11 avril 2015. Disparition de François Maspero | François Maspero, Bruno Guichard, Yves Campana, Jean-Pierre Raynaud, La Maison des Passages
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Nathalie Galesne   

Le contexte

11 avril 2015. Disparition de François Maspero | François Maspero, Bruno Guichard, Yves Campana, Jean-Pierre Raynaud, La Maison des PassagesIl y a des personnalités dont l’engagement se transforme en lègue. François Maspero en était une. Libraire, éditeur, journaliste, traducteur et écrivain, c’est à partir du texte (poésie, littérature, essai social et politique), qu’il publie, traduit ou écrit, qu’il va s’inscrire dans son époque, ouvrant amplement le monde et l’ailleurs à ses lecteurs.

En 1959, en pleine guerre d’Algérie, il s’implique dans la lutte anti coloniale et crée sa maison d’édition (Les Editions Maspero) qui édite sur deux décennies 1350 titres.

L’acharnement policier dont il est victime, les saisis à répétition de ses livres par le pouvoir, les violences contre sa librairie commises par l’extrême droite et par des groupuscules situationnistes le conduisent à tirer le rideau de La joie de lire. Il tente alors le suicide. On est en 1975.

Autre tournant : en 1982 François Maspero cède sa maison d’édition et signe deux ans plus tard son premier roman, Le Sourire du Chat, suivi de treize autres livres. On lui doit également la traduction de quelques quatre-vingts ouvrages.

La cinquantaine bien sonnée, il commence une carrière intense de journaliste-voyageur. Découvreur de mondes, il rapporte de ses pérégrinations des reportages pour Radio-France et Le Monde, du plus proche au plus lointain : Les passagers du Roissy-Express, Cet hiver en Chine, suivis de chroniques de Bosnie, d’Amérique Latine, de Palestine, en partie reprises dans  Balkans-transit et dans Transit&Cie.

La pugnacité et la passion de François Maspero pour l’écriture et le combat politique s’expliquent sans nul doute par son appartenance à une famille de résistants, décimée en partie durant la seconde guerre mondiale.

11 avril 2015. Disparition de François Maspero | François Maspero, Bruno Guichard, Yves Campana, Jean-Pierre Raynaud, La Maison des PassagesLe témoin

Bruno Guichard

Bruno Guichard est directeur de « La Maison des Passages », association lyonnaise qui œuvre pour l’interculturel comme art de vivre. Il est créateur et co-directeur de l’exposition et de l’ouvrage « François Maspero et les paysages humains », il a également réalisé avec Yves Campana et Jean-Pierre Raynaud le documentaire « François Maspero. Les chemins de la liberté».

//François Maspero, “Les chemins de la liberté”François Maspero, “Les chemins de la liberté”

Le témoignage

J’ai appris la disparition de François Maspero par un sms. Après la sidération, j’ai ressenti une douleur d’une grande violence, tout d’abord parce que je perdais un ami mais aussi parce que sa mort était inattendue. La veille, nous avions passé deux heures au téléphone. Nous préparions la diffusion du film et une rencontre à la Maison de l’Amérique Latine. J’étais au bord l’océan. La mer comptait beaucoup pour François Maspero. Ce fut comme un clin d’œil. Le ressac, le parfum des embruns, faire courir son regard et ses rêves sur la houle… C’était pour François un appel au voyage. « Jamais je ne m’ennuie devant l’océan » disait-il. Nous partagions ce sentiment très fort dans notre relation.

J’ai rencontré François Maspero en deux temps. La première fois dans les années 1970, je vivais à Lyon et militais dans des organisations antimilitaristes. Nous avions été poursuivis avec d’autres militants pour injures à l’armée, et incitations de militaires à la désobéissance. Nous cherchions un témoin de moralité, cela se faisait à l’époque dans les procès politiques. François Maspero accepta immédiatement de témoigner en se déplaçant de Paris à Lyon. Au moment de le quitter, je voulus lui rembourser ses frais de transport mais il refusa net, rétorquant : « Vous ne me devez rien, les éditions Maspero ça sert aussi à cela. » En ce sens, François était bien plus qu’un simple éditeur et sa maison d’édition bien plus qu’une simple maison d’édition.

Il y a quelques années, en évoquant avec un ami libraire et éditeur l’importance qu’avait eu pour nous François Maspero, l’estime et la reconnaissance que nous lui portions, nous avons eu l’idée de lui rendre hommage en réalisant un documentaire pour le cinquantième anniversaire, en 2009, de la création des éditions Maspero. Nous voulions partir de son travail d’écrivain car François avait une magnifique plume. Cette idée lui a plu, il nous a aussitôt dit oui.

Avant d’être éditeur et auteur, il avait été libraire. Il possédait une librairie rue Monsieur le Prince à côté du théâtre de l’Odéon. C’était un lieu où confluaient de nombreux intellectuels - Césaire, Senghor…-, et toutes les personnes engagées dans la lutte anticolonialiste. En 1956, François avait assisté à la Sorbonne à une rencontre d’écrivains et artistes noirs déterminante pour lui dont il disait qu’elle lui avait ouvert le monde. Sa librairie était donc à cette image, un lieu ouvert sur le monde, avec tout un microcosme de militants, d’intellectuels et d’écrivains qui gravitaient autour d’elle.

Puis il a ouvert sa deuxième librairie « La joie de lire » située en bas du boulevard Saint-Michel et créé sa maison d’édition, les Editions Maspero.

Nous étions en 1959, en pleine guerre d’Algérie. François publia de nombreux des ouvrages consacrés au peuple algérien : quatorze livres et plusieurs revues, dont les ouvrages de Frantz Fanon et la revue « Partisans ». Il était tenaillé par une interrogation : « qui sont ces gens qui se battent contre la France ? » Et animé par le désir profond de leur donner la parole. Sa librairie et sa maison d’édition devinrent ainsi des espaces d’expression et de communication pour les militants algériens. François participa activement au dispositif d’un accord politique sur la lutte anti-coloniale. « Un pays qui en opprime un autre, disait-il, ne peut pas être libre ». Avec les Editions de Minuit, les Editions Maspero furent constamment inquiétées par le pouvoir. Ses livres furent saisis à plusieurs reprises. La joie de lire faillit fermer. Elle fut aussi plastiquée par l’OAS. Paradoxe : un de ses livres servira aux négociateurs des Accords d’Evian qui avaient très peu d’éléments sur l’organisation politique du FLN (Front de Libération National).

Cependant pendant la guerre d’Algérie, François ne s’est pas contenté d’éditer des livres, il faisait aussi passer la frontière belge et allemande aux militants du FLN poursuivis par la justice française. Petite anecdote : un jour la direction du FLN apprend ses activités de passeur et lui demande de les arrêter pour se consacrer exclusivement à son travail d’éditeur. François n’était pas un éditeur enfermé dans sa tour d’ivoire, il savait mettre les mains dans le cambouis et n’aurait pas supporter d’être un simple témoin. Tout au long de sa vie il a agi de la sorte, plus tard il s’impliquera dans la création d’un tribunal Russel sur la Palestine.

L’homme engagé ne saurait faire oublier le poète qui était en lui. Dès 1960, il crée la collection Voix pour faire connaître les grands poètes maghrébins, russes… Il portera toujours un regard poétique sur le monde. C’est pourquoi en lui rendant hommage en 2015 au théâtre de l’Odéon, nous avons intitulé cette soirée : « François Maspero, une poétique de la résistance ».

C’est également lui qui a introduit les sciences sociales sociales et la pensée critique dans le champ de l’édition en publiant des auteurs comme Baudelot, Pierre Vidal-Naquet, Jean-Pierre Vernant, avec lesquels il avait des rapports privilégiés… François Maspero fut aussi le premier à donner la parole aux dissidents de l’Europe de l’Est, à cette pensée démocratique en gestation qui aboutira plus tard au mouvement Solidarnosc.

Au bout du compte, la vraie famille de François Maspero était celle des résistants, à commencer par la sienne dont il était fier. Ses parents furent déportés, son père ne revint pas de Buchenwald, seule sa mère survécut. Son frère Jean, qui avait rejoint les rangs des Francs Tireurs Partisans à Paris avant de s’engager dans l’armée américaine, fut tué au combat en 1944 sur les bords de la Meuse.

François appartenait à une génération qui a voulu changer le monde et qui a perdu. C’est pourquoi il ne croyait pas aux utopies, il leur préférait le rêve et reprenait à son compte les propos de Victor Serge : « De défaite en défaite jusqu’à la victoire finale ». Il citait aussi volontiers Camus qui lui avait appris, disait-il, à être en veille. A sa manière, nous ne baissons pas les bras, nous restons nous mêmes en veille pour former un archipel de dissidences face à toutes les dérives qui nous menacent, la déchéance de nationalité étant la dernière en date.

11 avril 2015. Disparition de François Maspero | François Maspero, Bruno Guichard, Yves Campana, Jean-Pierre Raynaud, La Maison des Passages 


 

Nathalie Galesne

15/04/2016

Article paru dans le n° d’avril 2016 du magazine « Le courrier de l’Atlas ».