Paris-Ankara, aller-retour | Erdoğan, Le Pen, fondation Robert Schuman, frontières nationales, Vote en Turquie, Vote en France
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Gianluca Solera   

Paris-Ankara, aller-retour | Erdoğan, Le Pen, fondation Robert Schuman, frontières nationales, Vote en Turquie, Vote en France

Quelle semaine ! Vote en Turquie, puis en France, deux pays déterminants pour l’avenir de l’Europe. Hier, je suis resté à la maison pour suivre les résultats des élections présidentielles françaises, et déjà en lisant les unes des journaux italiens, on avait l’impression que la France était en guerre. La Repubblica encore hier matin, 23 avril, parlait sur son site d’un pays encerclé par la menace de l’Etat Islamique et de la vague populiste, et montrait la photo de soldats qui patrouillaient une rue ; dans l’après-midi, il ne manquait pas de mentionner une alerte à la bombe auprès du consulat français de New York. Il Corriere della Sera décrivait un pays, la France, blindé et super-protégé, et publiait la nouvelle d’un homme qui avait pointé son couteau contre des policiers. Chaque fois que quelqu’un meurt à cause d’un attentat terroriste, les médias nous peignent la guerre totale, le risque au coin de la rue, la multiplication de cellules combattantes dans nos quartiers ; pas de meilleur service rendu à la propagande islamiste et à celle des groupements xénophobes. J’en ai marre. Le Figaro nous rendait un bon service en énumérant tous les cas de fausse alerte d’hier[1]: en Alsace, une personne avait signalé un objet suspect à proximité. Il s'agissait d'une glacière vide; au Pas-de-Calais, deux bureaux de vote avaient été évacués le dimanche matin en raison de la présence d'un véhicule jugé suspect, immatriculé aux Pays-Bas. Les démineurs n’y ont rien trouvé ; dans le département du Doubs, deux bureaux de vote ont brièvement fermés par mesure de précaution, après la découverte d'une carabine dans une voiture stationnée à proximité. C’était probablement celle d’un chasseur.

En 2010, en France, l’alcool a tué quarante-neuf mille personnes, et les drogues cent trente-deux, donc bien plus que les attaques de matrice terroriste[2]. Et souvent, ces décès sont liés à des malaises sociaux, économiques ou culturels importants. Amplifier la présence terroriste ne sert qu’à déstabiliser les esprits et influencer le corps électoral.

Examiner les raisons des candidats et les fractures qui traversent le pays est un boulot plus compliqué que celui de crier au loup. Pourtant, il s’agit de la tâche la plus importante des médias. Le Monde, par exemple, a recueilli les propos des onze candidats sur les thèmes traités durant la campagne électorale, et les a comparés de façon systématique et pédagogique[3]. D’autres, ils ont examiné les racines de la crise qui affecte plusieurs villes et quartiers de l’Hexagone. C’est ainsi que je découvre qu’à La Courneuve, une commune de la banlieue parisienne, par exemple, le taux de chômage chez les jeunes atteint le 42%, s’approchant de celui enregistré en Grèce (45% au mois de février 2017[4]). Die Zeit enquête sur les banlieues françaises et le défi des start-ups de les faire sortir de la crise, montrant que le domicile et l’origine d’un jeune décident encore de son succès ou bien de sa faillite sur le marché du travail, et que les programmes gouvernementaux pour les start-ups ont une dotation financière ridicule[5]. Ou encore Le Monde met en relief que l’insécurité engendrée par les fractures entre territoires et villes de France a une nature articulée qui est l’expression d’une difficulté de l’accès aux droits et aux opportunités (en particulier dans le domaine du logement, de la santé, de l’éducation et des transports publics), ainsi que d’une exposition inégale aux risques. Par contre, alors que le taux d’homicides (et donc de violence armée) reste parmi les plus bas au monde, et que les violences les plus graves ont lieu majoritairement au sein des familles, parmi les préoccupations majeures des Français, la peur de nouveaux attentats sur le sol français depuis les attaques de Paris et Nice monte au deuxième rang, derrière chômage et précarité de l’emploi se plaçant en première ligne, et devant la pauvreté à la troisième place [6].

Si la question « terrorisme » a donné du carburant à certains médias qui observent ce qui se passe en France, la victoire du « oui » au référendum constitutionnel turc a déchaîné les réactions les plus virulentes et les condamnations les plus convaincues. D’ailleurs, il s’agit d’un pays musulman, et le risque autoritaire auquel se trouve confronté ce pays correspond à l’imaginaire dominant sur la culture politique d’une société musulmane. Je ne veux pas être mal compris : les raisons de ces condamnations ne manquent absolument pas.

Le Conseil de l’Europe, dont la Turquie fait partie, a défini les amendements constitutionnels soumis au référendum un dangereux pas en arrière pour la démocratie. Le modèle de système présidentiel proposé (et approuvé par la majorité des turcs) ne garantit pas la séparation des pouvoirs. Ces amendements incluent :

- l’exercice par le nouveau président du pouvoir exécutif en solitaire, avec l'autorité de nommer et licencier les ministres, et de nommer et de renvoyer tous les hauts fonctionnaires sur la base de critères déterminés par lui seul;

- la permission au président élu d'être membre et même chef de son parti politique, ce qui lui donnerait une influence extraordinaire sur la législature;

- l’octroi au président du pouvoir de dissoudre le parlement pour quelque raison que ce soit;

- l’affaiblissement d’un système de contrôle judiciaire de l'exécutif déjà inadéquat, ainsi que de l'indépendance de la magistrature.

De plus, le parlement turc a approuvé les amendements à soumettre au référendum alors qu’une grande partie des membres du deuxième parti de l’opposition étaient en prison, et que l’état d’urgence dans lequel le référendum a eu lieu n’a pas offert les conditions démocratiques appropriées à la tenue d’un vote d’une telle importance [7]. Et encore : les observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe ont énuméré plusieurs facteurs qui ont affecté négativement le bon déroulement du vote et son impartialité, et notamment : le fait que les deux camps n’ont pas eu les mêmes opportunités pendant la campagne référendaire, et que les organismes de la société civile n’ont pas eu la possibilité de participer librement au débat et de mener elles aussi leurs propres activités pendant la campagne ; le comité électoral suprême a modifié au dernier moment la procédure de décompte des voix ; le vote des dix-huit amendements a eu lieu en bloc ; les forces de l’ordre sont intervenues pour entraver certaines activités de défenseurs du « non » ; l’accès au médias des défenseurs du « non »  a été considérablement inférieur ; la décision d’accepter des bulletins de vote ne portant pas de cachet officiel a de fait rendu impossible d’identifier des fraudes électorales[8].

Donc, jeu facile pour les commentateurs occidentaux au sujet de la Turquie de Monsieur Erdoğan, sauf qu’ils oublient un facteur fondamental. L’Europe n’a aucun levier pour faire prise sur le régime turc et le forcer à reprendre le chemin de la démocratie et du droit, la raison principale de cette impuissance se trouvant dans l’accord du mois de mars dernier, qui a délégué de facto à la Turquie la gestion du droit à l’asile des réfugiés surtout syriens se dirigeant vers l’Europe. En échange du retour rapide de migrants partis de Turquie pour la Grèce et n'ayant pas besoin d'une protection internationale, de la reprise de tous les migrants en situation irrégulière interceptés dans les eaux turques avant l’entrée en vigueur de l’accord, du renvoi en Turquie de tous les nouveaux migrants en situation irrégulière qui partent de ce pays, ainsi que de la lutte contre les nouvelles routes de migration irrégulière, maritimes ou terrestres, l’Europe s’est engagée à fournir une aide financière conséquente et une assistance technique importante, en considérant désormais la Turquie comme un « pays sûr ». La Convention de Genève et la directive sur les procédures d'asile entrée en vigueur le 21 juillet 2015 décident qu’un pays est sûr s'il dispose d'un système démocratique et s'il n'y a pas de conflit armé ou de persécutions : ce n’est certainement plus le cas de la Turquie. L’Europe s’est aussi engagée à libéraliser les visas de courte durée pour les citoyens turcs, et à relancer le processus d’adhésion à l’UE de la Turquie. « Or, sans plan alternatif à cette coopération avec la Turquie, l'Union européenne n'a d'autre choix que d'accepter les conditions et les caprices du président turc » explique à juste titre la fondation Robert Schuman[9]. Par conséquent, l’Europe ne peut plus agir contre la dérive dictatoriale du régime turc car elle a renoncé a sa légitimité internationale pour tamponner l’arrivée des refugiés.

Voici que notre incapacité d’agir en respectant le droit international, de pratiquer la solidarité de façon claire, transparente et déterminée, et de mener une politique cohérente en termes de libertés fondamentales se trouve à la base des conditions qui ont facilité la restauration autoritaire en Turquie et l’avancée d’un nationalisme défensif, discriminatoire et nostalgique en France, surtout personnifié par le Front National. On a beau lever la voix contre la menace terroriste, on a beau se plaindre d’un populisme aspirant à une société à deux vitesses (les Français tout d’abord, et les autres, qu’ils de débrouillent…), on a beau pointer le doigt sur les ambiguïtés du sultan, nos inquiétudes ne cesseront pas si facilement. Nous devons apprendre à reconnaître les connexions existantes entre ce qui se passe en Turquie et dans d’autres pays du voisinage et ce qui se passe en Europe, entre les menaces totalitaires et discriminatoires ici et ailleurs ; sans construire de solutions transnationales aux défis de la démocratie et de la mobilité, nous risquons d’échouer sur tous les fronts. Nous ne pouvons pas prétendre préserver notre démocratie et notre droit à la mobilité et à la justice sociale sans nous engager pour que les autres nations à nos frontières jouissent des mêmes conditions. Ceci est valable aussi pour un pays comme le mien. L’histoire est un boomerang. La France souffre aujourd’hui des conséquences de son passé colonial en Afrique du Nord, et le Lepenisme se nourrit des conflits portés par la communauté maghrébine française. L’Allemagne ne s’est pas encore donnée l’objectif de former ses migrants à la démocratie et de les associer au débat politique, et voilà que la plupart des Turcs allemands ont voté pour le « oui » au référendum constitutionnel turc[10]. Si maintenant l’Italie pense qu’elle peut régler la question migratoire en confiant de nouvelles fonctions policières à des pays tels que la Libye ou l’Egypte, où les droits de l’Homme sont violés tous les jours, et en même temps développer des accords commerciaux lucratifs avec leurs gouvernements, elle en la facture tôt ou tard.

Les frontières nationales n’existent plus, les effets des conflits se répercutent sur notre continent à une vitesse et avec une intensité extraordinaires. Les seules frontières qui résistent sont celles de nos esprits.  

 


 

Gianluca Solera

Florence, 24 avril 2017.



1-« Elections en direct », Le Figaro, 23 avril 2017.

2-Sans parler du tabac: 78 000 morts. Source: Pierre Breteau, « En France, l’alcool et le tabac sont les drogues les plus meurtrières », Le Monde, 19 avril 2016.

3-Voir: http://www.lemonde.fr/programmes/

4-Voir: https://www.statista.com/statistics/266228/youth-unemployment-rate-in-eu-countries/

5-Hanna Gieffers, « Die Lara Croft aus der Banlieue », Die Zeit, 22 avril 2017.

6-« Les Fractures françaises : tout comprendre aux inégalités dans l’Hexagone », Le Monde, 23 avril 2017.

7-Commission de Venise, «110th Plenary - Turkey - Proposed constitutional amendments “dangerous step backwards” for democracy», Conseil de l’Europe, 10 mars 2017.

8-Source: OSCE, International Referendum Observation Mission. Republic of Turkey, Constitutional Referendum, 16 April 2017. Statement of Preliminary Findings and Conclusions.

9-Voir aussi: Charles de Marcilly, Angéline Garde, « L'accord UE-Turquie et ses implications », Question d’Europe, n. 396, fondation Robert Schuman, 13 juin 2016.

10-Voir Canan Topçu, «Dieses Votum sagt nicht, was alle Deutschtürken denken», Die Zeit, 17 avril 2017.