6 février 2013, assassinat de l’opposant tunisien Choukri Belaïd | Chokri Belaïd, El Menzah, Kamel Gadhgadhi, Boubaker El Hakim, Kouachi et Amadi Coulibaly, Charlie Hebdo, Patriotes démocrates, populaire
6 février 2013, assassinat de l’opposant tunisien Choukri Belaïd Imprimer
Nathalie Galesne   
//Choukri Belaïd - (Photo :  HAMMI/SIPA)Choukri Belaïd - (Photo : HAMMI/SIPA)

 

Le contexte

Qui ont tué les assassins de Chokri Belaïd en l’abattant devant son domicile à El Menzah le 6 février 2013 ? Tout d’abord un homme engagé dont la longue militance politique commence en 1980 au sein de l’Union générale des étudiants de Tunisie. Avocat, défenseur des droits de l’homme, celui-ci plaida dans de nombreux procès politiques sous le régime de Ben Ali, notamment en 2008 lorsqu’il soutint les grèves du bassin minier et organisa la défense des mineurs. Mais en ce 6 février 2013, c’est surtout un des principaux opposants au parti Ennahdha et à la troïka au pouvoir qui tombe sous les balles des meurtriers.

Chokri Belaïd fonde le 2 septembre 2012 le Parti unifié des patriotes démocrate et participe à la création du Front populaire, coalition des partis de gauche. Il n’aura cesse dès lors de dénoncer l’islam intégriste, et la mollesse du gouvernement vis à vis de la nébuleuse djihadiste qui a ensanglanté le pays déjà à plusieurs reprises. Son assassinat, qui provoque une crise politique sans précédent depuis la révolution tunisienne entraîne la démission du gouvernement le 19 février 2013.

Si l’exécutant du meurtre de Chokri Belaïd, Kamel Gadhgadhi (tué par les forces de l’ordre) a été identifié, et plusieurs de ses complices arrêtés, les faits restent opaques. Dans une vidéo du 18 décembre dernier, les assassinats de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahimi (1) ont été revendiqués par Boubaker El Hakim, membre de la filière « des Buttes Chaumont » où furent enrôlés les frères Kouachi et Amadi Coulibaly, auteurs des tueries de Charlie Hebdo et du supermarché casher de la porte de Vincennes.

Le temoin

Basma Khalfaoui Belaïd 

Veuve de Chokri Belaïd avec lequel elle a eu deux filles, Basma Khalfaoui est avocate, membre du Parti des Patriotes démocrates unifiés et de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates. Mue par un courage et une détermination qui lui ont valu la solidarité des Tunisiens, elle a fondé cinq mois après l’assassinat de son mari la Fondation Chokri Belaïd contre la violence.

Le temoignage

Le 6 février 2013 est une journée inoubliable, pour moi bien sûr, mais aussi pour la Tunisie entière et pour des milliers de gens dans le monde. Ce matin-là, après m’être réveillée, j’ai entendu deux grands coups. Je n’ai pas compris aussitôt la nature de ce bruit, mais j’ai tout de suite pensé à Chokri, j’ai cru qu’on l’avait tabassé. Je suis sortie sur la petite terrasse qui donne sur la rue, j’ai vu son chauffeur qui hurlait « ils ont frappé Chokri ». Je suis sorti en courant et j’ai vu Chokri étendu sur le sol, du sang coulait de son nez, mais je ne comprenais toujours pas qu’on lui avait tiré dessus. J’ai appelé immédiatement l’ambulance. Je ne voulais pas perdre de temps, il fallait lui sauver la vie coûte que coûte, je n’avais rien d’autre en tête. L’ambulance est arrivée, nous avons été à la clinique Ennasr. Chokri a été transporté dans la salle d’opération. Jusqu’à la dernière minute, j’ai cru qu’on pourrait le sauver, et puis j’ai aperçu l’expression et les gestes d’un camarade et ami de L’UGTT accouru sur place, et j’ai compris soudain que c’était foutu.

La première question qui m’a été posée après ce drame m’a mis sur les rails pour tout ce qui s’est passé ensuite. « Est-ce que le gouvernement Ben Ali était meilleur ?» m’a-t-on demandé. J’ai rétorqué que non, que ce que nous vivions était l’héritage direct des années Ben Ali. Le 6 et le 7 février, il y a eu des révoltes terribles dans tout le pays, des locaux d’Ennahdha ont été mis à sac et brûlés. J’ai eu très peur que cela dégénère, que cela ne se transforme en guerre civile, que le pays éclate brusquement. A partir de ce moment, j’ai su que je devrais être d’une grande vigilance. Chokri disait qu’il ne fallait jamais basculer dans la violence, alors je me suis dit qu’on allait répondre à celle qu’il venait de subir par les idées et la parole.

C’est ce qu’on fait aussi tous les Tunisiens : Le 8 février, un million cinq cent mille personnes se sont rassemblées. Toutes les rues autour du cimetière étaient noires de monde. Ce furent des funérailles nationales hautement symboliques. C’étaient la réponse du peuple tunisien. Le paysage humain de cette mobilisation était extraordinaire : des femmes, des hommes, des vieillards, des ados, des enfants de cinq ans, des gens de droite, des gens de gauche, des militants, des artistes et des intellectuels, là un ouvrier côtoyant une dame élégante de la bourgeoisie tunisienne, tout le monde était là. C’était toute la Tunisie qui était venue saluer Chokri une dernière fois. Alors j’ai compris que le combat de Chokri continuerait à travers moi. Inconsciemment j’ai senti qu’il avait tracé un chemin que je devais poursuivre, que c’était mon destin et que si jamais je lâchais, c’était tout ce qu’il avait préparé et légué que j’abandonnerais.

Chokri avait une personnalité extrêmement intègre. C’était un homme de principe, déterminé, profondément humain, d’une grandeur splendide, y compris contre ses adversaires. Il admirait par dessus tout l’intelligence, et détestait avec la même intensité la trahison. Au delà du militant qu’il était, c’était un bon papa, très présent avec ses filles, il s’occupait de leur bain, faisait de longues promenade avec elles. Malgré son emploi du temps très chargé, il passait beaucoup de temps avec nous, sa famille. Ses dimanches était dédié au quartier de son enfance, un quartier populaire où vivaient son père et ses amis à qui il rendait visite chaque semaine. Il lisait énormément, connaissait l’idéologie des intégristes qu’il avait étudiée. Il maîtrisait à merveille la thèse et l’antithèse. Ses priorités étaient l’équité sociale et le dialogue national. Il militait pour l’indépendance de la justice, pour une police républicaine. Il était fier d’être au plus près du peuple et des travailleurs. Il pensait qu’il y avait une issue politique à trouver pour la Tunisie qui passait par le dialogue, qu’il fallait faire comprendre aux islamistes que la haine envers le peuple tunisien devait cesser.

Au lendemain de sa mort, j’ai refusé que le Président de la République (Moncef Marzouki, ndlr) vienne me présenter ses condoléances parce que j’estimais que le gouvernement et la présidence n’avaient pas protégé Chokri comme il auraient dû le faire. Du coup mes filles et moi n’avons bénéficié d’aucun dispositif de sécurité. Par la suite le ministère de l’intérieur a caché des documents. Par exemple, le rapport balistique indispensable pour l’enquête n’a été remis que beaucoup plus tard au juge d’instruction. Après la tragédie, je n’ai reçu aucun soutien moral ou économique de l’Etat tunisien, comme cela se fait habituellement avec la famille d’une personne qui tombe en martyr. Et de fait, le gouvernement tunisien de l’époque n’a jamais reconnu qu’il s’agissait d’un crime d’Etat. D’ailleurs l’an dernier, il n’y a eu aucune célébration d’Etat. Seule la société civile s’est mobilisée pour rendre hommage à la mémoire de Chokri et commémorer sa mort comme un événement national.

Avec le père de Chokri, nous avons été les premières personnes que le nouveau Président de la République, Béji Caïd Essebsi, ait reçues. Il a déclaré qu’il ferait tout pour que la vérité soit faite sur cet assassinat. Il s’agit désormais d’une promesse d’Etat. J’ai soutenu l’actuel président car l’ancien, Moncef Marzouki, a favorisé la couveuse du terrorisme en Tunisie. Les militants de son parti le CPR (2) ont participé à tous les actes de violence commis dans le pays. Ils se présentent comme des défenseurs de la révolution tunisienne, mais c’est la contre-révolution qu’ils représentent.

Cette année, pour les célébrations du 6 février, la Fondation Chokri Belaïd organise trois grandes conférences : une sur le dossier Chokri Belaïd. Où en est-on au niveau juridique ? Une autre sur les assassinats politiques et la justice transitionnelle. Enfin une troisième, avec le parti des Patriotes démocrates unifiés et le Front populaire, sur les fronts politiques.

 

(1) Mohamed Brahimi, député de l’assemblée constituante exécuté le 25 juillet 2013 dans des circonstances similaires à celles de Chokri Belaïd.

(2) Le CPR, Congrès pour la République est le parti politique tunisien fondé en 2001 par Moncef Marzouki.