Une tragédie annoncée | Tragédie, Mare Nostrum, Triton, Lampedusa, Frontex, HCR, Amnesty international, Matteo Renzi, Angelino Alfano, Laura Boldrini, Massimo Cacciari, Erri De Luca, migrants
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Nathalie Galesne   

//(Photo: youthandaction.wordpress.com) (Photo: youthandaction.wordpress.com)

Conçue comme une opération humanitaire, Mare Nostrum avait été votée par le gouvernement italien au lendemain du naufrage du 3 octobre 2013, au large de Lampedusa, qui fit 368 victimes.

Pendant un an, l’Italie avait pris en charge ce dispositif de sauvetage conduit par sa marine militaire, en en assumant le coût mensuel de 9 millions d’euros, jusqu’à sa suppression en octobre 2014. Durant cette période 150 000 migrants purent être secourus, mais 3000 personnes trouvèrent la mort en tentant d’atteindre les côtes Siciliennes.

Largement dénigré par les droites italiennes et européennes, Mare Nostruma été accusé de favoriser, en la sécurisant, la traversée des migrants et le commerce des passeurs. A l’été 2014, sous la pression de son ministre de l’intérieur, Angelino Alfano, l’Italie se désengage et l’Union européenne se voit dans l’obligation de prendre la relève.

C’est ce qu’elle va faire en réduisant ce dispositif et en lui octroyant une mission purement sécuritaire. De fait avec une flotte, un coût (2,9 millions d’euros par mois) et un périmètre d’action réduits, l’opération « Triton », contrôlée par l’agence Frontex, se limite à patrouiller les eaux territoriales italiennes et ne dispose d’aucun mandat, ni de l’équipement adéquat pour mener sauvetages et recherches en mer, sa vocation première étant de surveiller la frontière et de dissuader les trafiquants.

Une tragédie annoncée | Tragédie, Mare Nostrum, Triton, Lampedusa, Frontex, HCR, Amnesty international, Matteo Renzi, Angelino Alfano, Laura Boldrini, Massimo Cacciari, Erri De Luca, migrantsCe passage de Mare Nostrum à Triton a été dénoncé avec vigueur par les organisations humanitaires, dont le HCR et Amnesty international qui mirent en garde les institutions italiennes et européennes contre l'augmentation des morts de migrants en mer.

Ces dernières n’avaient pas tort. L’irresponsabilité de cette décision est aujourd’hui fragrante : loin d’avoir été freiné, le trafic des migrants a repris de plus belle avec l’arrivée des beaux jours, et les naufrages d’une ampleur inégalée se sont multipliés, un des derniers en date ayant fait quelques 900 victimes. Une fois de plus, l’Italie se retrouve face aux destins tragiques d’enfants, de femmes et d’hommes ayant tenté en vain de trouver refuge en Europe. Aujourd'hui, il n'y a plus de place dans les cimetières de la Sicile pour donner une sépulture à tous ces morts anonymes.

Se réveillant brutalement de sa torpeur, l’Union européenne se réunit en sommet extraordinaire ce jeudi 23 avril. Renforcement de l'opération Triton, opérations militaires ciblées pour détruire les embarcations des passeurs en territoire libyen… la stratégie vers laquelle s’orientent les responsables européens semble bien peu adaptée à la détresse des demandeurs d’asile massés de l'autre côté de la Méditerranée. Un million de personnes, fuyant la guerre et les massacres, provenant essentiellement des pays sub-sahariens et de la Syrie, s’apprêteraient à prendre la mer. 

Désorientée, désunie et impuissante devant l’hécatombe, l’Europe pourra-t-elle encore longtemps s’abriter derrière cette forteresse qu’elle a inutilement érigée autour d’elle ? Que ce mastodonte ne sache affronter cette émergence humanitaire autrement que dans le repli sécuritaire ou l’intervention militaire, à de quoi dérouter.

Par rapport au Liban, pays d’un peu plus de 4 millions d’habitants qui accueille près d’1,5 millions de réfugiés syriens sur son territoire, l’Union européenne -avec ses 28 Etats et ses 508 millions d’habitants- provoque l’irritation lorsqu'elle présente ces quelques centaines de milliers de migrants qui essaient de trouver refuge sur son territoire comme une menace insurmontable.

En Italie, le débat est particulièrement animé. Le gouvernement de coalition demande à l'Europe le renforcement de Triton et une implication majeure. Il souhaite aussi la suppression de l'accord de Dublin qu'il a pourtant signé et qui oblige les migrants à rester sur le territoire où ils sont arrivés et ont fait leur demande d'asile. Le pilonnage des embarcations des trafiquants est aussi envisagé. Cette solution a été violemment remise en cause par Laura Boldrini, Présidente de la chambre des députés depuis 2013, et membre du parti « Gauche, écologie et liberté » (SEL). Lors d’une émission télévisée, l’ancienne porte-parole du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a défendu dans une harangue véhémente le droit d’asile inscrit dans la convention de Genève, fustigeant par ailleurs toute stratégie militaire qu'elle estime « impossible à mettre en œuvre » en Libye.

Une tragédie annoncée | Tragédie, Mare Nostrum, Triton, Lampedusa, Frontex, HCR, Amnesty international, Matteo Renzi, Angelino Alfano, Laura Boldrini, Massimo Cacciari, Erri De Luca, migrantsDe son côté la Ligue du Nord, par la voix de son ténor Matteo Salvini, s’en prend avec hargne au gouvernement italien et à l’Union européenne qu’elle accuse de laxisme. Tous les moyens sont bons pour polariser l’opinion publique contre des populations sans défense et encourager la xénophobie coûte que coûte.

L’affiche satirique de son cru qui circule actuellement sur les réseaux sociaux révèle à elle seule la rhétorique de l’abject à laquelle cette formation politique à recours depuis qu’elle existe. On y voit une embarcation avec à son bord des Africains et le slogan : « vacances en Italie : gîte, couvert, recharge téléphonique et cigarettes pour 35 euros par jour », la publicité de cette agence touristique est signé par les différents partis de la coalition. Le ton est donné et fait hélas de nombreux adeptes. Par temps de crise, la générosité n’est pas de mise.

D’ailleurs la manifestation à laquelle ont appelé hier les principales organisations de la société civile italienne (Emergency, Amnesty internazionale, Arci, etc) n’a attiré dans les rues du pays que quelques milliers de syndicalistes et militants des droits de l’homme. A Rome, place Montecitorio devant l’assemblée nationale, le nombre des manifestants était inférieur aux vies englouties, en quelques jours, dans les eaux macabres de la Méditerranée.

Et pourtant c'est bien de la société civile que partent les propositions les plus censées et les plus courageuses pour traiter, non seulement l'émergence humanitaire, mais affronter les causes structurelles de ces poussées migratoires. Ouvrir au plus vite des couloirs humanitaires, démanteler les réseaux de traite humaine en Afrique, erradiquer la corruption et les organisations criminelles en Italie qui profitent de la désespération humaine pour s'enrichir, comme l'a montré le récent scandale des coopératives à Rome. Exiger de l'Europe qu'elle élabore une politique étrangère capable de contraster les conflits les plus meurtriers. C'est pour contrer l'inertie de l'Europe et de l'Italie que le comité "Giustizia per i nuovi desaparacidos" est en train de travailler à la procédure d'un tribunal Russell permettant de juger les coupables de cette tragédie sans fin, le manque d'assistance aux persécutés et aux déplacés étant considéré comme un crime.

//Massimo CacciariMassimo Cacciari//Erri De LucaErri De LucaDans ce climat morose et délétère, des voix rappelant à la raison et aux principes fondateurs de l'Europe * se sont fait entendre. Babelmed publie dans sa version italienne la lettre ouverte de Barbara Spinelli, écrivaine et journaliste, députée européenne (liste L'Autre Europe avec Tsipras), ainsi que l'intervention très personnelle et émouvante de la réalisatrice Francesca Comencini. On retiendra aussi le coup de gueule de Massimo Cacciari ; survolté, le philosophe, ancien maire de Venise, vient de lancer un cri d'indignation, évoquant la honte immense que lui inspire l'absence de politique de l'Europe, son incapacité à avoir développer une vraie politique euro-méditerranéenne, ignorant depuis dix ans les problèmes explosifs qui nous rattrapent aujourd'hui. "Il faut abandonner le discours réaliste pour un discours éthique, a-t-il déclaré, et lancer une grande intervention internationale pour sauver les vies".

Rappelant l'inéficacité de la politique répressive en matière d'immigration des précédents gouvernements, l'écrivain Erri De luca souligne pour sa part :  « Ce sont de nouveaux migrants auxquels nous avons a affaire aujourd'hui, ces personnes sont prêtent à plonger dans le vide pour échapper à la mort et prennent la mer de la même manière qu'elles se jetteraient d’une maison en flamme...». C’est à ces nouveaux migrants qu’il vient de dédier une poésie, scandée par un vers au rythme familier : « Notre mer qui n’êtes pas aux cieux… ». Ayant choisi, lui aussi la télévision pour intervenir, l'auteur de ce «Notre père» détourné aura-t-il su toucher les millions d’Italiens qui l'ont entendu ?

*Le 12 octobre2012, l'Union européenne a reçu le prix Nobel de la paix pour « sa contribution à la promotion de la paix, la réconciliation, la démocratie et les droits de l'Homme en Europe »


Nathalie Galesne
22/04/2015