Le 5 juin 1967 : Guerre des six jours. Témoignage de Farouk Mardam Bey  | Guerre des six jours, Farouk Mardam Bey, Souria Houria, Sartre, Simone de Beauvoir, Vidal-Naquet, De Gaulle, Samir Kassir
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Nathalie Galesne   

Le contexte

Le 5 juin 1967. Guerre des six jours

//Soldats israéliens surveillant des prisonniers de guerre jordaniens et palestiniens à Jérusalem en juin 1967Soldats israéliens surveillant des prisonniers de guerre jordaniens et palestiniens à Jérusalem en juin 1967La tension monte en cette année 1967 entre Israël et ses voisins : la Jordanie, la Syrie et l’Egypte coalisées autour de la leadership de Gamel Abdel Nasser. Le président égyptien, qui prône une stratégie panarabe contre Israël, galvanise l’opinion arabe. En mai 1967, il exige le retrait des forces d’interposition de l’ONU du désert du Sinaï, le 23 du même mois il bloque le détroit de Tiran empêchant l’accès des navires d’Israël au port d’Eilat. L’Etat hébreu considère ce blocus comme un casus belli. Soutenu par Washington, moins de deux semaines plus tard, il lance une attaque aérienne et terrestre contre l’Egypte détruisant dès le 5 juin la quasi totalité de son aviation. S’ensuivent plusieurs jours de combats en Jordanie et en Syrie. Il aura fallu à peine six jours à l’armée israélienne pour écraser ses adversaires et redessiner les frontières d’Israël, triplant son emprise territoriale. Au sortir de ce conflit éclair, désigné par les citoyens arabes comme une seconde Nakba (catastrophe) après celle de 1948, l’Egypte perd la bande de Gaza et la péninsule du Sinaï, la Jordanie est amputée de la Cisjordanie et de Jérusalem Est, la Syrie du plateau du Golan. Le 9 juin, dans une déclaration télévisée, Nasser annonce la débâcle et démissionne de la présidence égyptienne. Des millions de citoyens arabes se pressent alors dans la rue pour lui demander de rester au pouvoir. Malgré cet élan populaire, jamais défaite n’aura été plus humiliante et lourde de conséquences. Elle va bousculer les équilibres régionaux jusqu’à nos jours puisque la résolution 242, adopté en 1967 au Conseil de Sécurité des Nations Unies et exigeant la fin de l’occupation militaire par Israël, ne sera jamais appliquée.

 

Le 5 juin 1967 : Guerre des six jours. Témoignage de Farouk Mardam Bey  | Guerre des six jours, Farouk Mardam Bey, Souria Houria, Sartre, Simone de Beauvoir, Vidal-Naquet, De Gaulle, Samir KassirLe témoin

Farouk Mardam Bey

Né à Damas, vivant à Paris depuis 1965, Farouk Mardam Bey est historien, écrivain, ancien bibliothécaire et conseiller culturel de l’IMA. Il dirige actuellement la collection Sindbad chez Actes Sud et préside l’association Souria Houria, dont l’objectif principal est de soutenir le peuple syrien dans son combat pour la liberté, la démocratie et la dignité.

 

Le témoignage

La guerre des six jours fut pour moi un choc terrible, comme pour beaucoup d’autres, surtout des jeunes de ma génération. Au printemps 1967, je vivais à Paris et j’étais très mobilisé, puisque j’étais membre d’une association d’étudiants syriens et du Comité de coordination des étudiants arabes.

Nous nous efforcions d’organiser une riposte à la propagande pro-israélienne extrêmement virulente qui avait rallié à elle de nombreuses forces politiques, de l’extrême droite jusqu’à la gauche non-communiste. Des intellectuels de renom, tels que Sartre, Simone de Beauvoir, Vidal-Naquet, qui avaient soutenu la cause algérienne et qui soutenaient celle du Vietnam, s’étaient engagés aux côtés d’Israël en publiant une pétition dans le journal  Le Monde  contre l’Egypte. C’est dire à quel point nous nous sentions isolés et incompris dans un climat général anti-arabe et islamophobe sur lequel j’aurai l’occasion de revenir longuement, vingt-cinq ans plus tard, avec Samir Kassir, dans un ouvrage intitulé Itinéraire de Paris à Jérusalem. La France et le conflit israélo-arabe (Institut d’Etudes Palestiniennes, 1992-1993).

Je me souviens qu’une semaine avant le début de la guerre, le 31 mai, il y eut une grande manifestation de soutien à Israël devant son ambassade à laquelle assistaient des milliers de personnes, une foule immense, disparate, qui comptait, outre des personnalités politiques de premier plan, les organisations communautaires juives, les associations d’anciens combattants, de résistants, de rapatriés d’Algérie,des artistes, des universitaires, des académiciens et des intellectuels. Seul le gouvernement français avait montré une attitude plus modérée. En effet, le général De Gaulle ne voulait pas de cette guerre, il craignait un troisième conflit mondial, et avait demandé à Israël de ne pas attaquer en premier. Mais à l’intérieur de son propre camp, des gaullistes lui reprochèrent sa réserve.

//Gamal Abdel NasserGamal Abdel NasserDès le 5 juin au soir, nous avons appris, sans vouloir le croire, que l’aviation égyptienne avait été détruite et nous avons eu deux jours plus tard le pressentiment qu’Israël gagnerait l’offensive qu’il venait de lancer. Le 9 juin 1967, Nasser annonça à la télévision sa démission. Ce fut le désarroi complet auquel s’ajoutait la douleur d’être incompris par le reste du pays. Cependant nous ne voulions pas nous laisser submerger par cette défaite que nous tentions tant bien que mal d’analyser et de comprendre tout en étant animés par de nouvelles raisons d’espérer. Au début de l’année 1965, le Fatah avait lancé sa première opération militaire. Nous y voyions, à l’instar de la lutte armée des Vietnamiens, une nouvelle forme de résistance révolutionnaire à laquelle d’autres peuples arabes se joindraient. L’ambiance générale d’alors, partout dans le monde, était révolutionnaire, et une bonne partie de la jeunesse, y compris en France, avait les yeux rivés sur la Chine, le Vietnam et Cuba. Mai 1968 n’était pas bien loin.

De mon côté, c’est à partir de juin 1967 que j’ai décidé de militer avec les Palestiniens. J’étais convaincu que la lutte palestinienne allait peu à peu entraîner une mobilisation générale des peuples arabes, non seulement pour la libération des territoires occupés par Israël, mais aussi contre tous les régimes responsables de la défaite. C’était une conviction largement partagée et qui a animé pendant plusieurs années un grand nombre de mouvements politiques radicaux dans le monde arabe, aussi bien au Proche-Orient que dans le Maghreb. Les démêlées de l’OLP avec la plupart des régimes arabes, depuis le Septembre noir jordanien en 1970, ne feront que nous confirmer dans cette idée que l’impuissance des Arabes face à Israël était d’abord due aux intérêts étroits et contradictoires de ces régimes qui se prétendaient pourtant tous solidaires des Palestiniens.

Quelques cinquante ans après la guerre des six jours, force est de constater que la défaite cuisante de 1967 marqua une fracture irrémédiable. De fait, c’est à partir de cette date que l’on assista à deux évolutions parallèles : la première est l’apparition de régimes despotiques et prédateurs d’un genre nouveau (Libye, Irak, Syrie)qui se donnaient comme « éternels », et la seconde le recul idéologique du nationalisme arabe séculier devant la montée en force de l’islamisme. Ce que l’on avait appelé au début des années 1960 « la guerre froide arabe », opposant L’Egypte de Nasser à l’Arabie saoudite, trouva une issue à ce moment-là, au détriment de l’arabisme.

Autre rupture : c’est après 1967 que le mouvement sioniste est parvenu à se subordonner la grande majorité des institutions juives dans le monde et que l’Etat d’Israël est devenu le principal pôle d’identification de l’être juif. L’ancien pluralisme politique qui caractérisait les milieux juifs n’a cessé depuis lors de se réduire. On le constate en France comme partout ailleurs.

La situation actuelle de la région peut donc s’expliquer, dans une large mesure, à l’aune de la déroute de 1967. Le despotisme absolu et l’islamisme radical, ennemis complémentaires qui ont pris leur essor après cette seconde Nakba, occupent toujours le devant de la scène, avec les ravages que l’on sait. Ils ont réussi à briser dans le sang l’élan du soulèvement arabe déclenché en Tunisie fin 2010 et sont conjointement responsables de la tragédie syrienne qui se poursuit dans l’indifférence générale, et dont on ne mesure pas encore toutes les conséquences désastreuses, sur les plans régional et international.

 


 

Propos recueillis parNathalie Galesne

Article publié dans le n° de juin 2016 du Courrier de l’Atlas