16 avril 1988. L’assassinat d’Abou Jihad en Tunisie par le Mossad | Abou Djihad, Zeyneb Farhat, Mossad, Courrier de l’Atlas, Yasser Arafat, camp d’Al-Burej, Gaza
16 avril 1988. L’assassinat d’Abou Jihad en Tunisie par le Mossad Imprimer
Nathalie Galesne   

Le contexte

//Khalil al-Wazir, alias Abou Jihad, était le chef de l'aile militaire de l'OLP. © Sipa  Lire l'article sur Jeuneafrique.com : Proche-Orient | Comment Israël a liquidé Abou Jihad en 1988 | Jeuneafrique.com - le premier site d'information et d'actualité sur l'Afrique Follow us: @jeune_afrique on Twitter | jeuneafrique1 on FacebookKhalil al-Wazir, alias Abou Jihad, était le chef de l'aile militaire de l'OLP. © Sipa Lire l'article sur Jeuneafrique.com : Proche-Orient | Comment Israël a liquidé Abou Jihad en 1988 | Jeuneafrique.com - le premier site d'information et d'actualité sur l'Afrique Follow us: @jeune_afrique on Twitter | jeuneafrique1 on FacebookIl aura fallu vingt-cinq minutes chrono au commando israélien, dans la nuit du 15 au 16 avril 1988, pour éliminer Abou Djihad dans son habitation de Sidi Bou Saïd, et abandonner sous les yeux de sa femme en pleurs, son corps criblé de balles. L’autopsie relèvera 75 impacts. A l’instar de Yasser Arafat, le numéro deux de l’OLP avait réussi à esquiver la mort, échappant au Shin Bet (services secrets israéliens) à plusieurs reprises.

Khalil al–Wazir, de son vrai nom, a 12 ans quand sa famille, contrainte à l’exil, se réfugie dans le camp d’Al-Burej qui jouxte Gaza. Au milieu des années 1950, sa rencontre avec Yasser Arafat est décisive. Il fonde avec lui le Fatah en 1959 et s'engage dans la lutte de libération de la Palestine en prenant les armes.Pour Israël, Abou Jihad serait impliqué dans les attentats contre l’hôtel Savoy à Tel-Aviv qui fit 11 morts en 1975, et,trois ans plus tard,contre l’autobus israélien dans lequel 38 personnes périrent.

En 1982, Abou Jihad est encore aux côtés de Yasser Arafat lorsque celui-ci, chassé de Beyrouth par l’armée israélienne, s’exile à Tunis où il installe les quartiers généraux de l’OLP.

C’est parce que le gouvernement israélien est persuadé qu’Abou Jihad organise, depuis la capitale tunisienne, l’Intifada opposant les jeunes palestiniens aux forces d’occupation israéliennes,qu’il charge le Mossad de l’exécuter. Malgré la reconstruction minutieuse de cette opération par les journalistes du quotidien israélien« Yediot Aharonot », des zones d’ombre plane encore sur l’assassinat d’AbouJihad, qui vient compléter l’interminable liste de dirigeants et d’intellectuels palestiniens liquidés à l’étranger par des agents israéliens.

 

//Zeyneb Farhat Zeyneb Farhat Le témoin

Zeyneb Farhat

Féministe engagée dans l’association tunisienne des femmes démocrates, militante de la cause palestinienne, Zeyneb Farhat est aujourd’hui directrice de El Teatro, espace d’art et de création indépendant qu’elle a créé à Tunis en 1987 avec son mari, le metteur en scène Taoufic Jebali. Elle était journaliste au moment de l’assassinat d’Abou Jihad par les agents du Mossad.


Le témoignage

Je me souviens de l’assassinat d’Abou Jihad comme si c’était hier. A l’époque j’étais « local Producer » de Vis News, qui deviendra par la suite la Reuters Agency. Je l’ai été de 1984  à 1993. En soi la Tunisie n’intéressait pas grand monde, mais le pays avait accueilli Yasser Arafat et les dirigeants de l’OLP qui avaient été évacués du Liban en 1982, tandis  que la Ligue arabe s’était installée à Tunis en 1977. C’étaient ces organisations qui faisaient l’information. Je connaissais donc  grâce à mon travail les dirigeants palestiniens, à l’exception précisément d’Abou Jihad qui refusait tout contact avec la presse. Il préparait l’intifada, et était inaccessible.

 

La dignité de sa femme

Le 16 avril, ma sœur a accouru chez moi à 6 heures du matin  en criant : « on a assassiné Abou Jihad ». J’ai immédiatement appelé le cameraman avec lequel je travaillais habituellement, et nous nous sommes précipités à Sidi Bou Saïd dans la villa où vivait Abou Jihad.  Il y avait un grand fracas de policiers, militants palestiniens, journalistes. Sur les lieux : des traînées de sang que nous avons filmées… Mais ce ne furent pas les traces de ce meurtre qui avait été commis quelques heures plus tôt qui me touchèrent le plus. Ce qui m’émut par dessus tout, ce fut l’immense dignité d’Oum Jihad, la femme d’Abou Jihad. Cette belle dame, calmement, nous raconta dans le menu détail ce qui s’était passé : Abou Jihad se préparait à partir quand les hommes du Mossad firent irruption dans la pièce où il se trouvait. C’était un guerrier, il avait tenté de saisir son arme mais avait été aussitôt abattu les agents israéliens. Malgré cette tragédie qui avait fait vaciller sa vie en quelques minutes, Oum Jihad remerciait dieu de lui avoir offert d’aussi longues années aux côtés de l’homme qu’elle aimait. On oublie souvent que les combattants, au delà de leur stature de héros, sont des hommes faits de chair et de sang qui ont des passions. Dès le premier jour de son histoire d’amour avec cet homme, Oum Jihad s’était attendue au pire, et avait sans doute vécu plus de vingt ans durant dans la hantise de le perdre. J’écoutai  les remerciements que cette femme adressait à dieu malgré sa détresse et son chagrin. Elle était très belle, très digne et si claire dans ses déclarations !   

Yasser Arafat était attendu pour la veillée funèbre qui avait lieu dans une belle villa dont disposait  l’OLP dans la banlieue cossue de Tunis. Toute la presse était là. C’est à ce moment que nous avons appris qu’Abou Jihad serait enterré à Damas. Beaucoup d’entre nous, journalistes, militants  avons mal pris la nouvelle. Nous pensions que la dépouille d’Abou Jihad devait être rendue à sa terre natale, la Palestine, au lieu de finir en Syrie pour servir les intérêts politiques du Fatah qui voulait se réconcilier avec le régime syrien.  

 

//Cortège funèbre d'Abou JihadCortège funèbre d'Abou Jihad

 

L’absence totale de sécurité

Nous étions aussi en colère :  que les services secrets israéliens puissent s’introduire chez nous, en Tunisie, comme dans un moulin, y rentrer, en sortir, y tuer à leur guise,  avec une telle arrogance et une telle violence,  nous révoltaient profondément.  Israël continuera d’assassiner  un nombre incalculable de dirigeants palestiniens jusqu’à Abou Ammar (Yasser Arafat, ndlr) dont tout laisse à penser qu’il a été empoisonné par les Israéliens. Avec la mort d’Arafat les services secrets israéliens sont parvenus à éliminer pratiquement tous les « Abou », noms de guerre des fondateurs du Fatah.  Rien qu’en Tunisie, quatre d’entre eux trouveront la mort : en effet l’exécution d’Abou Jihad sera suivie en 1991 par celles de Abou Iyad, numéro deux de l’OLP, d ‘Abou Mohamed et Abou Hol, tous trois tués d’une rafale de kalachnikov par un agent double du Mossad.

Tous les journalistes qui ont assisté à cette veillée funèbre étaient survoltés. C’est sans doute cet état de stress qui explique le fou rire que nous avons eu lorsque que dans son épitaphe à Abou Jihad, Arafat évoquant une autre figure historique du Fatah, Abou Ali Iyad éliminé en Jordanie en  1971, omit de prononcer Ali, se référant malgré lui à Abou Iyad, un autre fondateur du Fatah bien vivant et présent à la veillée. En arabe, il y a une expression qui dit « les plus beaux fous rires éclatent à la tête du mort », ce fut exactement ce type de soubresauts hilares qui nous agita malgré la peine qui était tapie au fond de nous.  Ironie du sort…Trois ans plus tard, je serai amenée à couvrir la mort d’Abou Iyad, avec qui j’avais un excellent rapport, et qui fut assassiné lui aussi par des agents israéliens.

Ce qu’il faut retenir de l’assassinat d’Abou Jihad, c’est «l’insoutenable légèreté », sinon l’absence totale de vigilance sécuritaire de la part de l’OLP, en premier lieu ; puis de la part des autorités sécuritaires tunisiennes ! les deux se devaient de garantir la protection des dirigeants palestiniens en exil dans notre pays. Je me souviens qu’on rentrait – presque- de plain pied chez eux avec une incroyable facilité. Plus tard nous avons eu l’occasion d’en savoir plus sur les circonstances et la dynamique de cet assassinat politique par Israël, notamment dans deux ouvrages portant sur les dossiers secrets du Mossad  (1). Mais le mystère persiste. 

 

Un dossier qui reste ouvert

En effet, comment expliquer l’absence de patrouille de police la nuit du meurtre, ou encore les pannes d’électricité et de télécommunication qui eurent lieu la même nuit.  Nous avons été nombreux à soupçonner le Mossad d’avoir bénéficié sur place de la complicité de l’ambassade  américaine, et du régime tunisien. Le dossier reste encore ouvert…

L’assassinat d’Abou Jihad a affecté un nombre considérable de Tunisiens qui sont venus par milliers lui rendre un dernier hommage à l’aéroport de Tunis. Aujourd’hui, Israël continued’occuper la Cisjordanie et de tuer de nouveaux dirigeants palestiniens, comme le ministre palestinien Ziad Abou Eïn frappé à mort il y a quelques mois par les soldats israéliens dans une manifestation pacifique. Je pense alors aux mots de Jean Genêt  qui, dans son roman Les Palestiniens décrivait l’originalité de la cause palestinienne en soulignant que plus la terre de Palestine disparaît, plus sa cause se mondialise et plus sa résistance augmente !

 


 

Propos recueillis par Nathalie Galesne

Article publié dans le N° 91 du Courrier de l’Atlas. Avril 2015.


 

(1)  Gordon Thomas, Histoires secrètes du Mossad (éd. Mise à Jour)

(2)  Yvonnick Denoël, Les guerres secrètes du Mossad (éd. Nouveau Monde, 2007)