la demande d’asile de Riaz vient d’être refusée, mais il ne se laisse pas aller. Autour de lui une chaîne de solidarité, d’amis, étudiants, professeurs, et aussi spécialistes du droit d’asile qui sont venu pour étudier son cas et l’aider à présenter une nouvelle demande. Il exprime sa détermination dans son premier devoir de français, dans lequel il raconte son arrivée à Lille, de Calais:

«  J'ai dû quitter rapidement mon logement à Calais pour venir m'installer sur le campus de Villeneuve d'Ascq. Mon installation s'est faite rapidement puisque j'ai simplement récupéré la clé de ma chambre et puis deux couvertures, des draps et des oreillers […] pour le moment c'est très intéressant d'apprendre davantage. Le français est une langue que je trouve très belle et je l'aime beaucoup......
J'aimerais étudier le journalisme ou entrer dans une école et apprendre la politique. La France a besoin de personnes fiables et intelligentes pour diriger le pays........
Le voyage est une de mes passions c'est pour cela qu'être journaliste me passionnerait énormément...... Merci à tout le monde ici! »

Enfin, ce projet d’accueil de ces nouveaux étudiants, c’est l’occasion de continuer à apprendre, à créer, à construire une vie meilleure et, ainsi, à donner un sens et une réalité à ces valeurs fondateurs de la république, qui semblent souvent sombrer dans l’abstraction : liberté, égalité, fraternité.

 


 Camilla Maria Cederna

Mai 2017

 

Université/hospitalité : fragments d’errances et d’espoirs | jungle de Calais, Khalid Mansour, Anne Gorouben, Shadi Abdulrahman, Riaz AhmadCe dossier est illustré par les dessins d’Anne Gorouben*

* Anne Gorouben est née à Paris. A l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs, elle suit les cours de Zao Wou Ki. Depuis elle expose régulièrement ses peintures et ses dessins, et ses oeuvres sont présentes dans des collections publiques et privées, en France et à l'étranger. Elle participe depuis quelques années à différentes revues et a publié deux livres dessinés, 100, boulevard du Montparnasse, 2011, mon kafka, 2015

 

 

 

 

 

 

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