Arablog, un espace de liberté | Printemps Arabe, liberté d'expression, journalisme, Ebticar-Media, CFI, blogueurs
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Amira Abdelnour   

Arablog, un espace de liberté | Printemps Arabe, liberté d'expression, journalisme, Ebticar-Media, CFI, blogueursContexte

Dans les pays arabes où la liberté d'expression a été longuement interdite, et où le journalisme était très souvent l'exclusivité du pouvoir et des partis politiques officiels, les blogs revêtent une importance toute particulière comme espace libre de journalisme amateur.

S’il est vrai que Le Printemps Arabe n'a pas donné tous les fruits attendus, force est de constater qu’en dépit des revirements, de la frustration et des déceptions, il a eu comme impact positif la propagation de nouveaux espaces virtuels de réflexion et d'expression sur le web.

Ecrire son opinion sur les réseaux sociaux et créer des blogs pour informer, documenter et communiquer avec les internautes de tous les pays est un phénomène qui se propage à une vitesse tellement vertigineuse qu'il rend la censure politique presque impuissante. Un premier pas vers la démocratie? Il est encore trop tôt pour l'affirmer, mais c'est certainement une pratique de la liberté d'expression, autrefois piétinée et interdite.

Dans la volonté d'encourager ce phénomène, et afin de permettre à cette nouvelle génération de journalistes arabes émergeants de maîtriser les outils de l'échange et de l'expression libre, des soutiens financiers et logistiques ont été apportés au cours des dernières années par la Commission européenne et par plusieurs grandes fondations internationales. Ainsi ont vu le jour des plateformes qui éditent et diffusent les blogs, en offrant en même temps des stages de formation aux métiers de l’information en ligne.

 

Un exemple éloquent

Parmi ces expériences, Arablog est un exemple éloquent. Le projet comme l'exposent ses responsables sur le site a commencé en Lybie sous le titre Libyablog. Le but était d'impliquer les blogueurs libyens dans l'observation des événements politiques en leur permettant d'exprimer leurs opinions. Le succès énorme a encouragé l'équipe à élargir le projet qui s'étend désormais à l’ensemble des pays arabophones avec un nouveau site : Arablog.org.

En 2014, Arablog a obtenu, avec d’autres projets, une subvention du programme Ebticar-Media, conduit par CFI (l’agence française de coopération médias) et financé par l'Union Européenne. Cette aide lui a donné la possibilité de lancer un concours sur plusieurs années pour choisir les 150 meilleurs blogueurs que la plateforme peut héberger.

Avec l'aide de RFI, de France 24 et RMC, une aide technique a été octroyée, ainsi que des conseils quotidiens sur le style d'écriture et le formating du blog. Un système de tutorat à distance et des stages de formation ont été également offerts aux blogueurs qui peuvent écrire ce qu'ils veulent, et choisir le titre et le design de leurs blogs, considérés comme des espaces totalement indépendants au sein de la plateforme.

 

Diversité

En naviguant sur Arablog, on est frappés par la variété des sujets traités en fonction des préoccupations des blogueurs, et ce au gré des réalités politiques, sociales, culturelles et économiques propres à leurs pays. Ainsi passe-ton d'un article qui énumère les qualités de l'homme idéal, à un autre louant le meilleur régime alimentaire pour perdre du poids. On trouve aussi le journal d’un blogueur sur les choses étranges qu’il a rencontrées lors d'un séjour au Japon. Enfin, il y a de nombreux articles purement informatifs sur l'actualité politique des pays arabes, tels que cet article sur la répression au Maroc du mouvement des professeurs auxiliaires, ou encore celui sur la grève de la faim entreprise par un artiste pour protester contre le chômage en Tunisie.

 

Arablog, un espace de liberté | Printemps Arabe, liberté d'expression, journalisme, Ebticar-Media, CFI, blogueursDes blogueuses en nombre

On constate aussi qu'en général les blogueuses sont plus nombreuses que les blogueurs, surtout en Tunisie où le mouvement féministe est assez puissant. On notera ainsi les articles rédigés par Khaoula Ferchichi sur les stéréotypes et le manque de respect subis par les femmes, ainsi que sur les préjugés et la censure qui entourent la prostitution, l'homosexualité, le droit de la femme à disposer de son corps, etc. Dans une orientation toute différente, la tunisienne Fatma Balgith Maatouk écrit des articles plus tournés vers la réalité politique. Dans son blog intitulé ''Prenez mes yeux pour regarder avec”, elle commémore les 5 ans de la révolution tunisienne avec un ton pessimiste, et analyse avec amertume et frustration le paysage politique tunisien depuis la chute de Ben Ali. Elle s'en prend surtout aux fanatiques religieux dans son pays de tradition plutôt laïque; et n'hésite pas à aller au delà des frontières pour critiquer les sentences de mort prononcées contre les poètes et les écrivains en Arabie Saoudite.

Le blog de La libyenne Ahlam al Badri (Rêves sur la côte de Manara) donne un état des lieux très sombre de la détérioration dans tous les secteurs de la vie en Lybie: la situation alarmante des écoles de Benghazi détruites ou transformées en centres d'accueil pour les réfugiés le matin, et en un lieu de harcèlement sexuel et de prostitution la nuit. Elle évoque également la manipulation des statistiques dans les recensements de la population en Lybie, et la naturalisation massive des Africains opérée par Khadafi, ce qui a rendu toute la région du sud une zone dangereuse pleine de fractions armées qui menacent la population. Elle parle également des difficultés au quotidien, du chômage, et surtout de la terreur semée par Daech (L'Etat Islamique) dans certaines régions libyennes comme Derna.

 

La voix des blogueurs irakiens dans Arablog

Daesh et les atrocités de la guerre sont aussi à la une dans les blogs irakiens. Un article de Tahsin Zarkani rend hommage à l'institutrice Ashwaq Nouaymi exécutée par Daesh pour avoir refusé d'enseigner leurs programmes qui incitent à la haine et au fanatisme. Un autre blog de l'irakien Haydar Anzar, évoque aussi l'assasinat par Daech d'un journaliste de 31 ans à Mossoul, et dans un autre article l'assasinat de deux autres journalistes au Nord de Baghdad.

Anzar qui fait partie de world Press consacre la plupart de ses articles à la situation des journalistes et s'appuie dans ses articles sur JFO (l'observatoire des liberté journalistiques) pour donner des statistiques inquiétantes sur le problème de la liquidation des personnes travaillant dans les médias. Il évoque aussi les mesures de restriction, de contrôle et de sanction prises par les instances gouvernementales contre les journalistes irakiens, mesures qui vont jusqu'à la peine de mort, alors que les fanatiques et les intégristes parviennent à diffuser librement leurs informations à travers le pays.

Un autre blogueur irakien, Zaid al Fatlawi aborde le problème de la migration interne en Irak et des difficultés qu'affrontent les réfugiés obligés de vivre dans une culture qui n'est pas la leur avec tout ce que cela implique sur le plan social. De même Tahsin Al Zarkani évoque le problème des minorités en Irak comme les Sabéens que les sunnites soutiennent, ou encore les gitans isolés du reste de la population, objet de discrimination sur tous les plans.

 

Regards de blogueurs au Soudan, en Egypte et en Palestine

Avec la même vitalité, Islam Aboulkasem, blogueuse soudanaise dévoile la corruption politique du gouverneur de Khartoum, les séances léthargiques du parlement soudanais, la répression violente des activistes dans les manifestations, la mauvaise application des lois dans des affaires de violence domestique, et de viol d’enfants.

Loin de la politique, le blog du soudanais Abdessalam el Haj (L'état des lieux aux pays du Nil) nous surprend par ses informations sur la production artistique du Soudan: réalisation de fresques murales, festivals de cinéma, concours artistiques pour les enfants, rencontres photographiques, conférences sur la recherche scientifique, espaces culturels émergeants, etc... Mais notre enchantement ne tarde pas à se dissiper quand il nous apprend comment la censure a frappé la revue électronique Xpo crée par la designer soudanaise Inas Sater à cause d'une photo très banale, en tenue de ville, d'une modèle non voilée. La justification donnée: « nuditié inacceptable et corruption aux moeurs! » a enflammé les réseaux sociaux.

Mahmoud al Moufatesh, bloguer égyptien traite avec humour et un peu à la légère de sujets sérieux comme la mise en prison de l'activiste Islam al Bouhayri à cause de ses écrits contre les fanatiques; la dernière séance tapageuse du nouveau parlement égyptien contre les députées femmes non voilées, ou les critères de sélection de la nouvelle mariée en Egypte.

De Palestine, le blogueur Nabil Douaykat critique les médias palestiniens qui transmettent telles quelles les informations diffusées par les organes de presse israéliens, en adoptant leurs points de vue, ainsi que leur vocabulaire, sans tenir compte de la divergence de positions entre les deux camps. Dans un autre article, il analyse aussi les crimes d'honneur dans une perspective juridique et sociologique. Malheureusement, ce blogueur a choisi pour sa page une écriture bleue sur fond noir, ce qui rend la lecture de ses textes très difficiles.

 

Et pour conclure

Dans son ensemble, et malgré le peu de commentaires que l'on trouve sur les articles, et l'absence de blogueurs de la Syrie et du Liban, Arablog est décidément une plateforme intéressante. La navigation y est facile et agréable, les sujets évoqués attirants et représentatifs des problèmes des sociétés arabes. Ils sont la preuve de l'implication des jeunes dans les affaires publiques, et de la naissance d'un nouveau regard critique qui ne manque pas d'audace.

 


 

Amira Abdelnour

25/01/2016