De la crise climatique aux guerres | changement climatique, Wikileaks, Ban Ki-Moon, pétrole, justice climatique
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Warda Mohamed   

//Sécheresse au Soudan. - UNEP, 2007. Sécheresse au Soudan. - UNEP, 2007.

Selon une étude de la Nasa, la sécheresse au Proche-Orient entre 1998 et 2012 a été « la pire en 9 siècles »1. Cela influe-t-il sur les guerres et conflits ? C’est ce que pointait le représentant syrien de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) Abdullah Bin Yehia en 2008. Dans un rapport révélé par Wikileaks et destiné au département d’État américain, il prévenait que la sécheresse en Syrie et ses conséquences parmi lesquelles la famine et les déplacements de populations, liée à d’autres facteurs, rendaient la situation explosive.

Des communautés qui cohabitaient

En 2007, sur le Darfour cette fois, le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon écrivait « Nous évoquons quasi invariablement le Darfour dans des termes militaires et politiques commodes, en y voyant un conflit ethnique opposant des milices arabes à des rebelles et des cultivateurs noirs. Mais si on se penche sur les racines de ce conflit […], on notera qu’il a commencé par une crise écologique entraînée, au moins en partie, par un changement climatique. […] Jusque-là, les bergers nomades arabes avaient vécu en bons termes avec les cultivateurs sédentaires. » La même année, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) déclarait que la probabilité que le réchauffement soit dû aux activités humaines était supérieure à 90 %.

Ce conflit qui perdure au Darfour, près de dix ans après cette déclaration, mêle au premier abord les ingrédients d’une guerre « banale » : Afrique, pauvreté, désaccords inter-religieux et terrorisme perpétré par des groupes se revendiquant de l’islam, dans ce cas « les Djanjawid ». Sauf qu’en se penchant sur les raisons profondes, des chercheurs indiquent que ces dissenssions éclatent dans des zones très riches en ressources naturelles convoitées, sur fond de batailles autour des terres, d’implication de pays étrangers et alors que des populations aux origines ethniques ou appartenances religieuses diverses avaient pu vivre ensemble avant.

Depuis, d’autres guerres ont éclaté en Afrique et dans de nombreux pays arabes ou à majorité musulmans. Et d’autres groupes dits terroristes ou « djihadistes » se sont développés, le plus médiatisé actuellement étant l’organisation de l’État islamique (OEI). Comment et pourquoi ce groupe a pu émerger et se propager sur ces zones précises de Syrie et d’Irak ? Les cartes apportent des réponses. Les zones d’implantation du groupe et celles touchées par la sécheresse se superposent. Comment expliquer, dans un tel contexte, que les États-Unis prévenus des risques aient alors décidé de former et d’armer des forces d’opposition syriennes ?

L’addiction au pétrole

Les États-Unis -– tout comme la France, le Royaume-Uni et nombre de pays occidentaux — ont entretenu des alliances avec des régimes autocratiques dans tout le « monde arabe ». Principalement pour les ressources naturelles de ces pays, pour la plupart dotés de pétrole. En effet, le changement climatique n’est jamais le seul facteur de déclenchement ou d’aggravation des guerres. Toutes les zones où les armées occidentales s’engagent sont dotées des plus importantes ressources énergétiques de la planète. Les guerres sont souvent motivées par une volonté de mettre la main sur ces richesses, ces intentions inavouables étant cachées derrière un discours « civilisateur » ou « émancipateur ». Ce type de stratégies a participé à donner naissance au groupe Al Qaïda — pour Oussama Ben Laden, les bases militaires présentes sur les terres sacrées d’Arabie saoudite et au Proche-Orient représentaient un sacrilège -– puis à l’OEI.

Cette dépendance des grandes puissances à l’or noir a même mené des États de l’Union européenne (UE) « à acheter du pétrole à l’OEI », déplorait le 2 septembre 2014 l’ambassadrice de l’UE en Irak Jana Hybaskova au Parlement européen Ludovic Lamant, .

C’est également le pétrole qui a permis à l’Algérie et à certains pays du Golfe d’être relativement épargnés par les révoltes arabes en mettant en place des politiques clientélistes pour acheter la paix sociale. Cette stratégie n’est toutefois possible que lorsque les ressources sont abondantes or la crise du pétrole continue.

Alors pour nourrir leurs populations, les riches émirats dépendants jusqu’à 90 % pour le Qatar par exemple des importations de bien alimentaires se tournent vers l’accaparement de terres en Afrique, tout comme les puissances occidentales et leurs multinationales.

À la conquête des terres

La conquête de l’Algérie avait été menée en partie pour installer des colonies de peuplement sur des terres fertiles, alors qu’après la guerre franco-allemande la France ne disposait plus d’assez de blé pour nourrir la population. Si les accords d’Évian de 1962 condèdent son indépendance à l’Algérie, ils stipulent également que la puissance coloniale garde la main sur les ressources naturelles du pays, notamment le pétrole. Ce type d’ingérence, qui est aussi un des fondements de « la Françafrique », est toujours de rigueur.

En effet, si la fracturation hydraulique est interdite en France, le ministre des affaires étrangères Laurent Fabius déclarait en 2014 son soutien aux entreprises françaises qui exploreraient le gaz de schiste dans d’autres pays, avec cette méthode très polluante. Le PDG de Total Christophe de Margerie commentait alors : « Il est quand même paradoxal d’entendre un membre du gouvernement annoncer que la France va faire des tests de fracturation hydraulique en Algérie pour rapatrier la technique en France si elle est finalement jugée acceptable pour l’environnement » 2.  ». Le chercheur Hamza Hamouchene dénonce « une attitude coloniale et raciste qui perdure ».

Dans le livre qu’il a dirigé, La Prochaine Révolution en Afrique du Nord : la lutte pour la justice climatique, il rappelle : « Malgré le discours de promotion de démocratie et des droits humains, qui remonte a la mission civilisatrice lors de la période coloniale, l’État français continue à promouvoir les intérêts de ses classes dirigeantes en imposant son hégémonie à travers des politiques de pillage des ressources. Les pays occidentaux continuent à offrir leur soutien aux dictatures et aux régimes autoritaires en place prêts à participer dans la dépossession de leurs peuples ».

Cette politique se traduit dans les réformes du Fond monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale, les traités européens et américains et enfin la dette, qui déstabilisent profondément ces sociétés. N’est-ce pas la stratégie de la France et du Royaume-Uni autour de la dette qui avait mené à la conquête de la Tunisie puis de l’Égypte ? Les institutions bancaires sont aussi pointées. En 2013, la spéculation sur la faim des quatre principales banques françaises –- BNP, Crédit agricole, Société générale et BPCE -– avait été dénoncée dans un rapport.

Un cercle vicieux

Amzat Boukari-Yabara, docteur en histoire et civilisations de l’Afrique (Ehess) rappelle qu’additionné aux conséquences du réchauffement climatique, « le pillage des ressources et l’accaparement des terres prive des communautés de leurs moyens de subsistance. L’asphyxie du circuit économique et alimentaire ainsi que la raréfaction des ressources est conçue comme un cercle vicieux : elle permet aux groupes "djihadistes" de recruter et dans le même temps de se financer sur les bétails et le contrôle des terres. »

Pour le chercheur, « Le mode de fonctionnement de tous ces groupes – dont Boko Haram -– groupe terroriste qui a causé le plus de morts au monde en 2014 — est compatible avec le capitalisme sauvage ». Ainsi, ces groupes « ne proposent pas de modèle autre que le capitalisme ». Ils s’en accommodent et « les multinationales ne sont pas non plus gênées par leur présence ». Le groupe français Lafarge a par exemple payé des taxes à l’OEI afin de continuer à travailler en Syrie3. Il est par ailleurs, avec Total, l’entreprise française qui produit le plus de gaz à effet de serre.

Le cas de la Libye illustre aussi significativement les liens entre tous les facteurs. « Son agriculture diversifiée avec tous les éléments de base et son large littoral avaient permis à la Libye d’atteindre l’autosuffisance alimentaire », souligne Amzat Boukari-Yabara « ce qui l’a autorisé à jouer un rôle de puissance agricole et industrielle. » La Libye a alors « beaucoup investi dans les pays du Sahel. Cela permettait de maintenir sur place une partie de la population locale » mais « l’OTAN a bombardé toutes les infrastructures agricoles. » Après la guerre menée par la France et le Royaume-Uni et le renversement de Mouammar Kadhafi, le pays s’est profondément fracturé. Les flux migratoires ont explosé. Des pêcheurs sont devenus passeurs. Le trafic d’êtres humains à partir d’États d’Afrique subsaharienne entre la Libye, le Sinaï et Israël s’est développé. La guerre en Libye aura impacté de nombreux pays du continent.

Qui peut apporter des solutions ? Ni les entreprises sponsors des COP, ni les États qui tirent profit et alimentent ces situations, dénoncent ONG et associations à travers le monde. Pour Hamza Hamouchene, c’est « le modèle civilisationnel » basé sur le capitalisme et l’extractivisme qui est à revoir.

Le facteur religieux, simple prétexte ?

Pourtant, de Barack Obama à François Hollande, les dirigeants s’accordent à dire que la crise climatique est un grave danger « pour la sécurité ». Mais le chercheur Mathieu Rigouste nuance. « À partir de la fin des années 80, la "crise climatique" émerge comme une thématique des "nouvelles menaces" dans les archives de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Les "études de défense et de sécurité" vont alors focaliser de plus en plus sur la figure de ce qu’ils nomment "l’écoterrorisme" et la "menace de réfugiés climatique". »4 Pour lui, « ce discours tend à effacer la responsabilité du système économique et établir les mouvements sociaux et militants qui luttent contre la dévastation capitaliste de la planète comme les causes ». Lors de la COP21, la France a pretexté l’état d’urgence pour ne pas attribuer de visas à des représentants des sociétés civiles « des Suds » et a multiplié les perquisitions et assignations à résidence contre ceux que des médias ont qualifié de... « djihadistes verts ». En réponse, des militants qualifient les politiques étatiques de « terrorisme environnemental », indique Hamza Hamouchene.

La crise climatique, les ressources et les stratégies opportunistes auraient finalement plus de poids dans les guerres que les religions ? « Derrière ce qui est appelé "guerres de religions" on trouve généralement des régimes de violence d’État programmés pour l’accumulation des pouvoirs, des profits et des privilèges et qui emploient les thématiques religieuses comme justification, mystification et mobilisation », conclut Mathieu Rigouste. Au Congo, où se déroule un « génocide » dixit l’ONU, qui avait déjà fait plus de 6 millions de morts en 2014, « des milices de l’Est et d’autres régions du pays ont acquis une partie du territoire en vue d’en faire un moyen de négociation économique et financière grâce à leurs ressources. Ce sont devenus des groupes politiques et certains occupent des territoires avec le soutien de groupes djihadistes », commente Amzat Boukari-Yabara. « Dans les conflits en Centrafrique ou dans les zones pétrolières du Soudan, des communautés chrétiennes sont directement impliquées […] ». Ces cas de figure se retrouvent ailleurs.

Jusqu’en Birmanie, où des groupes bouddhistes et l’armée au pouvoir sont désignés responsables de ce que le rapporteur de l’ONU Tomás Ojea Quintana qualifie « de crimes contre l’humanité » à l’encontre de la minorité Rohingya, de confession musulmane. En plus du gaz et du pétrole, certaines régions où se déroulent ces violences sont « riches en bois, pierres précieuses et minerai, ainsi qu’en potentiel hydraulique. (…) Les communautés ethniques locales luttent pour ne pas voir leurs territoires pillés par l’armée et quelques conglomérats qui lui sont proches — ou par des compagnies étrangères », décrivait Renaud Egreteau dans Le Monde diplomatique. Et il confirme : « La question ethnique est liée à des enjeux territoriaux et économiques. (…) Pacifier la périphérie, c’est se heurter à de vastes intérêts. »

 


 

Warda Mohamed

 

1Xavier Demeersman, «  La pire sécheresse depuis 900 ans en cause dans les conflits du Moyen-Orient, Futura-sciences.com, 4 mars 2016

2Marie-Béatrice Baudet, Denis Cosnard et Pierre Le Hir, «  Christophe de Margerie : "Le changement climatique, c’est sérieux", Le Monde, 11 janvier 2013.

3Comment le cimentier Lafarge a travaillé avec l’Etat islamique en Syrie, Le Monde, 21 juin 2016.

4Lire : Mathieu Rigouste, L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, Éditions La Découverte, 2009.