Les juifs, une présence millénaire en terre d’islam | Marina Rustow, Mark. R. Cohen, ‘la jizya’, Elias Sanbar, ‘l’Al-Naqba’, Benjamin Stora, Nathalie Galesne, Maghreb et Machreq, Canal de Suez
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Nathalie Galesne   

//Synagogue à l’abandon, à Tripoli, il n’y a plus de communauté juive e Libye depuis plusieurs dizaines d’années.Synagogue à l’abandon, à Tripoli, il n’y a plus de communauté juive e Libye depuis plusieurs dizaines d’années.

Au moment de l’apparition de l’islam au VII ème siècle, les juifs sont depuis longtemps établis dans ce qui sera le monde islamique, un empire qui ne cesse de croître au gré des dynasties qui vont s’y succéder et dont la Sublime Porte est le prolongement. « Sous le règne de l’Islam, souligne l’historienne Marina Rustow, les conditions intellectuelles, démographiques et économiques de la vie juive connurent des transformations profondes ; au sein de cette nouvelle civilisation islamique, les communautés juives trouvèrent l’occasion de se développer comme rarement. »(1) Pour mieux comprendre les relations entre juifs et musulmans, l’historien Mark. R. Cohen propose une approche comparative. Tandis que dans les sociétés de l’Europe chrétienne les juifs furent victimes de pogroms et d’expulsions à répétition, jusqu’au paroxysme de la shoah, les persécutions contre les juifs furent généralement moins systématiques en terre d’islam, même si l’antisémitisme assume des formes différentes selon les époques dont les sociétés musulmanes sont loin d’être exemptes. Au niveau juridique, les juifs étaient, avec tous les autres non-musulmans, soumis au statut de Dhimmis qui leur permettait en s’acquittant d’un impôt, ‘la jizya’, de bénéficier d’une protection, de pratiquer leur religion, et de jouir d’une relative autonomie. Toutefois, dans l’empire ottoman du XVIIIe siècle, l’ascension des chrétiens d’Orient se fait au détriment de la communauté juive dont les conditions se précarisent.

 

Les prémisses d’une fracture

//Portrait d'une famille juive à Tanger, au Maroc, vers 1880.Portrait d'une famille juive à Tanger, au Maroc, vers 1880.Au XIXe siècle, l’impérialisme européen amorce l’inéluctable séparation entre juifs et musulmans. Dans les aires colonisées du Maghreb, l’exemple de l’Algérie est significatif. En 1830, lorsque la France conquiert le pays, les réactions des 25000 juifs à l’égard du système colonial varient suivant les régions : « Au contraire de leurs coreligionnaires nomades et ruraux du Constantinois, précise l’historien Benjamin Stora, les juifs de la régions d’Alger et ensuite d’Oran se situent aux avant-postes de l’acceptation de la présence française. Alors que ceux que les Français appellent les « indigènes » musulmans se retirent dans l’intérieur des terres pour ne pas avoir de contacts avec l’occupant.»(2). La France, qui souhaite obtenir le soutien de cette minorité s’oriente vers son assimilation. Avec le décret Crémieux, signé le 24 octobre 1870, les juifs d’Algérie deviennent des Français d’origine juive. A partir de cette date, la désunion entre la communauté juive et la population musulmane ne cesse de croître. Cette politique d’attribution de la nationalité française aux juifs sera appliquée par la suite, à moindre échelle, en Tunisie et en Egypte.

//Vue du camp de transit de grand Arénas, à Marseille, abritant des juifs dans l’attente d’immigrer vers Israël, en 1962.Vue du camp de transit de grand Arénas, à Marseille, abritant des juifs dans l’attente d’immigrer vers Israël, en 1962.La colonisation européenne s’intensifie : la France conquiert la Tunisie en 1881, un an plus tard les Britanniques occupent l’Egypte, les Italiens la Lybie (1911), la France et l’Espagne le Maroc (1912). La grande Bretagne soutient et encourage le sionisme avec la déclaration de lord Balfour (2 novembre 1917) qui prévoit « l’établissement d’un foyer national pour le peuple juif ». Au lendemain de la première guerre mondiale, la conférence de paix de San Remo (24 avril 1920) parachève le dépècement de l’empire ottoman. La grande Bretagne et la France procèdent à un découpage des anciennes possessions ottomanes en quatre entités : Liban et Syrie sous mandat français, Palestine et Mésopotamie (Irak) sous mandat britannique. Par ailleurs, dans de nombreuses villes, l’organisation coloniale a favorisé l’éclosion d’une classe moyenne juive éduquée et résidant dans les nouveaux quartiers à dominante européenne. Les juifs seront de plus en plus perçus par l’opinion musulmane comme des auxiliaires des puissances impérialistes et des partisans du projet sioniste.

Au lendemain du séisme provoqué par la seconde guerre mondiale, le bilan est effroyable. Quelques 6 millions de juifs ont été exterminés en Europe. Mauvaise conscience ? Toujours est-il que les puissances occidentales vont encourager par tous les moyens la création de l’Etat d’Israël. Le 29 novembre 1947, l’assemblée générale de l’ONU vote un plan de partage qui octroie 55% de la Palestine à un Etat juif, le reste à un Etat arabe palestinien. L’Etat d’Israël est proclamé le 15 mai 1948. Si la version israélienne fait état d’une seule et même guerre défensive qui aurait opposé les forces juives aux armées arabes, pour l’historien Elias Sanbar, le conflit se déroule en plusieurs étapes : « deux guerres ont lieu en 1948, explique-t-il, la première s’achève le 15 mai par l’expulsion des Palestiniens et l’installation d’Israël à leur place, la seconde oppose ce dernier aux armées des pays arabes voisins. » (3) Pour les Palestiniens, c’est ‘l’Al-Naqba’ (catastrophe en arabe).

 

L’accélération de l’histoire

Au milieu du XXème siècle, il y a sept cent cinquante mille juifs dans les pays du Maghreb et du Machreq. Pourtant, en un peu moins de cinquante ans, les sociétés musulmanes vont se vider de leurs minorités juives. Comment cerner ce phénomène ? Deux facteurs majeurs semblent s’être télescopés : le sionisme et le nationalisme arabe. Inscrit dans un processus de décolonisation hostile à l’Etat hébreu et à ses alliés occidentaux, le panarabisme enclenche en Egypte, Syrie, Irak une dynamique d’homogénéisation ethnique, culturelle et religieuse de l’Etat nation. Les minorités – juive, arménienne, copte, maronite, kurde, etc.- sont amenées à quitter l’espace, autrefois pluriel, des sociétés musulmanes. A l’exception de la quasi totalité des juifs d’Algérie qui abandonne dans la précipitation le pays à l’indépendance, en 1962, et des juifs syriens qui ne pourront quitter légalement le pays de Cham qu’au début des années 1990, le scénario de la séparation se joue à peu près à l’identique dans bon nombre des pays arabes où les différentes vagues de départs des juifs sont modulées par le conflit au Moyen-Orient. Toujours est-il qu’après les guerres israélo-arabes de 1948 et 1967, entrecoupées par la crise du Canal de Suez en 1956, on assiste à la fulgurante disparition dans l’espace public musulman des minorités juives. Si cette séparation entre juifs et musulmans est aujourd’hui irréversible, le travail de reconstruction historique n’en est pas moins nécessaire, c’est en tous cas la condition sine qua non pour apaiser les mémoires et tenter de changer l’avenir toujours assombri, soixante six ans plus tard, par le conflit israélo-palestinien.

 


 

Nathalie Galesne

Article publié dans Courrier de l’Atlas N°80. Avril 2014

Photos: Collection Dahan-Hirsh - Reporters Associes/Gamma

 

  1. Marina Rustow, « Juifs et musulmans dans l’Orient», in Histoire des relations entre juifs et musulmans des origines à nos jours, Ed. Albin Michel, 2013
  2. Benjamin Stora, « Le décret Cré», op.cit.
  3. Elias Sanbar, « Al-Nakba, quelques clé de lecture d’une», op. cit.