Ni morts, ni vivants | Frontex, île de Galite, Enrico Calamai, Messaoud Romdhani, FTDES, Boats 4 people, Abderrahman Hedhili, Meros Estefanos, Mirjamvan Reisen, Conny Rijken
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Federica Araco   

Ni morts, ni vivants | Frontex, île de Galite, Enrico Calamai, Messaoud Romdhani, FTDES, Boats 4 people, Abderrahman Hedhili, Meros Estefanos, Mirjamvan Reisen, Conny Rijken

Dans les pays du Maghreb des milliers de familles vivent dans l’attente de connaître le sort de leurs enfants, ni morts, ni vivants. C’est à leurs côtés que se battent plusieurs organisation de la société civile pour connaître enfin la vérité.

« On ne se résigne jamais au doute, à l’oubli, sinon on risque de devenir fou », raconte Kamel Belabed, fondateur de l’association algérienne Annaba qui réunit les parents d’une centaines de harragas dans le but de dénoncer “ces disparitions forcées” auprès des tribunaux dusonpays. « Mon fils a disparu en 2007 et depuis, je n’ai jamais cessé de le chercher, explique-t-il. Quand je pense aux technologies hyper sophistiquées de Frontex, j’ai beaucoup de mal à comprendre comment des bateaux entiers ont pu se volatiliser avec toutes ces personnes à bord. »

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Selon lui ces jeunes, interceptés par les gardes côtes tunisiens, auraient été transférés sur l’île de Galite dans des prisons secrètes anti-terroristes construites par Ben Ali, ou dans d’autres centres de détention illégaux en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. « L’embarcation a quitté l’Algérie avec à bord mon fils et des dizaines de personnes qui n’ont laissé aucune trace», poursuit Kamel.  «La même année, un autre bateau a disparu avec vingt passagers et tout son équipage, et pourtant les conditions météorologiques étaient bonnes, la mer calme et dans les deux cas aucun corps n’a été retrouvé, d’ailleurs aucune alarme n’avait été lancée. Les fonds qui ont été sondés tour à tour par les gardes côtes algériens et tunisiens n’ont rien révélé non plus. Que sont devenus ces bateaux, ils ne se sont tout de même pas évaporés ? »

 

Au cours des ces dernières années, un réseau international regroupant des organisations de défense des droits de l’homme et des associations de migrants disparus s’est constitué pour faire pression sur les Etats et sur l’Union européenne.

 

En Italie, le Comité pour les Nouveaux Desaparecidos prépare depuis plusieurs mois l’instruction pour se présenter à l’audience du tribunal International des Peuples (Tribunal Russel) et prouver que les politiques migratoires des Etats membres et de l’Europe constituent des crimes contre l’humanité. «Ce n’est pas un hasard si le comité a choisi le terme Desaparecidos ; cette référence n’est ni rhétorique ni polémique, mais technique et factuelle pour démontrer que la ‘desaparición’ di masse est orchestrée par les Etats de manière à ce que l’opinion publique ne parvienne pas à prendre conscience de son atrocité», commente Enrico Calamai, porte-parole du Comité, ex vice-consul en Argentine qui sauva, durant la dictature de Videla, des milliers de personnes en les aidant à s’expatrier. Le Comité offre aux familles de disparus la possibilité de témoigner et les accompagne dans leurs actions légales.

 

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« Dans les documents de la Commission Européenne et de la NATO »,précise Calamai,« l’immigration est considérée comme un élément déstabilisant et dangereux au même titre que le terrorisme. Ce qui justifie que ces institutions adopte la stratégie du ‘pull factors’ consistant à repousser les migrants pour en affaiblir les flux.» Ainsi cette terrible épopée d’un bateau parti des côte libyennes vers Lampedusa avec à bord 72 personnes abandonnées à la dérive pendant 14 jours dans une zone parfaitement contrôlée par la NATO, et ce malgré les innombrables appels au secours lancés par les naufragés. Bilan : neuf survivants seulement.

 

«Dénoncer les omissions de secours en mer est au centre de notre travail », poursuit l’ancien diplomate, pour qui cette pratique est largement répandue. 

 

Hélas, ces drames ne surviennent pas qu’en mer. «Il y a aussi tous ceux qui disparaissent entre les dunes du Sahara et du Sinaï, sur la route vers Israël et l’extrême Orient », note le journaliste Emilio Drudi, membre lui aussi du Comité pour les Nouveaux DesaparecidosIl s’agit principalement d’Erythréens et de Soudanais dont pratiquement personne ne parle. Les témoignages des survivants apportent souvent les seules preuves permettant de reconstruire le destin de ces migrants. Ceux qui ont réussi à gagner l’Europe ont dénoncé des scènes d’une horreur inimaginables, comme ces personnes atteintes de gale brûlées vives, ou encore assassinées à coup de pioches par les trafiquants. Bon nombre d’entre eux sont enlevés par les Rashaida, une tribu bédouine, qui réclament à leurs familles des rançons faramineuses, jusqu’à 50 000 dollars. Ceux qui ne paient risquent d’être vendus comme esclaves, les filles comme prostituées, ou peuvent finir par alimenter la traite illégale d’organes : dans certaines cliniques du Moyen-Orient, un reins peut coûter 20 000 dollars. Un business juteux auquel aucune institution ne s’oppose vraiment, pas même l’Union européenne qui maintient sans scrupule une politique des frontières contraignant les migrants à avoir recours aux trafiquants et aux assassins en tous genres

Ni morts, ni vivants | Frontex, île de Galite, Enrico Calamai, Messaoud Romdhani, FTDES, Boats 4 people, Abderrahman Hedhili, Meros Estefanos, Mirjamvan Reisen, Conny RijkenSelon le rapport The human trafficking cycle : Sinai and beyond de Meros Estefanos, Mirjamvan Reisen et Conny Rijken (2013), depuis 2009 environ 30 000 Africains ont été enlevés dans le désert du Sinaï et 3000 d’entre eux seraient morts dans les 15 centres gérés par les tribus locales. Ce trafic est un marché juteux qui enrichit également les militaires corrompus, les clans et les groupes jihadistes actifs sur le territoire comme Salafiyya Jihadiyya, Ansar al-Jihad et Ansar Bayt al Maqdis. 90% des victimes sont des Erythréens tandis que les 10% restants sont somaliens ou soudanais.

Et si les institutions continuent à ne pas réagir, il appartient à la société civile des deux rives de la Méditerranée de s’organiser. La coalition Boat4people depuis 2011 réunit des organisations nationales et internationales pour documenter, dénoncer et prévenir la violation des droits des “boat-people”. De son côté Le Mouvement International de la Croix Rouge (CICR) aide les familles à retrouver la trace de leurs proches en gérant et retransmettant toutes les informations sur les décès de migrants.

« L’Union européenne n’a mis au point aucune stratégie de repêchage des corps de migrants en mer, déplore Messaoud Romdhani, du comité directif du Forum Tunisienne des droits économique et sociaux (FTDES), qui réclame justice et vérité pour ses co-citoyens disparus au large des côtes italiennes depuis 2011. « Nos enquêtesconduites avec Boats4 people ont démontré que la plupart des disparus sont des étudiants, le plus souvent diplômés, et non pas des chômeurs. L’absence de politique sociale et économique de notre pays nourrit chez nos jeunes le désir d’aller chercher ailleurs de meilleures opportunités. Sur 64.261 personnes qui ont traversé le canal de Sicile en 2011, 27.864 étaient des jeunes tunisiens partis principalement de Sfax, Monastir et Zarzis», précise Romdhani.

 

Les 300 jeunes tunisiens disparues au large de l’Italie

En mars 2011, quatre embarcations disparaissent avec à leur bord environ 300 passagers, comme l’indique la liste des noms remplis par les proches des personnes disparues. Simona Sinopoli, avocate italienne et présidente de l’ARCI de Rome, souligne que «si l’entrée de ces personnes sur le territoire italien n’a pu être reconstruite, plusieurs familles de jeunes disparus ont eu la preuve que leurs enfants avaient bien foulé le sol italien ». En effet, celles-ci ont pu montrer des vidéos tournées en Italie dans lesquelles figuraient leurs proches. Un d’entre eux a été filmé par Euronews dans un car à Lampedusa. Un autre jeune aurait téléphoné à son père à proximité du port de Lampedusa. Cependant cette version contraste avec celle des autorités italiennes pour qui ces jeunes restent introuvables. « Nous avons rassemblé tous ces éléments permettant de dénoncer ces disparitions et avons présenté, le 26 avril 2012, le dossier à la Procure de la République auprès du Tribunal de Rome», précise Simona Sinopoli.

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« Durant l’enquête – ajoute-t-elle – nous avons demandé à ce que soit envoyé de la Tunisie les dossiers dactyloscopiques avec les empreintes digitales des personnes inscrites dans la liste des disparus, et ce afin d’en vérifier la présence, ou au moins le passage, dans les centres d’identification et d’expulsion italiens. Il nous a indiqué que les empreintes digitales recueillies ne correspondaient à aucune des personnes entrées sur le territoire italien depuis mars 2011

En 2012, deux députés du Parti Démocratique Livia Turco et Gianclaudio Bressa demandèrent au gouvernement des élucidations sur cette disparition dans une interrogation parlementaire. Le sous-secrétaire d’Etat Saverio Ruperto y répondit de manière contradictoire: « Sur 226 dossiers de signalisation retransmis par l’ambassade tunisienne aux autorités italiennes, seule l’entrée sur le territoire italien de 14 citoyens tunisiens a pu être vérifiée […]. Aucune trace des autres ». Toutefois, dans le même texte Saverio Ruperto affirmait que 5 personnes seulement avaient effectivement transité par l’Italie après la crise politique en Afrique du Nord. Par ailleurs, les autorités italiennes n’ont jamais fourni leurs identités.

Une question demeure: si cinq d’entre eux sont bien arrivés à destination, qu’en est-il des 221 autres ?

L’avocat Sinopoli retient que ces disparitions de masse pourraient avoir été causées par les fréquents refoulements d’embarcations advenus en mer sur l’ordre de Roberto Maroni, alors ministre de l’intérieur. « Nous n’en avons pas la preuve – dit-elle – mais il se peut fort bien que les passagers de ces bateaux aient été expulsés vers d’autres destinations que la Tunisie. Il faudrait pour en avoir la certitude avoir accès aux enregistrements officiels de ces expulsions. A l’époque Lampedusa était sous le contrôle des forces de l’ordre, l’île était totalement militarisée, les autorités italiennes ne devraient donc pas avoir de difficultés à fournir les informations que nous demandons. Mais pour cela il faudrait qu’elles acceptent de collaborer, or nous constatons le contraire

La procédure a suivi son cours avec une extrême lenteur. «Le dossier s’épaississait de jour en jour »,se rappelle Simona Sinopoli, « mais tout a été fait pour entraver l’enquête de la magistrature.» Ainsi en 2014, le dossier a été retiré à la Procure de Rome et remis à celle de Caltanissetta, une petite ville de la Sicile. « La procédure reste ouverte, mais il nous est très difficile de la suivre à distance », regrette l’avocate.

En Tunisie, les parents des jeunes disparus continuent désespérément leurs recherches. « Ils veulent savoir. Si leurs enfants sont morts, ils l’accepteront, mais les gouvernements tunisiens et italiens doivent leur fournir une réponse claire sur ce qui s’est réellement passé», déclare le président du FTDES, Abderrahman Hedhili. Plus di 270 familles se sont ainsi adressées à l’association pour dénoncer la disparition de ces jeunes issus pour la plupart des banlieues pauvres de Tunis. «Nous estimons que le nombre total des disparus oscille entre 800 et 1000 personnes», conclut Abderrahman Hedhili.


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 Federica Araco

Dossier publié dans le n° 94 du Courrier de L’atlas, juillet-août 2015