Italie, terre des "desaparecidos" | victimes des traversées, Fortresse Europe, règlement de Dublin, Oliviero Forti, Centres d’Identification et d’Expulsion, Lampedusa, migrants
Italie, terre des "desaparecidos" Imprimer
Nathalie Galesne   

Environ 25.000 personnes ont péri en Méditerranée, depuis la fin des années 1980, pour avoir fui la guerre, les persécutions, la pauvreté, ou avoir simplement voulu se déplacer, le droit à la mobilité leur étant refusé. Mais aux côtés de ces morts dénombrées, se dresse un peuple de disparus, de sorts engloutis, de familles désespérées qui réclament la vérité.

Madame Cherbi n’a plus toute sa tête. Depuis que Youssef est parti en 2011, personne ne parvient à lui faire détourner le regard hébété qu’elle porte en permanence sur sa photo. Comment lui rendre ce fils qui s’est embarqué d’une plage de Sfax vers la Sicile, un soir d’été, et dont elle est désormais sans nouvelles ? Youssef n’est pas un cas isolé. En Italie, des milliers de personnes manquent à l’appel. Que sont-elles devenues ? Ont-elles fini au fond de l’eau, dans les circuits mafieux ou, pour les plus chanceux, dans ce nord de l’Europe qui fait encore rêvé ?

//Le voyage, dessin d'un élève de l'école d'italien Asinitas (Fortresse Europe)Le voyage, dessin d'un élève de l'école d'italien Asinitas (Fortresse Europe)Impossible de répondre précisément aux questions que se posent les familles des personnes portées disparues. Même les meilleurs observateurs ont du mal à trancher : « Combien de naufrages ont-ils eu lieu sans que nous le sachions », interroge le journaliste Gabriel Del Grande, fondateur de Fortresse Europe, site internet recoupant toutes les informations publiées dans la presse nationale et internationale depuis 1988. D’autant que des zones d’ombre subsistent sur les refoulements en mer et le rapatriement forcé de migrants vers la Libye dont ils ne provenaient pas. Pendant la dernière législature de Silvio Berlusconi (2008-2011), le climat contre “l’immigration clandestine” était à son comble, certains ténors du parti populiste de la Ligue du Nord allant jusqu’à proposer que la marine militaire coule les embarcations chargées de migrants. Le délit de clandestinité inscrit dans la loi Bossi-Fini permettait d’incriminer les sans papiers et les pêcheurs qui secouraient les naufragés au large des côtes siciliennes, ce qui a valu au pays une condamnation de la Cour européenne des droits de l'homme, en février 2012, pour avoir violé le droit international interdisant les expulsions collectives.

 

Italie, terre des "desaparecidos" | victimes des traversées, Fortresse Europe, règlement de Dublin, Oliviero Forti, Centres d’Identification et d’Expulsion, Lampedusa, migrantsDes milliers de disparus

« Il est difficile d’évaluer le nombre de ceux qui, une fois débarqués en Sicile, se dérobent à l’identification des autorités italiennes pour échapper au règlement de Dublin », souligne Oliviero Forti, responsable immigration de la Caritas Italie, organisation catholique qui agit pour la promotion de la justice sociale. Cette convention contraint les demandeurs d’asile à rester des mois durant dans le pays où ils ont débarqué, bloqués par des procédures bureaucratiques particulièrement lentes. Selon Oliviero Forti, en 2014, sur 170 000 personnes enregistrés en Italie, 100 000 auraient réussi à faire faux bond aux contrôles de police ou à s’enfuir des centres de rétentions. «Il s’agit principalement de Syriens et d’Erythréens, note Oliviero, ces personnes débarquent sur le sol italien, désespérées, prêtes à tout pour continuer leur voyage. Il est souvent impossible de procéder, sinon par la violence, à leur identification, ce que préfère éviter les autorités. » Les conditions des structures d’accueil expliquent également l’éparpillement des réfugiés. Extrêmement éprouvées par des traversées épiques, entassées dans des conditions indignes dans les CIE (Centres d’Identification et d’Expulsion), les personnes s’échappent volontairement de ces structures inadaptées.

S’agit-il d’un laxisme propre à l’Italie pour dégrossir les rangs des nouveaux arrivants décidés coûte que coûte à rejoindre les pays du nord de l’Europe ? C’est à partir de 2011 que les contrôles se desserrent. Le relâchement des frontières tunisiennes et libyennes après la chute de Ben Ali et Kadhafi chargés par l’Europe de contenir les flux migratoires, notamment en Libye, propulsent des milliers de jeunes sur de vieux rafiots faisant cap sur l’île sicilienne de Lampedusa. «Fermer un oeil sur leurs identifications a permis de décongestionner un système d’accueil saturé et inefficace, explique Oliviero Forti, mais cela a malheureusement permis d’enrichir sur place les réseaux mafieux et les trafiquants, poussant des personnes déjà très vulnérables à payer d’autres passeurs pour atteindre le nord d’Europe. »

 

L’Italie de tous les dangers

Italie, terre des "desaparecidos" | victimes des traversées, Fortresse Europe, règlement de Dublin, Oliviero Forti, Centres d’Identification et d’Expulsion, Lampedusa, migrantsEn Italie, la fracture Nord-Sud complique encore la question migratoire. Plusieurs régions du Nord ont déjà refusé d’accueillir les nouveaux venus, comme la Val d’Aoste en avril dernier qui a nié l’hospitalité à 78 migrants, ou la Lombardie dont le gouverneur de la Ligue du Nord, Roberto Maroni, a menacé il y a quelques semaines de supprimer les financements aux municipalités recevant les réfugiés. Ces refus sont encouragés par la rhétorique anti-immigrés du secrétaire fédéral de la Ligue du Nord Matteo Salvini. A l’inverse, des milliers de demandeurs d’asile vivent dans les régions du Sud, la seule Sicile en accueillant 16 000.

« Dans un Sud économiquement fragile, l’accueil des migrants entraîne la création de coopératives et donc d’emplois. Mais ce territoire ne leur offre aucune perspective, sinon de finir esclavagisés sur le marché informel du travail, souvent contrôlé par la criminalité organisée», raconte Oliviero Forti.

L’histoire de Mehdi, Tunisien de 20 ans, dont le corps a été retrouvé sans vie dans une décharge publique près de Naples est significative. «Mehdi s’est affranchi de nos avis. Il a annoncé à sa mère qu’il partait à bord du bateau qui l’emmenait en Sicile, raconte sa cousine encore bouleversée. Ensuite il a trouvé du travail au black sur un chantier.» Pour les autorités italiennes, le jeune homme aurait été victime d’une simple rixe, mais selon un ami tunisien qui travaillait avec lui, il serait tombé d’un échafaudage. Comment connaître la vérité maintenant que son corps a été rendu à sa famille en Tunisie sans aucune explication ? «Nous n’avons pas chercher à en savoir plus, la mort de mon cousin est devenue taboue, personne n’ose l’évoquer tant la souffrance de sa mère est immense», ajoute la cousine de Mehdi.

Agro-mafia, économie souterraine, trafics illicites, traite humaine allant jusqu’au commerce d’organes… pour ces réseaux criminels les migrants fraîchement débarqués sont des proies idéales. Lutter contre la traite et l’exploitation des travailleurs et travailleuses migrants passe forcément par un combat structurel contre la mafia. C’est ce à quoi s’emploie, du Sud au Nord de la péninsule, l’association Libera qui rassemble plus de 1600 initiatives portées par associations, mouvements, syndicats, écoles et universités. « Depuis deux ans, raconte Monica Usai chargée des relations internationales au sein de Libera,nous sommes engagés dans la campagne Desalamblar contre les morts aux frontières. Pour sensibiliser l’opinion publique, l’été, nous remplissons les plages avec des croix rappelant les migrants qui ont perdu la vie au large de nos côtes.»

 

Italie, terre des "desaparecidos" | victimes des traversées, Fortresse Europe, règlement de Dublin, Oliviero Forti, Centres d’Identification et d’Expulsion, Lampedusa, migrantsRedonner une identité aux victimes des traversées

Dans son bureau situé à deux pas de l’Esquilino, quartier multiethnique de Rome, Vittorio Piscitelli exerce les fonctions de commissaire extraordinaire aux personnes disparues. Ce poste a été créé en 2007 pour faire face au nombre exponentiel de disparitions liées aux flux migratoires : « Mon travail consiste à coordonner toutes les administrations de l’Etat, de la police à la procure, qui s’occupent de retrouver les personnes disparues. Toutefois notre tâche est ardue, souligne Piscitelli, puisqu’au moment de leur identification, les migrants fournissent très souvent une fausse identité, ce qui complique énormément nos recherches. » L’Italie a enregistré, de 1974 à 2014, environ 30 000 cas, dont plus de la moitié était des mineurs, et les deux tiers d’origine étrangère. L’Etat italientravaille également aux côtés des associations pour la prévention et l’accueil des mineurs non accompagnés dont le nombre est exorbitant. Selon les données du ministère du travail et des politiques sociales publiées en septembre 2014,il y aurait en Italie 11 010 jeunes étrangers, dont 2771 ont été enregistrés mais restent introuvables. Provenant surtout d’Afrique et du Moyen-Orient, ils ont pour la plupart entre 14 et 17 ans, et sont de sexe masculin (7.713 garçons contre 526 filles).  

A défaut de prévenir et d’éviter la mort de milliers de personnes en se dotant d’une politique idoine et d’une véritable action de sauvetage en mer en coordination avec les autres pays membres de l’Union Européenne, les autorités cherchent à redonner une identité aux victimes : d’une certaine manière, identifier les morts permet de mieux cerner le nombre des disparus encore en vie.

 

Italie, terre des "desaparecidos" | victimes des traversées, Fortresse Europe, règlement de Dublin, Oliviero Forti, Centres d’Identification et d’Expulsion, Lampedusa, migrantsTravailler au coude à coude avec les organisations de la société civile

La loi italienne de 2012 permettant à quiconque de dénoncer une disparition auprès des services compétents, le prefet Piscitelli est souvent appelé à travailler avec les organisations internationales et les associations de la société civile. Plusieurs d’entre elles ont déjà frappé à sa porte, comme le FTDES (Forum Tunisien des Droits économiques et Sociales) très actif dans la recherche des jeunes tunisiens disparus, ou encore Terre pour tous ou les associations italiennes Penelope, Vite sospese et Psicologi per i popoli.

« Au lendemain du naufrage dans lequel 366 Erythréens ont perdu la vie au large de Lampedusa le 3 octobre 2013, raconte Piscitelli, nous avons été sollicités pour procéder à la reconnaissance des corps par le  « Comité du 3 octobre » qui s’est constitué à Lampedusa aussitôt après la catastrophe. Les corps étaient restés trop longtemps dans l’eau, leur identification était particulièrement difficile. Nous avons donc passé un protocole avec l’institut de médecine légal Labanoff de l’Université La Bocconi de Milan qui a mis au point une méthodologie appropriée. Quand nous parvenons à faire venir les parents des victimes en Italie pour qu’ils reconnaissent leur proche, une équipe de psychologues les accompagne tout au long de cette épreuve. Jusqu’à présent seulement la moitié des victimes a pu être identifiée. » Pour pouvoir confronter le DNA des naufragés avec celui de leurs parents, le commissariat extraordinaire aux personnes disparues collabore avec la Croix Rouge qui tente de retrouver les familles dans l’impossibilité de s’adresser à ses services, car sous le joug de la dictature qui sévit en Erythrée.

Rien à ce jour n’a été entrepris pour identifier les 900 victimes du naufrage qui s’est produit en avril dernier au large des côtes siciliennes. Aucune opération de repêchage des corps renfermés dans l’embarcation qui gît à 500 mètres de profondeur n’est prévue.

Italie, terre des "desaparecidos" | victimes des traversées, Fortresse Europe, règlement de Dublin, Oliviero Forti, Centres d’Identification et d’Expulsion, Lampedusa, migrants 

L’inertie de l’Europe

Reliée de manière plus organique sur tout le territoire italien, les recherches dirigées par le préfet Vittorio ont permis, au premier semestre 2015, d’identifier 8800 personnes, dont 8200 avaient été portées disparues rien qu’en 2014.

« Cette coordination devrait se faire également au niveau européen mais les institutions sont inertes et peu disposées à collaborer, déplore Piscitelli. En octobre dernier nous avons organisé un colloque international sur la question des disparitions auquel la Grande-Bretagne n’a même pas participé alors qu’elle enregistre le nombre de disparus le plus important d’Europe.» Cette indifférence de l’Europe est pointée par Oliviero Forti qui surenchérit : « Je suis atterrée de voir à quel point l’Europe est totalement indifférente à la dimension humaine des disparitions en mer. C’est clair, alors qu’elle avait externalisé le contrôle de ses frontières en Afrique du Nord, aujourd’hui ce sont les pays du Sud de l’Europe qui lui servent de sentinelles».

 


Nathalie Galesne

Dossier publié dans le n° 94 du Courrier de L’atlas, juillet-août 2015