9 juillet 2006,  le ‘coup de boule’ de Zinedine Zidane à Marco Materazzi | Zinedine Zidane, Marco Materazzi, Santiago Gamboa, Karim Benzema, Christian Vieri, stade Olympique de Berlin, Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   

9 juillet 2006,  le ‘coup de boule’ de Zinedine Zidane à Marco Materazzi | Zinedine Zidane, Marco Materazzi, Santiago Gamboa, Karim Benzema, Christian Vieri, stade Olympique de Berlin, Nathalie Galesne

Le Contexte

Dans l’enceinte du stade Olympique de Berlin la tension est à son comble. L’Italie et la France, qui ont franchi le parcours du combattant de la coupe du monde 2006, doivent s’affronter dans une finale hypermédiatisée qui place cette rencontre au sommet des événements sportifs les plus populaires de la planète. Championne du monde en 1998, l’équipe française fait bloc derrière son capitaine, Zinedine Zidane qui joue, ce soir là, sa dernière partie. ‘La Squadra Azzurra’ a aussi le vent en poupe, elle qui a su faire oublier à ses supporters la série de scandales qui vient de frapper le football italien. D’entrée de jeu Zidane marque un but. Quelques dix minutes plus tard, c’est au tour de l’Italie d’égaliser sur un goal de Materazzi. Dès lors, les deux formations ne se laissent aucun répit. Les prolongations seront nécessaires pour départager les deux nations. Tout bascule quand, à la 107ème minutes des temps supplémentaires, Zidane assène un coup de tête dans le thorax de Marco Materazzi. Expulsé, la finale se conclue sans lui aux tirs aux buts. Les bleus perdent contre les « Azzurri », après avoir frôlé la victoire. De retour dans l’hexagone « Zizou » bénéficie d’une certaine indulgence. Selon un sondage du CSA, 61% des personnes interrogées lui accordent leur pardon. La dimension tragico-épique du geste de Zidane inspire plusieurs artistes. Les écrivains Philippe Toussaint et Anne Delbée consacrent un récit au héros déchu, tandis que le plasticien Adel Abdessemedmodèle le joueur en une immense statue qu’il exposera en 2012 au centre Pompidou.

 

Le témoin

//Santiago GamboaSantiago GamboaJournaliste à RFI et correspondant du quotidien El Tiempo avant de s’adonner pleinement à la littérature, le colombien Santiago Gamboa est sans doute l’un des écrivains latino-américains les plus talentueux de sa génération (éd. Métailié). En 2006, il assiste à la rencontre, diffusée sur tous les écrans du monde, à Paris où il travaille comme attaché culturel de l’ambassade de Colombie à l’Unesco. C’est donc à partir d’un double regard, celui de l’auteur et du reporteur qu’il se remémore cette 18ème finale de la coupe du monde.

 

Le témoignage

Je me souviens comme si c’était hier de cette partie de foot historique. Je l’ai vue à Paris en compagnie d’un ami. Cela m’était très difficile de me ranger derrière une équipe plutôt qu’une autre. A cette époque j’avais vécu exactement le même temps en France et en Italie, dix années dans un pays, dix dans l’autre. Je dois tout de même dire que j’avais une grande admiration pour Zidane. J’aimais par-dessus tout le jeu de cet artiste du ballon, ses danses en remontant le terrain, sa plasticité, sa générosité envers les autres joueurs. Et puis, j’avais su par un journaliste que je connaissais, et qui avait fait une série de reportages sur les maisons de footballers, que Zidane était un grand lecteur, épris de littérature, et cela me le rendait particulièrement sympathique. Il n’y avait pas, comme chez tant d’autres joueurs de foot où ce journaliste avait été reçu, de méga écran plasma, de jeux vidéo, de gadgets, mais des livres partout, jusque dans les toilettes. Il y avait aussi une anecdote qui circulait sur ce joueur qui m’avait beaucoup plu : à un journaliste qui lui avait demandé ce qu’il pensait de ce que gagnait Christian Vieri, un des joueurs de la Juventus qui n’avait pas son prestige mais avait pourtant signé un contrat mirobolant avec le club turinois, Zidane avait répondu : «  je ne pense jamais à ceux qui gagnent plus que moi, mais à ceux qui gagnent moins que moi. »

Quand Zidane se présente à la finale de la coupe du monde en 2006, il est au zénith de sa carrière, il a déjà gagné tout ce qu’il y avait à gagner. En effet, que peut souhaiter de plus un joueur, sinon de remporter pour son pays le mondial contre l’équipe la plus forte du monde. C’est ce qui lui était précisément arrivé en 1998, quand la France triompha sur le Brésil. Mais revenons à ce 9 juillet 2006 : promu au rang de héros national, le capitaine de l’équipe de France jouait ce soir là son dernier match, et tous les Français souhaitaient ardemment qu’il décrochât sa seconde étoile. De son côté, l’Italie était prête à tout pour obtenir sa quatrième coupe du monde. Parmi ses joueurs figuraient de grands champions comme Totti, Pirlo, Gattuso, Cannavaro, et Buffon, son grandiose gardien de buts.

La première mi-temps dans le stade de Berlin fut extrêmement tendue. A quelques minutes du début, la France se vit accordée un penalty, suite à une faute de Materazzi que Zinedine Zidane transforma en un but mémorable, la balle heurta la barre transversale et s’immisça derrière la ligne de but pour rebondir à nouveau sur la même barre et en ressortir. Mais dix minutes plus tard sur un corner de Pirlo, Materazzi égalisa d’un coup de tête. D’entrée de jeu cette partie se joua autour d’un duel entre ces deux athlètes. Bref, les deux équipes se retrouvèrent ex-aequo 1 à 1, ce qui les conduisit aux temps supplémentaires. Zidane faillit marquer à nouveau grâce à un coup de tête extraordinaire que le portier de l’équipe italienne, Buffon, réussit à stopper par miracle. Et puis en un éclair, la caméra nous montra Materazzi à terre, il y eut retour sur image et le public découvrit atterré le coup de boule de Zinedine Zidane dans la poitrine du joueur italien. Ce geste devait rentrer dans l’histoire du football. Que s’était-il passé exactement ? Nous ne l’apprîmes que bien plus tard. Dès le début Zidane parla d’une insulte particulièrement grave proférée par Materazzi sans en dévoiler la teneur. Ce n’est que 12 mois plus tard que le joueur italien livra sa version des faits : « je préfère ta putain de sœur » avait-il répliqué à Zidane qui venait de lui dire qu’il lui donnerait son maillot (sur lequel il n’avait cesser de tirer) qu’une fois le match terminé. On connaît la suite : le carton rouge sur lequel s’achève la carrière de Zidane, et l’échec de la France qui perd la rencontre aux tirs aux buts.

Pourtant après toutes ces années, le vrai vainqueur est Zidane parce que la stratégie de l’ultra Materazzi, qui consistait à provoquer verbalement son adversaire est digne d’un marchand de patates et non pas d’un grand sportif. D’ailleurs, alors que Zidane est devenu une icône, Materazzi est tombé dans les oubliettes. Le nom de Zinedine Zidane restera à jamais lié à un très beau moment du football français. D’origine algérienne, il a été porteur d’un message éducatif à l’intention des jeunes des quartiers, se battant contre la drogue et la marginalisation qui les frappaient. Il a d’ailleurs été ambassadeur de l’Unesco. On doit encore à Zidane cette tradition maghrébine dont est désormais emprunt l’univers footballistique européen. Je pense notamment à Karim Benzema, ce footballeur lyonnais quatre fois champion de France, et vainqueur de la Ligue des champions et de la coupe d’Espagne avec le Real Madrid en 2014.

La défaite de Zidane se prête à une interprétation aristotélicienne. Elle a une dimension mythologique  qui renvoie à l’hybris, la démesure punie par les Dieux pour rappeler à l’homme les limites de son destin. Il y a, dans cet incident qui survint à deux doigts de la victoire, un message qui ramène Zidane, et la démesure de son talent, à sa condition humaine. Voir, en un instant, ce héros français d’origine algérienne échouer tient du tragique. Cette rencontre fut également très forte d’un point de vue symbolique, car elle opposait une équipe multi-ethnique, la française, contre l’équipe blanche des Italiens. Lorsque l’on se remémore les propos racistes du léguiste Calderoli (3) à l’époque ministre du gouvernement Berlusconi, on comprend mieux l’enjeu que sous-tendait cette coupe du monde. Aujourd’hui l’équipe italienne a pris quelques couleurs mais à l’époque elle était 100% italienne. C’est pourquoi la France était, d’un endroit à l’autre du globe, dans le cœur des généreux qui honnissent toute dérive raciste.

 


Nathalie Galesne 

(Article paru dans le n° de juillet 2014 du Courrier de l’Atlas)

 

1 - Anne Delbée, La 100e minute, Éditions Les Quatre Chemins,‎ octobre 2006

2 - Jean-Philippe Toussaint, La mélancolie de Zidane, Les Éditions de Minuit,‎ novembre 2006

3 - Au lendemain de la victoire, Roberto Calderoli, ministre du 4ème gouvernement Berlusconi exulte : «C’est une victoire de l’identité italienne, affirme-t-il, d’une équipe composée de Lombards, de Napolitains et de Vénitiens, qui a battu une équipe, la France, qui pour obtenir des résultats a sacrifié son identité avec des nègres, des musulmans, et des communistes