A Istanbul, les réfugiés syriens organisent un monde parallèle | Open Europe, Mediapart, Syriens réfugiés, Kurde d'Alep, Esenyurt, migrants syriens, Sans papiers
A Istanbul, les réfugiés syriens organisent un monde parallèle Imprimer
Alexandre Billette / Camille Antunes-Senturk   

Des dizaines de milliers de Syriens se sont réfugiés à Istanbul. Ils s'y installent, ouvrent commerces et ateliers, ou n'y font qu'une halte de quelques mois, le temps de gagner de l'argent pour passer en Europe. La Turquie accueille deux millions de réfugiés et leur coexistence avec les Turcs n'est pas toujours facile. Reportage.


 

Istanbul (Turquie), correspondance.-  C'est une petite échoppe comme il y en a tant d'autres à Istanbul. Dix mètres carrés avec odeurs de café moulu et d'épices, un patron qui officie derrière les pots et plonge la main dans une grande jarre d'épices quand une cliente passe le pas de la porte un billet à la main… Mais il y a quelque chose de différent dans cette boutique de l'arrondissement d'Esenyurt, à une trentaine de kilomètres du centre-ville d'Istanbul, sur la rive européenne de la métropole turque.

Ici, les affiches sont pour la plupart rédigées en arabe. La clientèle est exclusivement syrienne et Mohammed, le gérant des lieux, ne sait dire en turc que bonjour et merci. Arrivé il y a bientôt deux ans, Mohammed a fui la guerre et la Syrie avec sa femme et ses trois enfants, pour éviter à ses fils le service militaire et soigner des problèmes de cœur. Comme tant d'autres, ce Kurde d'Alep a pu passer la frontière turque moyennant quelques billets, avant de rallier Istanbul et de s'installer à Esenyurt.

Ici, avec des barres d’immeubles flambant neuves d'une trentaine d'étages pour horizon, la petite rue commerçante Ali Riza Bey compte autant de commerces syriens que de commerces turcs, mais les clientèles ne se mélangent pas. « Le café syrien est trop fort pour les Turcs », rit Mohammed en touillant sa tasse.

La conversation s'interrompt à l'arrivée d'un démarcheur turc qui insiste pour vendre des petits sachets de café instantané. Mohammed en achète un carton – mieux vaut ne pas faire d'histoire.« Un jour, je risque de devoir mettre la clef sous la porte. Les Turcs exagèrent. Ils augmentent les loyers pour nous dissuader de travailler. Ils le font avec tous les Syriens. Si tu veux commencer un business, tu dois avoir un garant turc, mais s’ils le veulent, tout s’arrête du jour au lendemain », explique cet ancien vendeur de batteries, qui occupe sa boutique par l'entremise d'un prête-nom.

//Mohammed, Kurde syrien, a fui Alep il y a deux ans pour s'installer à Istanbul. © A.B.Mohammed, Kurde syrien, a fui Alep il y a deux ans pour s'installer à Istanbul. © A.B.

Pour de nombreux Syriens en exil – notamment beaucoup de Kurdes du nord de la Syrie –, le quartier d'Esenyurt est devenu un point de ralliement. Pour ceux qui ne comptent pas faire le voyage vers l'Europe, c'est également un lieu de sédentarisation. Le prix modique des logements (de 300 à 500 livres, soit 100 à 170 euros), la proximité des usines où l'on embauche à la journée et le bouche-à-oreille des premiers arrivants ont attiré les migrants dans cet arrondissement-champignon, créé il y a trente ans au rythme de l'urbanisation galopante d'Istanbul. Aujourd'hui, Esenyurt compte près de 700 000 habitants, deux fois plus qu'il y a à peine sept ans.

À quelques dizaines de mètres de l'épicier Mohammed, dans son petit bureau de l'avenue de la République, Adem Eselioglu est bien impuissant face à l'afflux quotidien de migrants syriens. En tant que muhtar, le représentant de l'État au plus petit échelon d'une commune, il reçoit chaque jour des familles syriennes pour lesquelles il ne peut rien. « Je les envoie au commissariat pour qu’ils s’enregistrent, mais il n’y a pas d’associations et je ne peux pas vraiment communiquer avec eux », dit-il. Les liens ne se tissent pas facilement entre Turcs et Syriens. « S’ils veulent s’adapter, il faudra qu’ils travaillent et qu’ils dépensent leur argent chez nous. Les Syriens sont étroits d’esprit, ils restent entre eux et les Turcs aussi. S’ils ne travaillent pas, ce sera de plus en plus dur pour eux », prévoit-il.

Le ministre turc des affaires européennes, Volkan Bozkir, a d'ailleurs prévenu, vendredi 10 juillet à Bruxelles, que la Turquie « avait atteint sa capacité maximale d'accueil des réfugiés », soit, selon Ankara, deux millions de personnes. D'après le ministre, la Turquie a dépensé jusqu'à maintenant 5,3 milliards d'euros pour faire face à la crise, « tandis que l'Europe ne nous a promis que 70 millions d'euros. Et nous les attendons encore », a-t-il confié au quotidien Hürriyet.

En contrebas de l'avenue de la République, Ahmed astique les frigos du petit restaurant de poulet grillé « Alep » qu'il va ouvrir d'ici quelques jours avec des amis. Blessé par balles dans des affrontements à Alep, ce jeune père de famille Syrien explique le parcours parsemé d'embûches pour qui souhaite officialiser sa présence sur le territoire turc au-delà du simple permis de séjour pour réfugié, qui ne permet pas de travailler. « Pour avoir un visa de résidence permanente, il faudrait d'abord régulariser nos passeports syriens auprès du consulat, ici, à Istanbul, et le régime de Damas demande 1 500 livres [500 euros] de frais de dossier. Ensuite, il faut près de 4 000 livres [1 340 euros] pour introduire une demande et des mois d’attente pour un rendez-vous auprès des autorités turques. Moi, j’ai plutôt choisi de travailler », dit-il.

Une sourde rivalité avec les Turcs

Au départ, Ahmed travaillait dans un atelier de maquillage : « La mairie ne nous aide pas. On nous avait dit que nous recevrions des aides mais on n'a rien eu, du coup, on travaille dans les usines des alentours pour presque rien. Je travaillais sept jours par semaine, douze heures par jour. Mais comme je refusais de travailler le dimanche pour 800 livres [270 euros] par mois, la moitié de ce que touchent les Turcs, alors on m’a remercié. » Sa femme et ses enfants, dont sa fille de 13 ans qui, faute de papiers en règle, ne peut pas être scolarisée, y travaillent encore.

La petite dizaine de Syriens réunis autour d'une table du restaurant « Alep » sont dans la même situation. Sans papiers, certains rêvent de partir pour l'Europe, d'autres se sont résignés à rester ici en attendant une Syrie pacifiée de plus en plus improbable. Ancien professeur d'anglais à l'Université d'Alep, Choukri ne se voit pas entreprendre le grand voyage sur les routes de l'Europe :« Si nous avons la certitude qu’on aura du pain tous les jours sur la table et que nous serons en sécurité, alors oui, nous rentrerons en Syrie. Sinon, je reste. »

//Haïdar et Ahmed, gérants du restaurant "Alep". © A.B.Haïdar et Ahmed, gérants du restaurant "Alep". © A.B.

Ce Kurde d'une soixantaine d'années est arrivé en 2013 à Istanbul avec sa femme, ses trois enfants et quelques vêtements dans un sac. En travaillant à l'usine, il a épargné 2 000 euros pour permettre à son fils aîné de 21 ans de passer en Europe, un périple qu'il a effectué il y a une quinzaine de jours. « Ça y est, il vient d'arriver en Hongrie ! Le voyage a été dur, surtout en Serbie et en Macédoine, mais il n'a pas été attaqué. Il voudrait que je lui envoie plus d'argent, mais je ne peux pas », dit-il.

La Syrie lui manque, mais pour ce Kurde qui a laissé ses terres, sa maison et une partie de sa famille derrière lui, la situation n’était plus tenable. « Le régime nous terrorisait, les révolutionnaires n’arrivent pas à se mettre d’accord, la ségrégation était quotidienne. Aujourd’hui, les forces kurdes ont mis la main sur nos biens mais ils ne pensent qu’à leurs propres intérêts. Mon frère est encore là-bas, mais ce n’est pas mieux que sous le régime d'Assad. À Istanbul au moins, il n’y a pas trop de tensions entre les Syriens, bien que certains continuent de nous voir, nous les Kurdes, comme des citoyens de seconde zone, alors que nous sommes tous en exil. Nous ne sommes pas heureux ici non plus. »

Faute de papiers et sans réel espoir de retour au pays, la communauté syrienne d'Esenyurt vit dans un monde parallèle, sans véritable contact avec le voisinage turc du quartier. En face d'un restaurant à kebab syrien, sur la terrasse ombragée du café du coin, une dizaine de joueurs turcs tapent le carton et boivent le thé, mais hors de question d'élargir la partie avec les Syriens.

« Je ne leur parle pas et ils ne me parlent pas. Ils ouvrent leurs propres magasins, leurs cafés et leurs restaurants. Ils vont bien, ils vont bien mieux que nous, ils n’ont pas de sécurité sociale donc ils travaillent pour moins cher », assure Askim, qui a repris ce café après avoir perdu son travail. Son voisin de table, Muammer, acquiesce mais tempère : « On a besoin d’eux ! Notre économie va bien mais personne ne veut plus travailler. On n’a pas assez de main-d’œuvre. » Un autre joueur explose : « Tu racontes n’importe quoi. Ils ne bossent pas, ils sont insupportables, ils sont sales, ils ne comprennent rien, ils sont là de passage et ils ne respectent rien. En plus, ils provoquent des bagarres. Ce sont des voleurs ! » « S’il y a des bagarres, c’est aussi parce que certains ne les paient pas après la journée de travail », réplique un autre…

Dans le quartier voisin de Basaksehir, en mai dernier, des Turcs s'en sont pris à des commerces tenus par des Syriens, après le passage à tabac par de jeunes Syriens d'un adolescent turc. Des bâtiments ont été brûlés, les occupants exfiltrés in extremis par les forces de l'ordre.

Après quelques mois passés à Esenyurt, certains Syriens se mettent à rêver à nouveau d'exil. C'est le cas de Hamza, shampooineur chez un barbier de la rue Ali Riza Bey. De père kurde et de mère turque, cet ancien habitant d'Alep maîtrise le turc, mais son choix est fait. Dans quelques mois, il tentera de passer illégalement en Europe pour rejoindre des proches déjà installés en Allemagne. Sa femme, enceinte de huit mois, tente de le retenir, mais rien à faire : « Elle dit que c'est dangereux, qu'elle ne veut pas être seule avec le bébé qui arrive, mais je n'ai plus le choix. »

Pour payer le voyage, il doit encore travailler quelques mois afin de réunir les 1 500 euros que les passeurs lui réclament pour atteindre par la mer les côtes grecques. En juin, six bateaux ont été arrêtés en mer et leurs passagers renvoyés en Turquie. Mercredi 8 juillet, les autorités turques ont arrêté plusieurs passeurs qui « testaient » une nouvelle route vers la Grèce : 250 personnes – Syriens, Afghans ou Irakiens – ont été interceptées et renvoyées vers les côtes turques. Peu importe pour Hamza, qui veut ouvrir en Allemagne un salon de coiffure comme celui qu’il avait en Syrie.

 


 

Alexandre Billette / Camille Antunes-Senturk

 

Alexandre Billette est un journaliste indépendant basé à Istanbul. Il collabore régulièrement au Courrier des Balkans qui est l'un des médias partenaires de l’opération Ouvrez l'Europe #OpenEurope lancée le 1er juillet par Mediapart avec une dizaine de médias européens, des associations et des ONG.

A Istanbul, les réfugiés syriens organisent un monde parallèle | Open Europe, Mediapart, Syriens réfugiés, Kurde d'Alep, Esenyurt, migrants syriens, Sans papiersArticle publié dans le cadre le cadre de l’opération

Open Europe

initiée par

Mediapart