«Se souvenir des jours heureux» | Mohamed Boual, Mostaganem, Khadija Aouadni, M’Hammad Bennaboud, Tétouan, Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   

«Se souvenir des jours heureux» | Mohamed Boual, Mostaganem, Khadija Aouadni, M’Hammad Bennaboud, Tétouan, Nathalie Galesne

Evocations

Mohamed Boual a soixante dix ans tout rond, il se souvient des années cinquante à Mostaganem comme d’une mosaïque frémissante : « Les bruits, les sons, les langues -l’arabe, le maltais, le français - étaient mixés dans notre univers quotidien. Nous habitions avec des familles juives, espagnoles dans la même impasse. Tous les samedis, j’allais allumer le poêle à charbon des sœurs Cohen, j’en recevais en retour une galette de pain azyme dont le goût fade me décevait. Le samedi, vers 14 heures, on allait sous les fenêtres de la synagogue écouter les chants qui étaient très beaux, le dimanche à cinquante mètres de là, on courrait voir les communions à Saint-Jean Baptiste. »

Ce sont ces mêmes cultures multiples qu’évoque Khadija Aouadni, 62 ans : « A la goulette nous étions très liés aux familles juives et italiennes qui nous entouraient. Je me souviens encore de la saveur des plats qui s’échangeaient. Notre maison était collée à l’épicerie de Madame Seman. C’était la meilleure amie de ma mère, elle était juive. » Les deux femmes cuisinaient, cousaient, buvait leur café ensemble tous les jours à la même heure. « Quand ma mère devait s’absenter, Esther nous gardait, se remémore Khadija. Elle est partie en 1967, peu de temps après la guerre des six jours, ma mère était inconsolable, elle la considérait comme sa sœur, c’est douloureux de perdre une sœur. Elles se sont écrit pendant des années, Esther s’était installée à Marseille, chaque année elle annonçait sa venue et puis ça ne s’est jamais fait. Elles nous ont quittés toutes les deux sans s’être jamais revues.»

M’Hammad Bennaboud est historien, il connaît chaque pierre de la Médina de Tétouan reconstruite par les andalous musulmans et juifs à la fin du 15ème siècle. « Il y a encore cinquante ans, les juifs étaient présents dans toutes les activités économiques et sociales de la ville. Mes deux oncles, qui étaient de gros commerçants, avaient des partenaires juifs, M. Serfaty, M. Benatar et M. Hayoune qu’ils recevaient chez eux. Mon cousin et ma cousine ont étudié à l’Alliance israélite de Tétouan jusqu’à leur bac. Les femmes juives fabriquaient des habits traditionnels, elles avaient des relations étroites avec les femmes musulmanes qui les invitaient aux fêtes. Aujourd’hui, il ne reste qu’une dizaine de juifs à Tétouan. De nombreuses familles ont quitté le Maroc dans les années soixante pour s’installer ailleurs, soit pour chercher de meilleures opportunités, en France, en Espagne, au Canada, au Venezuela ..., soit pour s’installer en Israël car la propagande sioniste était très forte. »

Fractures

Ce sont indubitablement les coups de butoir de l’histoire, les nationalismes, les guerres déclenchées par le projet sioniste de la construction d’une nation juive en Palestine qui ont profondément bouleversé les relations entre juifs et arabes et entraîné le départ de

la quasi totalité d’entre eux. « Je me souviens très précisément de la période où ce climat du vivre ensemble s’est gâté, se remémore Mohamed Boual, c’était en 56’ au moment de la crise du canal de Suez et de l’intervention israélo-franco-britannique en Egypte. Je me battais systématiquement avec mon camarade de banc. Il était juif, j’étais arabe, nous récréions la scène internationale dans la cour de notre école. C’est à ce moment là que j’ai pris conscience que l’autre ne faisait plus partie de mon monde ».

La guerre de libération qui fait rage en Algérie bouscule, plus encore que dans les autres pays du Maghreb, les relations entre juifs et musulmans. « Les juifs parlaient arabe, s’habillaient à la musulmane, et maîtrisaient à la perfection cette musique andalouse que nous préférions dans ma famille par dessus tout, détaille Mohamed Boual. C’est l’administration coloniale française qui les a poussés à partir en leur donnant la citoyenneté française. Avant il n’y avait pas vraiment de distinction entre eux et nous, on partageait la même culture qui était l’Algérie. Les autres, c’étaient les colons, ceux qui se tenaient à l’écart et avaient un statut d’être supérieurs. Le conflit est né entre colons et colonisés, pas entre juifs et musulmans. Avec la guerre de libération, il a fallu choisir son camp. De nombreux juifs ont choisi celui de l’Algérie et ont intégrés le FLN, mais la plupart d’entre eux ont opté pour la France, beaucoup malgré eux. »

 

Un sentiment de perte

Il y a comme un tiraillement pour ces générations à exprimer un regret qui renvoie à l’époque du colonialisme dont ils se réjouissent à l’unisson de la disparition. «Plus que de la nostalgie, j’éprouve un sentiment de perte, précise Mohamed Boual, après l’indépendance cette ouverture sur d’autres mondes qui caractérisait ma ville a disparu. » Les symptômes de névrose coloniale ont également produit leur part de tensions intérieures. « Pour moi, poursuit Mohamed Boual, concilier ces systèmes et cultures antagonistes c’était du poivre pour le cerveau. Je prenais aussi un malin plaisir à être le premier à l’école, moi l’indigène, comme aurait dit Fanon je portais avec fierté ‘mon masque blanc’. » Khadija Aouadni est de son côté plus nuancée : « Ma mère était une vraie nostalgique, et malgré un sentiment d’appartenance au nationalisme arabe, elle regrettait profondément la culture méditerranéenne de la Goulette en refusant de manière larvée le régime de Ben Ali». Pour sa part, M’Hammad Bennaboud a une relation plus apaisée avec le passé, son regard est rivé sur l’avenir : « On ne peut pas revenir en arrière. Le changement de Tétouan ne se limite pas aux relations entre musulmans et juifs. La ville a changé radicalement à tous les niveaux : social, culturel, économique, et artistique.  Nous regrettons ce passé qui fait partie de notre patrimoine culturel, donc de notre identité. Notre ville reste cosmopolite,  grâce à sa situation stratégique, mais d’une autre manière. Nous regardons vers l’avenir.»

 


 

Nathalie Galesne

Article publié dans Courrier de l’Atlas N°80. Avril 2014

Photo: Delins/Leemage